REGINE DEGUILHEM, peintre sur roches

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Régine Deguilhem, nous avions déjà fait un entretien voici quelques années, et maintenant vous me dites : " Je n'ai plus de schistes. " Sur quoi peignez-vous donc, maintenant ? En fait, vous me disiez aussi : " Je cherche le dessin dans l'ardoise ", et je vois exactement le même travail aujourd'hui. Que s'est-il passé ?

Régine Deguilhem : Voici quelques années, j'ai " rencontré " ces grès calcaires du bord de mer, qui sont sculptés dans les fonds sous-marins et probablement très anciens. En gardant la même philosophie de partager avec le minéral, et de me couler complètement dans ce qu'il me propose, je peins sur ces belles pierres qui sont très en relief, sur lesquelles je raconte désormais mes histoires.

Je dirai qu'elles sont beaucoup plus ludiques. Elles m'inspirent des choses plus gaies. Et il y a eu une grande progression depuis notre rencontre, comme si j'étais passée du lieu protégé de la grotte, à la plage. Les portes sont ouvertes. Je suis dans la lumière. Les couleurs sont beaucoup plus gaies, légères. Et les thèmes comme " Caravane " plus conviviaux. Bien sûr, on continue de voir les esprits de la forêt, de la falaise, les totems. C'est mon amour, mon lien avec la terre, avec le visible et l'invisible, ceux qui habitent la terre avec nous… Des petites choses rigolotes carrément presque des petites sculptures, comme le petit " Maya ", " L'Ogresse ", " le Pont des sourires ", etc.

 

JR. : Ce sont des incrustations de petits coquillages ? Ou avez-vous retravaillé la pierre ?

RD. : Ce sont des nautiles. Tout est naturel. Je n'ai pas changé ma philosophie. Je travaille ces pierres absolument sans les modifier. Je fais des trouvailles extraordinaires sur la plage !

 

JR. : Savez-vous que vous aviez fait une émule lors de notre première rencontre ! Après cela, à chacune de mes promenades, dès que je voyais une pierre qui me semblait originale, je cherchais désespérément dessus, des têtes ou des personnages ! Mais je crois qu'il faut avoir un œil précis, bien spécifique, une intériorité particulière, pour les dénicher là où un œil comme le mien ne décèle rien ! Tout le monde peut trouver une tête, mais c'est tellement banal ! Et puis, qu'en faire ? Enfin, il s'est accumulé une dizaine de belles pierres dans notre jardin ! Et surtout, je crois qu'il faut pour cette recherche, une patience que je n'ai pas.

RD. : Oui, je leur donne une seconde vie merveilleuse. Mais ce sont des heures de partage avec elles ! Il est vrai que je suis patiente !

 

JR. : Je trouve en effet vos œuvres récentes plus claires, plus ludiques, plus " racontées ". Ce sont moins des personnages côte à côte qu'une histoire. Ainsi, sur celui que vous intitulez " Caravane ", on imagine avec ces personnages qui sont dans les nuages, la caravane qui passe.

RD. : Oui. Par mer, par terre, et par ciel, les " gens " migrent de tous côtés.

 

JR. : De petits éléments épisodiques, vous êtes donc passée à des histoires ?

RD. : Je ne l'exprimerais pas ainsi. Je dirais que je parlais de moi en silence dans le thème de la grotte. Je laissais mes sentiments, mon âme profonde dans ce petit lieu clos. Et quand je dis " muettement ", cela signifie que je ne faisais pas de discours. J'essayais de montrer ce qui se passait dans ce lieu clos. Comme j'en suis sortie, il y a plus de mouvement. Peut-être peut-on en effet y trouver de petites anecdotes, de petites histoires, le fait du jour ?

 

JR. : Vous me dites : " je suis passée des schistes au grès ". Cette découverte a-t-elle été une découverte de hasard ? Ou est-ce que l'envie de " quitter " les schistes vous poursuivait depuis un certain temps ?

RD. : Cela est dû au hasard. Mais le hasard que j'aime. Les coïncidences qui ne sont pas de hasard dans la vie. Des coïncidences que l'on ne maîtrise pas, mais qui sont comme des cadeaux qui vous sont faits. C'est une amie qui connaissait mon travail, et qui m'appelle un jour pour me dire qu'elle avait trouvé des pierres incroyables. Et qu'elle était persuadée qu'elles pouvaient m'intéresser. Nous y sommes allées ensemble. Et cela a été pour moi un cadeau de la vie !

 

JR. : Revenons à ce que vous avez exprimé, en disant : " Je suis passée de la grotte, à l'air libre ", en somme. Est-ce lié à quelque chose de votre vie ? En demandant cela, j'espère ne pas être indiscrète. Ou est-ce dû uniquement à la différence des pierres ?

RD. : Non. Il s'agit bien de quelque chose de personnel. Mais comme très souvent, on est dans le " faire " et dans le " ressenti ", on n'analyse pas ce changement. La réflexion ne vient qu'après. C'est ce qui s'est passé pour moi. J'ai ressenti tout simplement l'excitation de trouver ce nouveau support. J'y " suis allée " immédiatement. Et, ensuite, en prenant un peu de recul, après en avoir fait quelques-unes, je me suis dit qu'il y avait effectivement un passage dans ma vie. J'ai constaté que je n'étais plus dans la grotte. Ceci dit, ces deux matériaux et ces deux univers font partie de moi. Je ne renie pas l'un pour l'autre. Comme le vécu de chacun, qui est intégré, qui est en nous. Il n'est pas dit que je ne repeindrai pas sur des schistes. Mais j'ignore ce que j'y ferai. Une seule chose est sûre : ce ne sera plus la même chose qu'auparavant.

 

JR. : Le schiste et le grès étant deux matériaux complètement différents, comment répondent-ils l'un par rapport à l'autre à votre demande ? Est-ce le même genre d'approche ? Ou est-ce une autre approche ?

RD. : Le schiste m'appelait " à l'intérieur ". Et c'était tout ce voyage vers la Préhistoire, vers les ancêtres, les patriarches et matriarches de la Préhistoire. Mon histoire personnelle ressentait très fort mon appartenance à une humanité surtout pas éternelle, mais aussi lointaine. Donc, la réflexion sur soi. Alors que les grès m'appellent " au-dehors ". C'est très évident. A regarder les gens ; les choses… Comme si, après avoir fait ce retour en moi, ils me repoussaient hors de la grotte pour aller vivre dans le mouvement…

 

JR. : Mais vous pensez que c'est la couleur, ou la texture du matériau, qui a fait cette différence d'appel ?

RD. : Oui. La texture, c'est évident. La couleur est grise, les schistes sont brillants, c'est donc sensiblement la même chose. Mais c'est vraiment le relief qui pousse à l'exploration, de belles images, des clins d'œil… C'est ainsi que je le ressens.

 

JR. : J'en reviens à la question que je pose à tout le monde : Etes-vous à Banne au titre d'artiste Singulière ? Ou d'artiste contemporaine ?

RD. : Singulière. Surtout en 2004, où je faisais ma première exposition, c'était ainsi que je me ressentais. Aujourd'hui, je sens poindre d'autres sentiers, et peut-être que je me sentirai de plus en plus contemporaine. Je laisse la porte ouverte. J'ai d'autres projets, d'autres envies qui m'emmènent plus vers l'Art contemporain.

Entretien réalisé à Banne, le 11 juillet 2007.

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