OLIVIER DE CAYRON, " peintre "

(Il faudrait trouver une expression nouvelle, pour le travail réalisé par cet artiste : Transformationniste ? Numériste ?)

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Olivier de Cayron, j'ai découvert votre travail en arrivant à Banne. Et je ne vous connaissais pas non plus. Voulez-vous donc vous présenter, parler un peu de vous et de votre création?

Olivier de Cayron : Je suis peintre depuis une vingtaine d'années. J'ai eu différentes périodes. Au début, j'étais plutôt peintre proche de l'Ecole de Paris des années 50/60, un travail de sable, d'abstraction gestuelle. J'ai toujours aimé faire des boîtes à l'intérieur desquelles j'enfermais des éléments pour cristalliser le regard autour d'eux. J'ai commencé à travailler le zinc depuis quelques années, la photographie, le travail numérique, le plexiglas pour donner la matière. Je prends des photos, je les récupère, je les transforme. Et sur ce travail de zinc, je réalise la mise en forme de boîtes, et je travaille sur les transparences avec le plexiglas. Parfois, il est déformé, troué. Parfois il sert simplement pour créer une transparence, sur laquelle je colle la même image que celle qui est initialement au fond de la boîte, mais sous forme de micro-perforés. Cela donne une distance de regard. Et ce qui m'intéresse surtout, c'est que le visiteur se penche sur l'objet, car le résultat tient de l'objet. Que le regard aille dans tous les coins.

 

JR. : Avant de continuer, venons-en à la question que je pose à tous vos collègues exposants : Etes-vous venu à Banne en tant qu'artiste singulier ? Ou en tant qu'artiste contemporain ?

ODC : En tant qu'artiste contemporain. Je n'ai pas une démarche d'artiste singulier. Mais d'un autre côté, ce que je propose est relativement personnel, donc dans un sens je pourrais m'y glisser…

 

JR. : Oui, mais quand vous dites cela, vous employez le mot " singulier " au sens où tout artiste se doit d'être singulier.

ODC : Oui. Il est exact que je ne fais absolument pas partie du courant Art brut, Art singulier.

 

JR. : Vous venez de définir partiellement votre travail qui est curieux. En regardant vos œuvres, le visiteur n'a pas du tout l'impression qu'il s'agisse de photos. Et surtout, tout semble basé sur l'idée de grimoire moyenâgeux, avec une écriture très sophistiquée, très ancienne, sur laquelle vous auriez ajouté une enluminure.

ODC : Oui. Parce que je travaille aussi avec de la récupération. Et je suis tombé sur des actes notariés, des lettres anciennes, dans un grenier ; et j'ai eu envie d'exploiter le passage du temps, sur ces lettres anciennes qui sont en effet très belles, écrites à la plume, des XVIIe, XVIIIe siècles. Ce que je fais aujourd'hui avec les outils nouveaux, avec les procédés numériques, c'est d'allier les deux, pour noter ce passage du temps. Et voir de quelle manière peuvent se répondre quelque chose de très classique et quelque chose d'ultra contemporain, puisque ce sont des réalisations numériques, et qu'il ne s'agit même plus du pinceau.

 

JR. : Vous avez dit tout à l'heure : " Je prends des photos ". Quelles sortes de photos prenez-vous ?

ODC : Je photographie ce qui me stimule. C'est assez banal de dire cela, mais il faut que je sente une matière dans la photo. Ce peut être, par exemple comme dans un bus à Malte : d'un seul coup, je vois une casse, par-dessus un mur. Juste le temps de sortir l'appareil et hop ! La photo était prise. Ensuite, je l'ai retravaillée, j'ai un peu retravaillé les couleurs, mais cette photo était très belle. Je prends des images qui me permettent de rebondir dessus et de les retravailler.

 

JR. : L'homme n'est donc pas votre préoccupation première ? C'est plutôt l'environnement ?

ODC : Oui et non. Parce que j'ai aussi travaillé sur des photos de personnages, mais que je ne présente pas ici. J'ai eu la chance de voyager dans un cockpit, cela m'a beaucoup intéressé ; ce que l'on voit du ciel, bref tout ce qui me stimule et me donne envie de retravailler.

 

JR. : Il est vrai que le numérique est la dernière formulation possible. Mais quand vous procédez comme vous venez de l'expliquer, n'avez-vous pas l'impression de vous dépouiller de quelque chose qui vous appartient, et de rendre autre chose qui ne vous appartient pas tout à fait ?

ODC : De me dépouiller, non. De rendre quelque chose qui ne m'appartient pas tout à fait, peut-être. Ceci dit, c'est peut-être mon rôle de transformer en maîtrisant d'une certaine manière, mais en laissant l'image filer, fuir et être un relais avec d'autres techniques à venir. Que je ne connais pas, et que je ne saisis pas aujourd'hui.

 

JR. : Vous êtes donc impatient à la fois de découvrir des sujets puisque ceux dont vous partez sont par la force des choses très traditionnels, et de les transporter dans un monde futuriste.

ODC : Oui. C'est plutôt ce qui m'intéresse. Je pense qu'à l'heure actuelle, tout a été fait dans le monde de l'art. On peut aller d'une toile vierge comme Fontana dans les années 50, avec un petit cutter dessus, en passant par Dubuffet… Tout a été exprimé. La seule chose qui reste à l'artiste est de fabriquer à sa manière cette même image, la rendre encore impossible, la traduire à nouveau avec un autre langage. Je crois que tous les langages n'ont pas été inventés. Par contre, toutes les images de A à Z, du rien au tout, à mon avis, ont été vues.

 

JR. : Vous venez de dire ce qu'il vous faut, pour que vous déclenchiez votre appareil, quel que soit le sujet. Vous avez dit à plusieurs reprises : " Je les transforme… ". Comment retravaillez-vous ces images ?

ODC : Je fais une photo. Je la scanne. Je la retravaille avec un logiciel spécial, comme Photoshop. Je rajoute des calques, je la transforme, je la rends mienne, en somme. A un moment donné, quand je suis à saturation, je la ressors, je la réimprime. Et là, je peux, avec une gestuelle, de l'encre, des micro-perforés, la modifier encore, recoller des choses dessus. Je la re-scanne. Je la rentre dans l'ordinateur. Et là, je peux la finaliser. Avec les éléments nouveaux que je lui ai ajoutés. En fait, mon outil est l'ordinateur. Mais à la fin, je l'extrais de l'ordinateur, du logiciel, je la retravaille… Il y a des va-et-vient entre le manuel et l'ordinateur.

 

JR. : Donc, ma remarque de tout à l'heure n'était que partielle ; parce qu'en fait vous vous la réappropriez ?

ODC : Oui. Forcément. Puisque le jour où je décide qu'elle est finie, c'est même une réappropriation totale.

 

JR. : Aimeriez-vous ajouter quelque chose dont nous n'aurions pas parlé, étant donné que je connais mal votre travail et votre démarche. Et que surtout, je n suis pas une technicienne de l'informatique. Que j'ai donc pu passer à côté de quelque chose qui vous paraîtrait important.

ODC : Non. Nous avons dit l'essentiel. Vous avez vu juste sur ma démarche, puisque vos questions m'ont permis de répondre facilement. Nous ne nous sommes donc pas égarés.

 

JR. : J'en suis ravie !

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.

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