SEBASTIEN DARTOUT, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Sébastien Dartout, quand j'ai vu votre travail, j'ai tout de suite pensé à Klasen. Etes-vous d'accord avec cette filiation ?

Sébastien Dartout : Ce n'est pas vraiment la même ligne. Je le trouve plus réaliste que moi.

 

JR. :Il insiste davantage sur les fausses constructions. Alors que vous partez comme lui de construction à la Kafka, mais que vous vous perdez dans de fausses géométries ?

SD. : Oui, c'est vrai. En fait, j'essaie d'être assez pictural, de trouver un équilibre dans mes déséquilibres. Je n'aime pas les formes trop géométriques. Même si ma construction est géométrique, j'essaie toujours de la casser.

 

JR. : Tout de même, à la base de chacun de vos tableaux, il reste une partie géométrique qui évoque un habitat.

SD. : Oui, un habitat urbain, en général. Car j'aime plus la ville que la campagne. L'habitat, et l'intérieur du corps. Une coupe du corps, entrelacé avec la ville.

 

JR. : Je n'avais pas pensé à un intérieur de corps.

SD. : Ce sont plutôt des cellules, ou des intestins.

 

JR. : Sur l'un de vos tableaux, on peut voir des tuyauteries d'usine, avec une grande bouteille au centre. Et, sur la gauche, ce que j'avais pris pour un totem et que vous allez sans doute me définir comme l'intérieur d'un corps ? Expliquez-moi la relation entre ce que vous appelez l'intérieur d'un corps et l'habitat urbain.

SD. : La relation ? Je pense que pour moi, elle est plutôt inconsciente ?

 

JR. : Pour faire cette relation, vous avez sans doute une motivation ?

SD. : Oui. Mais elle est plus de l'ordre de l'inconscient, du ressenti. C'est un rapport au corps, un vécu.

 

JR. : Mais vous n'avez pas établi le rapport avec l'habitat ?

SD. : Je ne sais pas. C'est la relation intérieur / extérieur ? Intérieur du corps / extérieur. Sauf que je ne fais pas l'enveloppe du corps. Donc, soit c'est très extérieur, et c'est l'usine. Soit c'est l'intérieur et c'est le corps. Et j'essaie de mêler les deux.

 

JR. : Cette usine est toujours blanche ou noire. Sans nuances. Ce serait donc le côté inhumain de la ville, par rapport aux couleurs chaleureuses que vous employez pour l'intérieur du corps ?

SD. : Voilà. C'est cela. C'est une sorte de compensation de mes deux mondes, le monde intérieur et le monde extérieur.

 

JR. : Oserai-je vous dire que vous n'aimez pas la ville ?

SD. : Si, j'aime beaucoup la ville ! La ville, les usines, tout cela me marque beaucoup. Mais je ne trouve pas négatif de mettre l'usine en noir.

 

JR. : Non, d'ailleurs, la plupart du temps, vous la peignez en blanc !

SD. : Je pense que c'est le monde : il y a du blanc, il y a du noir. C'est une unicité. En fait, je n'ai pas intellectualisé ma peinture. Pour moi, c'est plus un ressenti.

 

JR. : Nous sommes là, aujourd'hui, pour en parler !

SD. : Oui, mais pour moi, c'est compliqué.

Les usines m'impressionnent beaucoup. Je peins les cheminées en noir sur le blanc de l'usine. J'ajoute même souvent de la fumée. En fait, ce qui m'intéresse, ce sont surtout les usines des années 40, à cause du côté historique. Ce ne sont pas des images contemporaines. Ce sont des images de la mine, des débuts de l'industrialisation. J'aime regarder de vieilles photos d'usines en noir et blanc. Dans la ville, c'est aussi le côté historique qui me plaît. Ce qui est marqué sur les murs : " Ici a vécu… "

 

JR. : Vous me dites : " J'aime la ville. J'aime ses usines mémoriales". Cependant, tout ce qui aurait pu les humaniser, a disparu. Ces inscriptions que vous évoquez sont complètement absentes de vos tableaux. Pourquoi ne sont-elles pas là ? Elles les humaniseraient.

SD. : Elles y sont, souvent, mais elles sont effacées.

 

JR. : Pourquoi ? Ce n'est pas innocent !

SD. : Ce n'est pas innocent, mais je pense que c'est inconscient…

 

JR. : Chacun de vos tableaux comprend donc cette partie foisonnante de ce que peut être la ville, sous une forme ou sous une autre. Mais pour chacun, il y a une séparation, qui est ou qui sont une ou plusieurs barres horizontales, complètement anonymes, simplement géométriques. Placées tantôt en bas, tantôt en haut du tableau. Pourquoi y a-t-il cette partie récurrente, bien que non signifiante ?

SD. : Il y a une part picturale, pour l'équilibre général du tableau. Pour moi, en fait ces tableaux sont des coupes : il y a le sol, la ville… comme si on coupait la ville en tranches, la ville et la planète, en fait.

 

JR. : Dans cet ensemble complètement " inhumanisé ", (je ne dirai pas déshumanisé, je dis " in ", parce qu'il n'existe aucune trace d'habitants, ou même de vie végétale), on aperçoit de temps en temps, ce qui peut être un oiseau, une vache peut-être ou un cheval. Pourquoi surgissent-ils soudainement, au milieu de ce monde non habité ?

SD. : Si vous voyez un cheval, je ne l'ai pas fait exprès !

 

JR. : Pourtant, de loin, il semble évident. En fait, ce passage me fait penser à ce jeu auquel jouaient les enfants d'autrefois, avec des pages d'éphémérides, qui représentaient un dessin, dans lequel il fallait " trouver la tête " ! En regardant ce tableau, j'ai eu le sentiment de cette présence pour une fois non minérale, perdue dans l'environnement tellement inhumain.

SD. : Peut-être ce genre d'incident demande-t-il à surgir ? Mais en fait, dès que je vois quelque chose qui pourrait ressembler à une tête, j'essaie de l'effacer.

 

JR. : Une partie de votre travail est très coloré. Mais sur d'autres œuvres, où aucune trace de vie n'est possible, vos fausses géométries créent de nouvelles géométries. Et ce ne sont que des aplats.

SD. : Oui. Ce sont en fait les espaces entre les aplats qui créent cette impression. En général, j'essaie que les espaces de blanc fassent ressortir une forme en noir. Comme s'il y avait un contre-jour.

 

JR. : N'est-ce pas dur, de créer un tel monde, complètement dégéométrisé, et néanmoins géométrisé ? Et où n'existe aucune vie ?

SD. : Pour moi, il y a de la vie, sauf qu'elle est plus intérieure que visuelle.

 

JR. :S'il y a de la vie, c'est paradoxalement de la vie morte. Puisque si l'on voit l'intérieur d'un corps humain, c'est qu'il est mort ?

SD. : Non, c'est une mesure de protection. Pour moi, en tout cas, cela fonctionne ainsi. C'est une introspection. Pour moi, il n'y a rien de mort. C'est même renaître, en fait.

 

JR. : C'est tout de même très vermiculé.

SD. : Non, non, c'est une renaissance !

 

JR. : Vous voulez dire que ce sont des cellules émergeantes ?

SD. : Oui, des cellules émergeantes, naissantes.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 18 juillet 2009.

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