MARIE-CLAIRE ESPOSITO, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marie-Claire Esposito, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste Singulière ? Ou artiste contemporaine ? Et peut-être êtes-vous d'origine espagnole, parce que votre travail ressemble beaucoup à celui sur le cuir de Cordoue ?

Marie-Claire Esposito : Non, non, pas du tout. Je suis bien française. Il faudrait que nous nous mettions d'accord sur ce que vous entendez par " Singulière " et " contemporaine " ? Car la singularité dans l'art me semble évidente.

 

JR. : Je ne vous parle pas du fait que chaque artiste soit supposé être singulier. Je vous parle de la marginalité, de la frange d'art qui se situe dans cette marginalité. Dans la marge en fait.

M-CE. : Etre dans la marge signifierait pour moi avoir une expression qui touche beaucoup plus, comme je l'ai traversée, à une formation d'art-thérapie, à savoir d'Art brut. Je dirai que je ne me situe pas très loin, mais que je ne me situe pas tout à fait dans l'Art singulier. Je dirai en marge, mais pas tout à fait " Art singulier ".

 

JR. : En quel matériau sont les bustes que vous présentez ?

M-CE. : Il y a deux propositions tout à fait différentes : Un premier travail qui est avant tout un travail d'armures, qui est à base de grès et qui, selon le graphisme, est travaillé comme on travaille les bronzes, c'est-à-dire à chaud, ou travaillé uniquement avec des pigments ou des engobes. C'est un travail qui, même s'il paraît rigide, est pour moi très érotisé. Et après, il y a un deuxième travail beaucoup plus dépouillé, un travail d'empreintes.

Pour reprendre votre interrogation du début, il ne s'agit pas du tout de cuir. C'est un travail de "prise d'empreinte" sur mon propre corps, effectué par une amie ; c'est tout simplement un travail de plâtre, de chiffons. Et les parures ont été créées une fois la patine effectuée, à partir de matériaux de récupération. Uniquement de récupération.

 

JR. : C'est surprenant, parce que ces objets donnent vraiment l'impression d'être en cuir ! C'est ce à quoi j'ai pensé d'emblée ! Je n'aurais pas imaginé qu'il puisse s'agir de plâtre !

M-CE. : Et pourtant, il n'y a pas de brillances. Les patines ont été réalisées à chaud pour tendre vers une justesse de carnation. Je ne voulais pas une couleur sans profondeur. Mais il est sûr qu'à aucun moment, je n'ai pensé au cuir.

 

JR. : Pourquoi ce parti pris de les faire tous en noir ?

M-CE. : C'est parce que ces sculptures ont été réalisés pour une exposition à laquelle participait entre autres Manu Dibango. Sur l'Afrique. Le noir s'est donc imposé.

 

JR. : Vous avez prononcé tout à l'heure le mot " érotisme ". Et il est très évident. Mais paradoxalement, il me semble que les plus érotiques sont ceux que vous avez définis comme plus dépouillés… Qu'ils sont plus érotiques que ceux devant lesquels vous avez placé un petit pagne, etc. En fait, c'est le " rien " qui me semble le plus érotique. Plutôt que le " suggéré ".

M-CE. : Alors, j'ai dû me faire mal comprendre : Car ce que vous dites est exactement ce que je vous ai dit précédemment : les armures, malgré le matériau et les différents accessoires, sont des réalisations nettement plus porteuses de fantasmes que la nudité proprement dite.

 

JR. : Je me demande si la différence ne tient pas au fait que vous ayez esthétisé ces pagnes. Ces pagnes sont beaux. Ils sont comme des bijoux. Ce qui fait que l'on admire plus que l'on fantasme ?

M-CE. : Moi, je ne les considérerai pas ainsi, parce que je n'ai pas esthétisé, de manière formelle. Je partirai du principe que lorsque l'on regarde réellement les armures, avec tout ce qui oeuvre autour du sexe et des seins, il y a la présence sexe, seins, mais surtout tout un travail de recherche, de matière, je ne dirai pas d'audaces mais de délires. Ce qui n'existe pas sur les corps africains. Sur les corps africains, il y a les bijoux, mais le corps n'est pas touché. Alors que l'armure, oui. Le corps est statique et l'armure évolue constamment. Bien que ce soit une armure, il y a toujours cette terre tendue jusqu'à se confondre entre peau, cuir, métal. Il y a toujours sur ces objets la possibilité d'un dialogue, d'une communication. Il faut donc " prendre le temps ".

 

JR. : Ce qui me surprend aussi, c'est le mot " armure ". Qui dit armure pense immédiatement au côté masculin ; alors que les vôtres sont très féminines. J'aurais plutôt dit " moulages " qui aurait été plus doux, alors qu' " armure " est guerrier…

M-CE. : Justement j'y tiens ! J'y tiens beaucoup ! Je récuse le mot moulage parce que cela a été une période qui n'a pas été réfléchie avant. Dans la notion de moulage, il y a l'idée de fondre, de se fondre, opposition totale avec le propos de l'armure. J'ai pu y réfléchir longtemps après. Il y avait à ce moment-là nécessité impérieuse de réaliser ces objets, de sacraliser ces sexes, ces seins. En même temps, si vous regardez de près ces objets, il y a chaque fois des petites pointes, des piquets, donc pas une franche possibilité de dialogue, mais une nécessité de maintenir l'autre à l'écart.

 

JR. : En somme, ce n'est pas la ceinture, mais l' " armure de chasteté " ?

M-CE. : On pourrait le dire ainsi ; non pas vraiment de chasteté mais de mise à distance, comme je l'ai dit. Et, en fait, on peut regarder mes œuvres et les comprendre comme vous le faites avec beaucoup d'aisance. Ou, au contraire, être tout à fait refroidi ! Esthétiquement, c'est un travail qui, en général, a beaucoup plu aux femmes, mais laissé de glace les hommes ! Beaucoup d'hommes m'ont dit que c'étaient de beaux objets mais qui ne renvoient pas beaucoup de fantasmes. Alors que les femmes disent le contraire.

 

JR. : Ce qui me frappe aussi, c'est la sobriété des uns, par rapport au côté baroque des autres, ceux qui ont des parures. En fait, dans un premier temps, on se dit que la surface est unie ; puis dans un deuxième temps, on note les piquetés, les petits motifs. Et dans un troisième temps, le spectateur réalise que non, ce ne sont pas des objets de décoration ; qu'en fait ce sont des armes, comme vous le disiez tout à l'heure, des défenses.

M-CE. : Des défenses, absolument ! Je n'attaque jamais la première, mais en effet, ce sont bien des défenses. Des protections !

 

JR. : Si vous deviez donner en quelques mots une définition de votre travail, comment la formuleriez-vous ?

M-CE. : Voilà une vraie colle ! Je ne peux pas vous le dire : que ce soient les corps, ou que ce soient les armures, je dirai que tout simplement que je parle de l'intime.

 

JR. : Y a-t-il un autre aspect de votre travail dont vous auriez aimé parler ?

M-CE. : Non. Simplement bien retenir que les armures avec ce que vous avez appelées des défenses et que j'ai définies comme des mises à distance, ont été suivies par ce travail de mise à nu, ce qui pour moi a été très important parce que cela signifie que bien des choses sont tombées, et que l'on va de l'avant vers une communication, vers une ouverture possible.

 

JR. : Vous avez également apporté de jolis coffrets pleins de colifichets dont on pourrait supposer qu'ils servent à décorer vos sculptures, mais vous les avez placés indépendamment des sculptures. Je trouve néanmoins que la façon dont vous les avez agencés crée une impression tactile proche de l'érotisme ? Ce n'est pas du poil, mais cela y ressemble ; peut-être est-ce de la plume, en tout cas cela y ressemble. Et il y a tout ce côté " objet " à caresser….

M-CE. : Là, vous m'interrogez en associant cette notion d'érotisme à ce travail ; parce que je n'y ai pas du tout pensé. J'ai travaillé ces objets dans le même esprit que les corps. A vrai dire, au début, je voulais que ce soient des bijoux portés, comme moi j'en porte. Je comptais les proposer et puis je me suis dit, lâchement peut-être, que peu de personnes oseraient les porter. J'ai donc renversé la problématique sans rien modifier à la conception de ces bijoux. Je me disais que, puisque je les considérais comme des parures, comme des objets précieux, je devais aller jusqu'au bout de ma démarche, les placer dans des boîtes, comme pour les protéger ; et par conséquent, les rendre réellement précieux. Et même démarche, tout cela est réalisé uniquement avec des objets de récupération : plumes et poils y sont en effet présents, de petites perles, etc.

 

JR. : Vous êtes donc une vraie " sensuelle " ?

M-CE. : Je crois vraiment pouvoir répondre oui. Absolument !

 

JR. : Cela pourrait être notre conclusion ?

M-CE. : Oui. Elle me convient !

Entretien réalisé à Banne le 2 mai 2008.

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