JOSEPH DIBOUM, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jacob Diboum, votre travail me semble très proche de la bande dessinée ? Qu'en pensez-vous ?

Joseph Diboum : Non, je ne pense pas.

 

JR. : Dans ce cas, comment le définissez-vous ?

JD. : Déjà, avant de définir mon travail il faudrait que je vous dise qui je suis, et d'où je viens, ce qui m'a amené à la peinture, parce que je ne suis pas né artiste peintre : Je suis né à Douala, au Cameroun dans un quartier populaire, pauvre. Dans ce quartier, tout autour de moi, il y avait des adultes qui tissaient, ou qui fabriquaient des paniers, ou d'autres objets qu'ils allaient vendre au marché pour pouvoir vivre. Il y avait de la danse, de la musique… J'ai donc grandi dans un environnement stimulant. Ce qui m'a permis à un moment donné, de venir à la création. Bien sûr, je ne peignais pas sur toile. Quand j'étais petit, je fabriquais des objets, je les peignais, et ce n'est que peu à peu que je suis arrivé à la toile.

 

JR. : Vous avez créé des groupes que l'on pourrait appeler " populations d'images ",, des petits personnages en costumes. Avez-vous voulu créer des costumes locaux ?

JD. : Pas du tout. Ils ne sont pas habillés, ils ne sont pas en costumes : ce sont des peintures, en fait. En Afrique, si les femmes s'habillent avec des vêtements très colorés, c'est pour qu'on les voie. Pour qu'on les voie venir de très loin.

Par contre, ce n'est pas ce que j'essaie de faire. C'est un travail à moi. Des choses que je sens, et à partir desquelles j'essaie de m'exprimer.

 

JR. : Sur l'ensemble des tableaux, vous avez placé des couples ou des familles. Je vois rarement des enfants, auprès des couples.

JD. : Surtout des familles. Parce que là où vous voyez des couples, ils sont plus que deux, plus que trois, parfois même plus que quatre !

 

JR. : Expliquez-moi où ils sont ?

JD. : J'aime bien peindre les visages. On est appelé à avoir plusieurs fonctions dans une vie, en tant qu'être humain. On peut être cuisinier, très bon papa, très bonne maman, très bonne couturière en même temps qu'un bon peintre. On a plusieurs fonctions. Dans chaque personnage, j'ai mis tout ce que l'on peut être dans la vie.

 

JR. : Prenons l'un de vos tableaux, où je vois deux personnages de face, et un troisième de profil. Qu'est donc ce troisième personnage par rapport aux deux premiers qui sont dans une posture très humaine.

JD. : En fait, il y en a plus. Il y en a un autre derrière.

 

JR. : Celui-là, je ne le vois pas !

JD. : Certains personnages sont plus évidents que d'autres.

 

JR. : Et ces sortes de personnages " sous-entendus " seraient…

JD. : les qualités que l'on peut avoir… Et puis, il y a aussi des objets de mon quotidien ; de ma vie sociale, les gens que l'on rencontre, et sur lesquels j'essaie aussi de raconter une histoire.

 

JR. : Vous avez souhaité définir vos origines. Mais je ne retrouve pas du tout les influences que vous évoquiez. Est-ce parce que vous avez voulu universaliser votre création ?

JD. : Oui. Le but n'est pas de faire des Africains. D'autant que je vis depuis longtemps en Europe. C'est ma vie ; ma vie de tous les jours ; les nouvelles que j'entends à la radio ; ma vie sociale ; mes révoltes : mon quotidien, en fait.

 

JR. : Votre travail est très coloré. Et vous êtes un très bon coloriste. Est-ce, malgré tout, un héritage du patrimoine africain ? Ou est-ce simplement l'envie de faire éclater les couleurs ?

JD. : C'est quelque chose que je n'arrive pas à dire, à exprimer : c'est plus fort que moi. S'il n'y a pas de couleurs dans une vie, pour moi ce n'est pas une vie. Les couleurs viennent toutes seules. A un moment, je les " vois " sur un visage, plutôt du jaune, ou de l'ocre… Peut-être, en effet, parce que j'ai vécu en Afrique ?

 

JR. : Il reste donc beaucoup de patrimoine ?

JD. : Enormément, même.

 

JR. : Et y a-t-il parfois des nostalgies ?

JD. : Bien sûr ! Bien sûr !

 

JR. : Sous quelle forme les traduisez-vous, puisque ce n'est pas par le costume ?

JD. : Je ne sais pas l'expliquer. La peinture est le seul moment de la journée où je me retrouve seul. J'ai envie d'exprimer des choses à un moment donné. Après, elles sont mises à plat… Plus tard, quand je réfléchis à ce que j'ai peint, je peux me dire que tel blanc est la couche d'ozone parce que je suis concerné par l'écologie. Ou toute autre impression a posteriori.

 

JR. : Contrairement aux petits tableaux où, comme vous venez de le dire, vous n'avez que quelques personnages dont certains dissimulés, vos grandes toiles sont foisonnantes. Avec un élément central que vous traitez comme si vous aviez découpé des strates sur le visage, alors que le reste du tableau est plus réaliste. Pourquoi cette différence entre les deux démarches ?

JD. : C'est l'homme avec tous les mystères que l'on essaie de percer. On essaie toujours de se connaître. Parfois, on a l'impression de se connaître, alors qu'on ne se connaît pas vraiment. Je crois qu'il faut chercher en direction du mystère, parce que j'aime l'homme et j'essaie de le comprendre toujours plus. J'ai envie d'exprimer cela dans ma façon de peindre.

 

JR. : Vous avez dit : " Quand je peins, c'est le seul moment où je suis seul ". Cependant vos personnages ne sont jamais seuls. Est-ce votre façon d'exprimer la foule, le regret de n'avoir jamais un peu de solitude ?

JD. : Je ne suis pas que peintre et sculpteur. Je donne des cours de danse, je fais de la musique. Et quand je fais de la musique ou de la danse, je suis toujours entouré par beaucoup de monde. Alors que, quand je me mets à peindre, je suis obligé de travailler tout seul…

 

JR. : Mais ils sont quand même là ?

JD. : Oui. Mais je voudrais ajouter que le fait d'être autodidacte me permet d'avancer dans plusieurs directions. Mais que cette même raison fait aussi que je me disperse, et que peut-être, je perds quelque chose ?

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 18 juillet 2009.

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