PIERRE-ERIC DESPINASSE, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Pierre-Eric Despinasse, diriez-vous que vous êtes à Banne au titre d'artiste Singulier ? Ou d'artiste contemporain ?

Pierre-Eric Despinasse : Le titre du festival est " Art singulier, Art d'aujourd'hui ", je suis plus dans la deuxième catégorie. Je ne trouve pas que mon travail entre dans l'Art singulier.

 

JR. : Vos œuvres sont des peintures ou des dessins ?

P-E.D. : Il y a les deux. Je suis dessinateur/peintre.

 

JR. : Donc, sur un même tableau, vous mélangez les deux ?

P-E.D. : Oui, parce que souvent je reprends : il y a du dessin, du crayon. Je trouve en fait que c'est plus dessiné que peint… Mais c'est tout de même de la peinture !

 

JR. : Quel est celui qui mène l'autre ? Et quelles sortes de crayons employez-vous ?

P-E.D. : J'emploie des crayons gras, parce qu'après, si je travaille au fusain, le crayon disparaît. Ensuite, je passe par-dessus à l'acrylique. Mais je trouve que le geste est plus proche du dessin.

 

JR. : Qu'est-ce que vous peignez sur un tableau ? Je veux dire, quelles parties peignez-vous ? Est-ce la peinture qui conditionne le dessin ? Ou est-ce l'inverse ?

P-E.D. : Au départ, il y a le dessin. Un croquis que je reporte sur la toile, et qui subit donc une première modification. Puis, quand je passe la peinture, je repasse dessus, je gratte, je dessine dans la peinture. C'est donc un dialogue, un échange… Je redessine, j'enlève la tache… Et, petit à petit, soit l'ensemble me satisfait, soit il est à refaire. Il y a souvent un travail spontané, qui va assez vite. C'est une écriture.

 

JR. : Justement, je voulais évoquer le côté gestuel de votre travail, qui me semble évident ?

P-E.D. : J'aime bien travailler sur de grands formats pour cette raison. Parce qu'ils permettent le geste. Le bras, l'épaule, tout travaille, ce qui me convient mieux qu'un simple travail du poignet.

 

JR. : Vous avez à la fois des têtes seules et des corps entiers. Il me semble que, lorsque vous avez peint la tête seule, ce sont des malheureux ? Je ne sais pas trop si le Noir est en train de rire, de crier ? Vos personnages me semblent nous ramener à la période de la fin du XVIIIe, début du XIXe siècle où les peintres travaillaient longuement les lignes ?

P-E.D. : Beaucoup de travail sur le corps par rapport à l'Expressionnisme. Il est vrai que mon personnage est un peu en douleur, un peu en souffrance. Mais ce n'est pas non plus trop torturé.

 

JR. : Je ne pensais pas à la souffrance des corps. Je pensais par exemple à Bonnard, la femme à sa toilette, en train de se vêtir, se dévêtir… Je voyais une gestuelle douce et intime du corps.

P-E.D. : Oui, c'est un travail très intime. Et puis, j'aime bien dépasser la surface du corps, entrer à l'intérieur. Parfois, on a l'impression de voir l'ossature, de voir à travers la surface, en fait. Ceux qui sont sur fond noir font un peu penser à des radios au travers desquelles on peut voir.

 

JR. : Rien de morbide, dans votre travail.

P-E.D. : Non, je n'ai pas apporté les toiles les plus dures : ce sont de grandes têtes en carnation, où la peau a disparu. Il y a souvent un rapport avec l'éternité. Il y a beaucoup de vanité : j'aime bien aussi travailler sur ces natures mortes où l'on voit la petite goutte, l'heure qui tourne, pour ramener tout le monde au même niveau : j'appelle ces œuvres " des vanités ".

 

JR. : Certaines de vos œuvres sont plus érotiques. Parfois, parce que vous avez mis vos personnages en duo. Les personnages sont sur le point de faire l'amour. Elle est l'objet sur lequel il focalise son désir.

P-E.D. : Je travaille souvent les duos, parfois même avec un personnage qui se voit dans un miroir… C'est aussi graphique : J'aime bien avoir un grand personnage, et un petit à côté. Certains sont un peu plus osés… Mais dans la lignée des Expressionnistes allemands, où l'on voit des intérieurs très intimes.

 

JR. : Il y a en effet, dans ces scènes un grand degré d'intimité. Comment définissez-vous votre travail ?

P-E.D. : Un langage sur le corps. J'utilise le corps pour exprimer un certain langage, une certaine douceur… Rien de plus. Ce sont les spectateurs qui créent l'histoire. En ce moment, je m' " approche " du dos, que je trouve plus abstrait que figuratif. Plus je vais me rapprocher de cette idée, plus je vais sortir de l'enveloppe corporelle.

 

JR. : Pourquoi abordez-vous des sujets comme la tête d'un Noir, alors qu'il ne semble pas que votre travail soit militant ?

P-E.D. : C'est que j'ai apporté un échantillonnage de ce que je peins. C'est une amie très proche, que je trouve très belle, donc je la reproduis souvent dans le travail sur la tête. Il y a la concernant la découpe, ce n'est pas un profil, c'est un trois-quarts. Il y a une légèreté de perspective. J'ai fait cette bouche ouverte pour rappeler que tout passe par la bouche… Peut-être est-ce, en effet, un cri ? Je ne sais pas. Sur ces grands formats, j'ai tendance à vouloir faire la bouche ouverte ?

 

JR. : A part les miroirs, qui créent une dualité dans le tableau, les fonds de vos œuvres sont non signifiants.

P-E.D. : Il y a, en effet, très peu de perspective. Il y a un plan, deux au maximum.

 

JR. : Votre personnage peut donc se trouver dans un huis clos, en tout cas un lieu non défini.

P-E.D. : Oui, on ne sait jamais où il se trouve.

 

JR. : Il a en somme une activité très précise, dans un lieu non défini ?

P-E.D. : C'est bien dit ! Parfois, je mets une amorce de siège…

 

JR. : Mais qui fait partie du personnage, qui conditionne sa position.

P-E.D. : Nous ne sommes pas en fait dans un monde réel, dans un univers qui aurait trois dimensions. Nous restons en deux dimensions.

Entretien réalisé à la Maison de la Cheminée, à Banne, le 13 juillet 2007.

 

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