JEAN-CLAUDE DELANNOY, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jean-Claude Delannoy, il me semble que vous signez bizarrement vos œuvres ?

Jean-Claude Delannoy : En effet, je signe " JC " ou " 4004 ".

 

JR. : Et pourquoi " 4004 " ?

JC.D. : Cela m'est venu il y a longtemps. C'est un palindrome, et je peux faire des yeux avec les zéros. C'est un peu en dérision par rapport aux " marques " : Kali, Klein, etc. Et cela m'a suivi tout au long de ma carrière.

 

JR. : Peut-on penser que vous avez voulu donner à votre œuvre une connotation futuriste, dans la lignée de H.G. Wells, par exemple ?

JC.D. : Non, non. Mais cette idée naît très souvent dans l'esprit des gens. De sorte que, maintenant, je m'amuse à dire que mon prénom est " 4 " et mon nom " 1004 ". Je m'amuse avec ce nombre.

 

JR. : Votre nom relève donc du jeu. D'ailleurs, votre travail est aussi très ludique.

JC.D. : Oui, j'aime la couleur. Il faut donc que l'œuvre soit gaie.

 

JR. : Nous sommes dans un monde très humanoïde, où vous prenez tout de même des libertés avec les humains. Et dans lequel le monde animalier est à part égale avec les humains ?

JC.D. : Oui. J'aime créer des vaches et des chats. On me demande souvent pourquoi ? Mais je n'en sais rien. Je trouve les vaches très jolies et gaies. J'appelle cette création un " nôtre monde ". Et c'est mon monde à moi. Que j'essaie de faire partager.

 

JR. : Votre monde à vous : diriez-vous tout de même que, sur un mode plus optimiste, vous êtes un descendant de Basquiat ?

JC.D. : Je pense que, dans notre génération, nous sommes tous des descendants de Basquiat. Je n'ai pas beaucoup de connaissance de l'art, puisque je suis autodidacte. J'ai connu Basquiat après avoir commencé à dessiner. Et, effectivement, nos dessins se ressemblent. Mais je crois que, dans l'Art singulier, nous sommes tous ses descendants. Comme lui, nous dessinons comme des enfants. Nous dessinons tous avec notre cœur. Chacun de nous donne beaucoup. C'est notre énergie. Effectivement, nous retrouvons bien les têtes de morts de Basquiat et surtout les écritures.

 

JR. : J'allais y venir, à cause de la composition de vos œuvres. La plupart du temps, vous avez un personnage en avant-plan, sur un fond complètement rempli. Il n'y a aucun espace libre dans votre monde.

JC.D. : En effet. Je remplis l'espace, c'est un vrai besoin. Parfois, sur mon travail en plexiglas, par exemple, j'aime tellement la couleur, que j'ai voulu faire du noir et blanc. Avec beaucoup de lumière. Beaucoup plus simpliste. Pour me calmer un peu, parce que cela devenait contradictoire.

 

JR. : Mais dans ce cas, vous êtes " hors-fond ". Vous avez des personnages découpés, qui vivent en dehors de tout contexte. Alors que vos toiles ont un contexte hyper-rempli, comme nous le disions tout à l'heure. Rempli de miniatures de votre avant-plan. Des petits oiseaux, des animaux minuscules, etc.

JC.D. : Oui. C'est toute une histoire. Toute une histoire dans une toile.

 

JR. : Alors, racontez cette histoire.

JC.D. : Souvent je commence par un croquis, comme celui de la vache. Mais ensuite, je remplis l'espace avec mon imaginaire. En fait, l'histoire vient après. Je peux la " lire " seulement a posteriori.

 

JR. : Vous voulez dire que le personnage principal " raconte " l'histoire, qu'il la met au second plan ?

JC.D. : Voilà. J'" écris ", en même temps que je fais la toile, en fait. C'est pourquoi le titre arrive toujours après.

 

JR. : Quels sont vos titres, par exemple, dans ce monde ? Et quelle importance ont-ils ? Font-ils redondance avec la peinture ? Sont-ils en opposition ?

JC.D. : Non. Par exemple, une toile s'intitule " Musique-ville ". Le titre est même écrit dessus. Ailleurs, j'ai " Vache à quatre têtes "

 

JR. : Donc, le titre fait redondance avec l'œuvre ?

JC.D. : Oui. J'ai aussi " Entre ville et campagne ". Ou encore tout simplement " Tango ". Le jeu est pour moi, le plus important.

 

JR. : Vos œuvres sont paradoxales, parce qu'elles sont très colorées. Or, vous n'avez pas des couleurs très violentes. Comment réalisez-vous ce paradoxe ?

JC.D. : Je ne travaille qu'en couleurs primaires. Je ne fais pas de mélanges. Mais les mélanges se font au moment où je peins. Il m'arrive souvent de travailler sans pinceaux, avec la gouache sortant directement du tube.

 

JR. : Donc avec les mains ?

JC.D. : Avec les mains. Par terre. Je n'accorde pas beaucoup d'importance au matériel, en fait. Je remplis l'espace avec ou non mes pinceaux, avec la gouache, tout simplement.

 

JR. : Vous venez de dire que vous travaillez par terre. Vous n'avez donc aucun recul sur votre œuvre jusqu'à ce qu'elle soit finie ?

JC.D. : Je travaille par terre. Je n'ai pas besoin de recul. Je travaille " dedans ". Parfois je mets la toile debout pour fignoler.

 

JR. : Prenonschacun de vos personnages, surtout vos animaux … Au lieu d'une vache par exemple, qui serait hyperréaliste, elle devient un " personnage " qui porte un cheval avec une écuyère… Quelle est la relation entre le duo cheval/écuyère ET la vache qui les porte sur son ventre ?

JC.D. : Là, je parle de Total qui tue les gens avec la police. Surtout en ce moment ! Il y a sur cette toile toute une histoire par rapport aux évènements actuels. Total, avec la nature…

 

JR. : Vous voulez dire que vous êtes un peintre témoin de son temps ?

JC.D. : Oui. Je suis très influencé par l'actualité.

 

JR. : Diriez-vous alors que vous êtes par moments un peintre politique ?

JC.D. : Peut-être pas politique. Mais engagé.

 

JR. : Engagé, dans quel sens ?

JC.D. : Surtout dans l'écologie. Dans la liberté, aussi. Le besoin de liberté. Enormément. Mais peut-être est-ce aussi un exutoire ? Quand je peins, j'ai tellement de choses à dire… Je ne prétends pas passer le témoin aux autres. Mais quand je peins de cette façon, cela me fait du bien. C'est ma façon de m'exprimer.

 

JR. : Ce sont des crayons Bic que vous avez dessinés partout sur la vache, et même ailleurs. Donc, le matériau utilisé pour réaliser un personnage, apparaît sur le personnage ?

JC.D. : Oui, aussi. Je l'ajoute à mesure que j'avance.

 

JR. : C'est donc une connotation d'humour ?

JC.D. : Oui, tout le temps. Pour cela, je n'ai pas de message. C'est simplement de l'humour. Et puis, je trouve que cela fait beau. C'est assez simple, en fait.

 

JR. : Est-ce parce que le côté décoratif de votre travail est important ?

JC.D. : J'essaie toujours qu'il y ait esthétique. Je pense qu'il doit y avoir une esthétique et un équilibre. A un moment donné, le résultat peut paraître brouillon. Mais je peux rester des heures à le regarder en sachant que ce n'est pas fini tant que je n'y trouve pas cet esthétique et cet équilibre.

 

JR. : A ce stade de recherche de l'équilibre final, êtes-vous toujours en aplat ? Ou avez-vous déjà redressé le tableau ?

JC.D. : Souvent, je le mets dans mon salon, accroché au mur. Pas toujours, mais souvent. Il peut s'écouler un long temps. Parfois, je le reprends au bout d'une semaine. Et je le finis.

 

JR. : Donc, sur une œuvre où vos personnages apparaissent comme jetés sur la toile, il y a ensuite une période de maturation ?

JC.D. : Oui, tout le temps. Ma toile est un jour achevée. Le jour où elle est " finie ", je la vernis. Par exemple, celle avec la vache n'est pas vernie, parce que pour moi, elle n'est pas terminée. Je l'ai apportée, mais il manque encore quelques éléments. Evidemment, quand je passe le vernis, je ne reviens plus dessus. Pour moi, le vernis clôt le travail.

 

JR. : On trouve souvent des fleurs sur vos œuvres. Est-ce par nostalgie du monde des années 68, des Hippies avec la fleur dans les cheveux, etc. ?

JC.D. : En 68, j'avais huit ans. Mais j'ai eu une période " baba cool ", alors c'est en effet un peu de nostalgie. Chacun a des nostalgies de sa jeunesse !

 

JR. : Désirez-vous ajouter quelque chose à ce que nous venons de développer ? Y a-t-il des questions que vous auriez aimé que je pose et que je n'ai pas posées ?

JC.D. : Non. Je voudrais simplement ajouter que je trouve cette exposition magnifique. Avec des gens très talentueux. Et que je suis très content d'être ici.

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

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