PIERRE DARCEL peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Pierre Darcel, vous travaillez essentiellement avec des petits carrés qui ont l'air très classique. En même temps, vous faites tout un travail avec le carton, que vous avez mis en relief. Où le travail semble d'une très grande minutie, et auquel vous devez consacrer beaucoup de temps ! Expliquez-nous comment vous reliez les deux.

Pierre Darcel : Au départ, il y a eu la peinture. Quand vous dites " classique ", ce mot me plaît bien, parce que je me sens comme le petit maître local qui, autrefois, faisait le portrait du châtelain, pour mettre dans la galerie des ancêtres. Avec un style différent !

 

JR. : Oui, parce que je ne suis pas sûre que le châtelain se retrouverait dans votre bonhomme à moustache !

PD. : Mais certaines personnes se reconnaissent dans ma peinture et se disent : " C'est notre histoire ! ". Il s'établit souvent entre les gens et le tableau, une relation de cette nature-là. La plupart des tableaux qui sont ici sont des tableaux improvisés, à partir d'idées personnelles. Mais mon idée est de peindre des gens qui se retrouvent dans certaines situations, et de raconter des histoires qui vont parler à quelqu'un, à un moment ou à un autre. Je veux établir une relation très personnelle, un peu magique. Certains tableaux deviennent des fétiches pour moi.

 

JR. : J'ai d'abord pensé à des totems, mais après, vos personnages m'ont fait plutôt penser à des sémaphores. Ils sont très raides, leur tête pourrait à la rigueur être la lampe. Certains ont été très personnalisés, nantis d'yeux, de moustaches… Pour d'autres, c'est moins évident, nous sommes alors au-delà de l'idée du personnage.

PD. : Oui, tout à fait.

 

JR. : Quel est le rapport avec vos œuvres en carton ? Et déjà, comment en êtes-vous venu au carton à partir de vos toiles ?

PD. : Au départ, quelqu'un me disait que je devrais faire des œuvres sur papier. J'ai essayé, et franchement, cela ne donnait pas grand-chose ! J'ai donc essayé sur carton. J'ai commencé par faire des feuilles, puis j'ai essayé de faire des personnages, mais cela ne me plaisait pas trop. A ce moment-là, j'ai participé à une exposition sur le thème du poisson. J'ai peint un certain nombre de tableaux qui reprenaient ce thème ; des personnages en fait. Et puis, j'ai réalisé plusieurs mobiles avec des poissons, en utilisant cette matière de carton. J'ai fait plusieurs tableaux et mobiles. Plutôt que des tableaux, on pourrait dire des assemblages. Et puis, j'ai pris un cadre pour les installer. A ce moment-là, j'ai pensé qu'il devenait possible de faire des personnages. D'autant que j'avais envie d'intégrer plus d'érotisme. Mes tableaux sont donc désormais très sexués ; j'ai développé un vocabulaire assez simple, mais dans lequel il y a homme, femme, enfant, femme enceinte… Et pour les personnages, j'ai développé des yeux, des bouches, des seins, des ventres, des sexes… Et je m'amuse. Je fabrique de nombreuses pièces, puis une fois qu'elles sont bien décorées, je les assemble. Et ils deviennent des personnages.

 

JR. : Ce qui est paradoxal, c'est qu'avec les fils très fins qui les relient, au départ le visiteur n'a pas l'impression de personnages. Peu à peu, il s'aperçoit que si, que ce " sont " des personnages, parce que tout est bien là. En fait, il faut " s'approcher " de vos œuvres de carton beaucoup plus que de vos peintures. Et ce n'est pas une question de format.

PD. : Certaines œuvres sont conçues pour réaliser des scènes d'amour ; d'autres ne sont pas dénuées de tendresse, par exemple quand je cherche l'orientation de deux bouches qui se touchent, on sent l'approche… Pour l'instant, je ne suis pas allé plus loin…

Quel que soit mon travail, l'important est qu'il y ait de la bonne humeur, que les gens aient du plaisir à regarder. Créer des choses qui deviendront des présences pour des gens que je ne connais pas. Avant tout, ce qui est important, c'est l'œuvre.

 

JR. : Question suivante : Comment vous sentez-vous lié à l'Art insolite ?

PD. : Ma peinture est très classique, très construite. J'ai une culture, je ne suis donc pas un artiste brut. Je puise dans l'histoire de la peinture ce qui m'intéresse et enrichit mon inspiration. Je faisais avant des choses beaucoup plus conventionnelles. Et puis, quand j'ai découvert les dessins que ma fille faisait vers quatre/cinq ans, quand elle a commencé à représenter ses premiers personnages, je me suis dit que c'était très fort. Que c'était une façon de dire les choses qui m'intéressaient. Cela a mûri pendant plusieurs années. Et finalement, à partir de ces dessins d'enfant, j'ai trouvé un vocabulaire qui m'a permis de représenter les personnages tels que j'ai envie de les représenter. Et surtout qui laissent libre cours à mon imagination. Avec cette démarche, j'ai des sujets autant que j'en veux. Tout de même, je réfléchis sur la construction du tableau, en veillant à ce que les symboles que je garde disent bien ce que j'ai envie de dire. Tout cela m'a procuré un moyen de dire les choses de façon originale, insolite dans le sens où cela ne se préoccupe pas d'esthétique, cela n'est pas fait pour être " beau " : je ne fais pas des tableaux pour qu'ils soient beaux, mais pour qu'ils soient harmonieux, qu'ils parlent aux gens. C'est insolite au sens où c'est très personnel. Quant aux travaux de carton, ils sont peut-être insolites parce qu'ils sont irrévérencieux ; pornographiques sans être excessifs. Qu'ils bousculent peut-être certaines conventions.

Court entretien réalisé le 16 mai à Nottonville.

Pendant le festival, Pierre Darcel a mené la sarabande avec son biniou.

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste