ESCLAVES DECHAINES ? " INSEPARABLES " CAPTIFS ? LIBERES PHILOSOPHES ?...

LES FANTASMAGORIES D'ARLETTE DELEVALLEE, peintre.

**********

Qu'ils étaient donc laids, les humanoïdes d'Arlette Delevallée, lorsqu'aux premiers temps de sa création, elle les présentait in extenso, et les nommait " esclaves " … " Esclaves de leur point faible " ! Mais quel était ce point faible ? Tenait-il au fait qu'ils n'avaient aucune conscience de leur esclavage ? Qu'ils n'étaient jamais présentés dans une quelconque occupation ? D'ailleurs, leurs " noms " corroboraient cette absence d'activité : " Aspourlech ", " Hislacool ", " Vonbitauvan ", etc. Le plus fort de leur vie consistait donc à rester assis sur des sièges très ornementés qui pouvaient passer pour des trônes, et à toiser de leur air le plus dédaigneux, le visiteur placé en off. Et, à ce jeu du regardeur et du regardé, il est vraisemblable que la moue de leurs bouches en V inversé, et leurs gros yeux ne cillant jamais, gagnaient immanquablement ce duel sans merci !

 

Alors, malgré l'humour qu'elle voulait déployer, est-ce parce que ses créatures lui résistaient, que ses esclaves étaient en fait des maîtres, que l'artiste a éprouvé un jour le besoin de se lancer dans " mutatis mutandis ", dont la traduction littérale est : "les choses qui devaient être changées ayant été changées", c'est-à-dire : "en faisant les changements nécessaires", en l'occurrence, en " métiss[ant] des tissages [pour que] ça puzzle "…

Ces métissages " nécessaires " emmenèrent Arlette Delevallée vers des référents culturels et sociaux. Désormais, ses personnages, venus apparemment de tous les continents, étaient presque réalistes, jeunes éphèbes ou adolescentes tellement similaires qu'il était difficile de les distinguer ; aux visages paisibles, mains croisées en méditation comme les hippies de naguère. Ils étaient alors alignés entre des fonds de villes au coucher du soleil et des grillages à larges mailles, comme si, en leur existence citadine, ils n'étaient pas vraiment libres… Ils formaient, paradoxalement, avec leurs costumes très colorés, mélanges de tissus indiens, de pagnes, toges, boléros, tee-shirts… des fresques comparables à celles retrouvées sur les parois des antiques mastabas égyptiens. Et, par ce joyeux salmigondis de gentille ironie, de sérieux, de fausse mémoire, de prétendu souci de référents, l'artiste prenait le spectateur à témoin, l'air de dire : " Voyez comme ceux-là sont sympathiques, pas comme les autres… ! "

 

Mais bien sûr, comme tous les créateurs dont le talent et l'imaginaire sont toujours en action, elle ne pouvait en rester là. Alors, continuant ses mutations, elle est carrément remontée aux origines. En composant des sortes de socles aux multiples cellules très géométrisées, dans lesquelles elle a posé… sans doute des œufs qui, éclos, sont devenus des têtes. Etranges mélanges, une fois encore ! Les unes raboteuses, comme sculptées à coups de serpe. Se posant de métaphysiques questionnements : " Ca va pas, la tête ? C'est la vie qui va, mais où ? ". Et prenant pour ce faire, des faciès soucieux, dubitatifs, dégoûtés, hargneux… Les autres, aux visages malicieux, presque des masques, enserrées dans des sortes de jougs que leurs grosses mains ne parvenaient pas à écarter, étaient ainsi traitées parce que " Pas sage[s], pas sage[s] "… D'autres encore, " Clones et clonettes ", d'un ovale parfait, aux yeux bridés et bonnets de paysans japonais, affectaient des visages sérieux ; tandis que leurs contrepoints, faciès tout à fait ronds et hilares au-dessus de délicates collerettes, chantaient à pleine voix " Ave, ave, ave Maria "… et qu'un autre cénacle, à un stade encore différent d'évolution, hurlait son " Malalaterre… comme un écho dans le désert ".

 

Que dire alors de la façon dont l'une de ces têtes, cyclopéenne, un mutant sans doute, subissant " Le fabuleux destin des variables d'ajustement " a, un jour, explosé, pour projeter hors de son crâne, tel un geyser, une multitude d'homuncules nus, courant, dansant, gesticulant : libres. (Encore que la tentation doive être grande, lorsqu'ils batifolaient entre ses lèvres, de serrer ses dents aiguës ?)… Jouant de ce doute, se posant désormais les questions existentielles " Qui suis-je ? Où suis-je ? D'où viens-je ? Où vais-je ? ", chacune de ces minuscules créatures a commencé à organiser sa vie, parfois perdue dans le gris sinistre d'une très expressionniste " Metropolis " (Yavaika, Falaikon, yapuca) ; d'autres fois gravitant parmi les galeries d'une cité façon Orwell, ou s'évadant au milieu d'un lâcher de ballons vers quelque ailleurs perdu dans des bleus azuréens…

 

Car Arlette Delevallée est coloriste jusqu'au bout du pinceau, osant les vert pomme ou les rouge groseille susceptibles de sous-tendre les visages de ses esclaves et en accentuer la dureté ; associant avec bonheur les nuances de l'arc-en-ciel ; jouant de contrastes péremptoires pour faire vibrer les tissus de ses hippies sur des bleus aussi variés que ceux de la mer un jour de plein soleil…

Il va de soi que les couleurs ne sont pas seules en jeu, et que l'artiste travaille longuement les fonds : Ici des briques méticuleusement dessinées ou une chute de bulles tombant au ralenti de part et d'autre d'un esclave ; là, de fines arabesques ondulant autour de ses cantatrices ; ailleurs, des personnages perdus dans des ombres évanescentes, un semis de pointillés polychromes, des mots en filigrane sur une progression colorée, générant une impression de récurrence, voire d'obsession d'un mal-être que répète le titre…

 

Enfin, et ce n'est pas le moindre aspect de son travail, Arlette Delevallée est une récupératrice. Et la nature même de ses récupérations va de pair avec l'esprit de sa création. Au gré de ses découvertes, ses œuvres sont composées à partir de cartons, de plaques de polystyrène, de boîtes à œufs, etc. Et ses créatures dûment insérées dans leurs petits alvéoles, naissent de ces mêmes boîtes… même si celles-ci ont été pétries, transformées, moulées par thermoformage. D'où des reliefs, parfois, comme si ces " têtes pensantes " lasses de leurs promiscuités, voulaient échapper à leur conditionnement, et s'enfuir dans la troisième dimension.

 

En somme, les personnages d'Arlette Delevallée suivent les modulations de sa fantaisie : grands/entiers, petits/par extraits ; minuscules/entiers ; à plat ou en relief… Laquelle fantaisie ne leur laisse jamais une totale liberté : sous une forme ou une autre, sauf PEUT-ETRE les petits " derniers ", ils sont toujours dans une situation plus ou moins avérée d'enfermement. Mais dès qu'elle s'en rend compte, elle fait appel, pour égayer leur apparence, à un soupçon de culture, un brin d'humour, deux doigts de couleurs, une touche d'alchimie … Toutes ces démarches participant du dynamisme ou de la dormance des œuvres, de l'agrément des couleurs, du sens de la recherche, pour finalement, faire de son monde un grand moment de fantasmagorie.

Jeanine Rivais.

un autre artiste