EVELYNE DELLAUX, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Evelyne Dellaux, comment êtes-vous venue à la céramique d'une façon générale, et à cette forme de création en particulier, puisqu'il me semble que même vos animaux sont des humains ?

Evelyne Dellaux : Exactement ! C'est plutôt une histoire de philosophie : voir la vie qui m'habite depuis longtemps : je considère les animaux comme des gens qui ont autant de droits que nous. Mon petit côté écolo, peut-être ? Et je ne voudrais pas que l'on oublie qu'en fait, les humains sont des animaux. Il s'agit pour moi de ramener les uns et les autres à un niveau qui est le leur, c'est-à-dire aussi respectables les uns que les autres. C'est la raison pour laquelle j'ai voulu faire des bustes d'animaux. Comme on fait des bustes-hommages. Cela peut aller très loin. Je ne sais pas du tout où cela va m'emmener ?

 

JR. : Quand vous dites " buste ", il me semble que le mot n'est qu'un prétexte ? Tous ont la forme d'un vase, et ils ont l'air de servir d'assise plutôt que de partie du corps ?

ED. : C'est un peu vrai. Au départ, l'idée de buste est présente, comme dans les sculptures romaines antiques. Mais en même temps, effectivement, on part d'un socle, pour monter à un cerveau…

 

JR. : Nous viendrons au cerveau tout à l'heure. Pour le moment, parlez-moi du buste, de ce que vous appelez " un buste ".

ED. : Justement, c'est ce que je veux : un socle, un cerveau, et un habillage sur le cerveau. Cet habillage peut être animal ou humain.

 

JR. : En somme, puisque vous laissez ce buste dénudé, sans forme véritable, sans membres, ce qui vous intéresse, c'est la cérébralité, uniquement le travail de la tête ?

ED. : C'est en partie vrai. Mais ce n'est pas seulement cela. Sinon, je ne ferais pas de " matière ". Quand on est confronté à la céramique, on est vraiment dans la matière, dans la boue, dans la fange, dans la transformation. Ce qui m'intéresse, c'est de tirer ce qu'il y a au fond de la boue la plus profonde, spiritualiser cette matière, et ensuite la matérialiser. Ce que j'aime, c'est la rencontre entre le ciel et la terre.

 

JR. : Cependant, en regardant l'arrière ou le dessus de chaque personnage, on s'aperçoit que ce cerveau est ouvert ; que le dessus est en fait constitué de lamelles. Je comprends bien que vous ne souhaitez pas être hyperréaliste et représenter les lobes du cerveau, etc. Mais que représentent donc ces lamelles au-dessus de ce cerveau vide ?

ED. : Ce qui sort, plus ou moins riche. Rien de plus. Ce sont des cheveux, mais pas vraiment. Ce sont des idées. Ce qui peut sortir de la cervelle de chacun. Mais je n'ai pas tout interprété. Je laisse venir naturellement. Je ne veux pas intervenir sur tout. Je ne veux surtout pas que ce soit cérébral.

 

JR. : Tous ces " bustes " sont conçus dans des couleurs neutres, non définies ; alors que toutes ces " idées " que vous faites sortir sont colorées. Pourquoi ?

ED. : Parce que les idées sont le miel de la vie.

 

JR. : Elles méritent donc toute votre considération !!

ED. : Oui !

 

JR. : L'une de vos œuvres ressemble de face, à une fleur. De profil, on s'aperçoit que c'est un poisson. Ou un artichaut renversé ?

ED. : D'autres gens y voient un oiseau. Tout cela me plaît beaucoup, Toutes ces interprétations !

 

JR. : Je pensais à un poisson ailé.

ED. : Normalement, c'étaient ses nageoires. Mais elles sont devenues des ailes. Que d'autres personnes y voient un oiseau ne me dérange absolument pas. J'aime que le résultat soit indéfinissable. Que l'animal ne soit pas défini. Cela me déplaît lorsqu'il est " trop un chien ", " trop un chat ". Mais justement, celui-ci m'échappe. Et j'en suis ravie. Que quelqu'un y voit un artichaut renversé ou un oiseau alors que je suis partie d'un poisson, voilà qui est merveilleux ! Pensez à la chance de celui qui achètera cette sculpture, et possédera toutes ces interprétations à la fois !

 

JR. : Il aura l'animal et le végétal !

ED. : En plus, il s'appelle " Oisson ", à cause du mélange de l'oiseau et du poisson.

 

JR. : Il est donc un mot-valise !!

ED. : Je crois que vous aimez bien jouer, tout de même !

 

JR. : Lorsque vous faites ce personnage, que vous placez au centre, sans doute pas innocemment ; qui est le seul à être entièrement coloré, depuis la base jusqu'à la crête puisqu'il a ce qui ressemble beaucoup à une crête… Lorsque je regarde les couleurs très élaborées, sophistiquées, alors que les autres…

ED. : Là, je ne suis pas d'accord ! Certaines parties comme " l'artichaut ", me satisfont moyennement. Mais cela va être ma propre critique.

Et si cette sculpture est à cette place, c'est que j'aime bien sa ligne. C'est un problème d'équilibre avec les autres œuvres. Au départ, j'avais mis " Ulysse " qui est une pièce maîtresse pour moi, mais il était trop haut, et on ne pouvait plus voir son regard. J'ai donc fait le choix de mettre " Oisson " à la place, qui a une allure artistique…

 

JR. : Et qui a, en effet, créé un équilibre entre " Ulysse " et l'autre personnage.

ED. : " Véduse " (entre Méduse et Vénus).

 

JR. : J'avais associé les deux, parce que tous deux ont véritablement un masque.

ED. : C'est un masque, en effet. C'est en même temps le masque de la comédie. Celui que nous avons tous. Et qui nous oblige à regarder " derrière le masque ". Si on l'enlève, on verra derrière du sens et une pensée. Ce qui m'intéresse, c'est ce qui est à l'intérieur du cerveau. Ce qui m'intéresse chez les gens, c'est leur cerveau, pas leur enveloppe. En fait, l'enveloppe m'intéresse aussi, mais moins que ce qui est à l'intérieur.

 

JR. : Ces deux œuvres me semblent tout à fait à part, dans votre présentation : Les visages sont réellement cachés derrière leur masque. Tandis que, de près ou de loin, les autres ont une tête de chat, de chien, etc.

Sur ces deux personnages, comme vous avez fait je geste tout à l'heure, on " enlève " le masque. En outre, ils forment un couple.

ED. : C'est que, tout de même, je fréquente les humains plus que les animaux. Je suis plus proche d'eux, puisque je suis moi-même un humain. J'ai vu, dans ma vie, un grand nombre de " masques ", alors que chez les animaux, je ne sais pas les percevoir. Par ailleurs, j'analyse ces détails avec ma capacité d'humain qui n'est pas très élaborée. Certes, l'humain a évolué. Il croit être le centre de la création, mais je n'en suis pas persuadée !

 

JR. : Y a-t-il d'autres questions que vous auriez aimé aborder ?

ED. : Je ne crois pas. Vous ne m'avez posé que des questions qui m'intéressaient ! Il doit bien y avoir autre chose, mais il faudrait y passer un temps infini ! Alors, à une autre fois !

Entretien réalisé à Céramiques Insolites, à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

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