MARCEL DELTELL, peintre/sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marcel Deltell, estimez-vous exposer à Banne en tant qu'artiste singulier, ou contemporain, et pourquoi ?

Marcel Deltell : Je m'inscris tout à fait en tant qu'artiste singulier. Et à ce titre, Banne m'intéresse, parce que c'est vraiment un salon de référence en matière d'Art singulier.

 

JR. : Votre travail semble être de la céramique sur toile ?

MD. : Non, ce n'est pas de la céramique. Le mouvement est donné par du fil de fer, qui en même temps, consolide le travail. Et le corps est fait avec de la pâte à bois qui durcit à l'air. Mais pour tout ce qui est costume, j'abandonne de plus en plus le tissu, pour utiliser la bande plâtrée que je travaille bien. Et la peinture est acrylique. Mais j'utilise aussi beaucoup de récupération. Ici, j'ai apporté surtout des tableaux, mais j'ai aussi beaucoup de socles, d'objets plus difficiles et encombrants à transporter.

 

JR. : Parlons d'abord d'Orpheo negro. Est-ce par rapport au film que vous avez ainsi conçu vos oeuvres ?

MD. : Tout à fait. Il y a au Mans une galerie qui a demandé à quelques artistes de travailler sur le thème d'Orphée. J'ai fait Orphée à partir d'écorces d'arbres, de mousses, etc. J'ai trouvé le mythe intéressant, et inspirant. Et machinalement, je me suis mis à siffloter le morceau de musique du film de Camus qui avait été primé à Cannes en 1954. J'ai essayé de retrouver le film, mais il n'existe pas en DVD. Il n'est toujours qu'en vidéo. Je l'ai donc loué. Et j'ai fait un triptyque : Orphée dans la favela qui tombe amoureux d'Eurydice, puis Orphée dans le carnaval de Rio, avec au-dessus, la Mort qui vient prendre Eurydice, et enfin, Orphée qui va chercher Eurydice au Royaume des morts, et la ramène dans la favela. Il est attaqué par les Dryades, ses anciennes maîtresses, qui lui jettent des pierres. Il va tomber avec Eurydice dans les bras de la Falaise, et mourir. Il rejoint donc Eurydice dans la mort. Je trouve que c'est un très beau mythe !

 

JR. : Auquel vous n'êtes pas tout à fait fidèle, puisqu'à la fin, dans le mythe original, Orphée se retourne alors qu'il ne devrait pas.

MD. : Non, dans le film, il y a la même histoire. Il est vrai que l'on connaît surtout la première partie de l'histoire : Orphée, demi-dieu et barde, qui enchante l'ensemble de la Grèce. Eurydice qui chante devant lui. Elle marche sur un serpent, et meurt. Il est inconsolable, et décide d'aller la chercher au Royaume des Morts. Mais ses chants enchantent tellement tout le monde que le roi du Royaume des Morts décide de le laisser repartir avec Eurydice, à condition qu'il ne se retourne pas. En sortant de la grotte, il se retourne parce qu'il est incapable d'attendre. Et elle meurt définitivement. De nouveau inconsolable, Orphée décide de voyager à travers le monde. Il rencontre les Dryades, sortes d'amazones guerrières, un peu lubriques, qui vont le séduire, l'inviter à faire l'amour avec elles. Comme il refuse, elles lui envoient des flèches, et le tuent. Il rejoint donc dans la mort, Eurydice.

 

JR. : Les détails sont pour moi plutôt loin ! Plus de cinquante ans se sont écoulés, depuis la sortie du film !

MD. : Je l'ai revu, et je trouve qu'il n'a pas pris une ride.

 

JR. : Revenons-en à vos personnages. Ils sont généralement au clair de lune, avec un ciel très étoilé, une lune omniprésente. Et ils exécutent presque toujours une farandole. Que font-ils en réalité ?

MD. : Mes tableaux sont conçus essentiellement dans une mise en scène, une forme théâtrale. Après la farandole, je m'inspire surtout des contes, des mythes, des légendes, des carnavals, des mariages… Tout ce qui est festif et a un côté très positif. A défaut de changer le monde, j'ai inventé un monde à moi, imaginaire, très festif, poétique, positif. Où le sens de la fête est très présent. J'ai des souvenirs de mariages avec des bals qui n'en finissaient pas ; de carnavals… J'ai beaucoup travaillé sur la fête carnavalesque. J'ai couru le monde à travers les carnavals. Je trouve que le carnaval est la quintessence de la fête. J'aime voir comment il a évolué des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes… Et comment se répercute le sens du festif. D'où les farandoles, les déguisements, Mardi-Gras…

 

JR. : Si nous considérons Le Mariage que nous venons d'évoquer, avez-vous choisi de ne pas utiliser la perspective, ou êtes-vous autodidacte et ne la connaissez-vous pas ? Parce que l'impression est que les personnages sont " au-dessus " des maisons ?

MD. : Ce n'est pas une impression. Ils sont en fait au-dessus. J'aime beaucoup ce côté aérien, ce rapport à l'espace, cette manière d'avoir les pieds sur terre, mais la tête dans les étoiles. Je trouve bien, qu'ils ne soient pas obligatoirement devant leurs maisons. J'aime beaucoup l'univers de Chagall, par exemple, que l'on retrouve ici, dans mes peintures. J'ai repris cette idée dans La Ville dort : c'est une journée de canicule, tout est affaissé, mais les habitants sont au-dessus de la ville. Il règne une sorte de quiétude estivale… C'est une scène de village, mais ce pourrait aussi être un carnaval, avec cette ville qui flotte dans l'air.

J'aime beaucoup cette idée de lévitation. Et, à l'avenir, j'ai même envie de sortir du cadre. Plus exactement, je n'encadrerai plus mes tableaux, et je vais aller de plus en plus vers des choses que je découperai. Autant, pendant longtemps, j'ai eu besoin de mettre ces gens-là en scène, autant aujourd'hui, j'ai besoin de les libérer du tableau traditionnel.

 

JR. : Dans cette optique, aurez-vous seulement du plat, ou garderez-vous du relief ?

MD. : J'aurai toujours du volume. Au départ, j'ai réalisé beaucoup de ces personnages sur socles. Puis, j'en ai déplacé quelques-uns sur les tableaux, parce que je trouvais qu'ils rendaient bien. Mais j'aurai toujours cette impression de volume, en cassant un peu les formes. Ne plus avoir des toits qui font le haut du tableau, ou des nuages… Supprimer ce côté rectiligne.

 

JR. : Parfois, vous mettez un groupe de femmes : ce sont des pleureuses ? Des sorcières ?

MD. : Ce sont des sorcières. J'ai beaucoup travaillé sur cette thématique. Je trouve que ce sont des personnages très attachants, au niveau des peurs. Pour moi, elles sont toujours bienfaisantes, positives, sans rien de maléfique. Elles libèrent un imaginaire. Par exemple, dans mon tableau où elles se trouvent près de mes poivrons verts et de piments rouges, tout à coup, elles expriment le Sud. Elles sont un peu inquiétantes, mais elles ont de bonnes bouilles, elles n'ont rien d'impressionnant. Une autre joue de la musique au clair de lune, avec ses amis les corbeaux. J'ai aussi beaucoup travaillé le thème des sorcières.

 

JR. : Je dirai de votre monde qu'il est ludique, un peu onirique ; qu'il relève finalement du conte pour enfant ?

MD. : Je préfère que l'on parle du conte en général. De cet art populaire qu'est l'oralité. De cette manière de se transmettre des histoires, des légendes. C'est un moyen de communiquer avec le plus grand nombre. D'où mon désir de transmettre ce côté " Art populaire " dans mes tableaux. Je pars toujours d'une histoire, d'un texte fondateur. Oui, vraiment, je suis complètement dans cette démarche-là.

 

Entretien réalisé, à Banne, dans les Ecuries, le 20 juillet 2006.

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