CONTES, PETITS BONHEURS ET QUETE COSMIQUE CHEZ ALBERTO CUADROS, peintre et sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Alberto Cuadros, je vais vous poser la même question qu'à tous vos collègues cette année : Etes-vous à Banne en tant qu'" artiste singulier " ou en tant qu'" artiste contemporain " ?

Alberto Cuadros : Je suis ici en tant qu'artiste singulier. Et cela me plaît énormément. Je me sens bien parmi les Singuliers. Peut-être que je ne le suis pas ? Je l'ignore ! Mais cette famille me convient. Malgré tout, je crois vraiment que mon travail correspond bien à toutes les œuvres que je vois ici. Et puis, il y a une amitié, une convivialité entre tous les artistes présents.qui me sont très agréables. Il y a entre nous tous, des moments de bonheur, et c'est un plaisir d'échanger des peintures avec d'autres personnes.

 

JR : Votre réponse contenait aussi ma deuxième question : " Pourquoi choisissez-vous cette réponse ? ".

Il me semble, à regarder votre travail que, dans une même formulation, il y a deux tendances : le petit peuple ; et puis des gens plus importants peut-être, en tout cas qui occupent la totalité du tableau. Qui sont seuls sur le tableau. Au lieu d'être en groupe.

A.C. : Ah oui ! Avant, j'étais dans le théâtre. Et le théâtre, c'est l'art collectif, obligatoirement. Même si on monte un monologue, il faut adopter le metteur en scène, et déjà, on est deux à créer. Pendant longtemps, ma création a été basée sur l'art collectif. La peinture me permet de montrer un visage, un personnage, seul ou entouré d'autres personnes, mais il a toujours un protagoniste. C'est le fait théâtral qui revient.

 

JR : En fait, lorsqu'il semble seul, comme celui qui a un aspect totémique, il n'est en fait pas seul : un second regard révèle cinq têtes les unes au-dessus des autres.

A.C. : Oui. J'aime beaucoup le mot " totémique ". Je peux peut-être passer pour un fou ? Mais je ne crois pas l'être vraiment. Je parle à mes personnages. Pour moi, ils " sont " vivants. Je ne suis pas un peintre animiste. Mais lorsque je leur parle, c'est que je je leur prête une vie propre, une vie qui leur appartient ; et, lorsqu'il y a ainsi quatre ou cinq personnages sur la même toile, j'imagine qu'ils sont en train de communiquer entre eux ; qu'ils font partie d'une seule et même famille ; que ces gens-là ont une âme et un corps comme nous. Il n'y a pas la notion de sacré, mais il y a quand même cette notion de donner, d'organiser la vie. Antoine Vitez disait : " Nous sommes des dieux, parce que nous organisons la vie ". Je ne veux pas me comparer à lui, bien sûr, mais en toute modestie, je pense quand même que nous organisons la vie dans l'espace.

 

JR : Pour en revenir à ce même personnage, il est fait de trois têtes verticales, et deux horizontales. Parmi les trois verticales, les deux qui sont de face, sont presque inverses l'une de l'autre : la première a de petits yeux, une grande bouche, et elle est très stylisée ; tandis que l'autre est complètement exprimée, la pupille est toute petite, alors que le blanc de l'œil est énorme. Même remarque pour la bouche qui est entourée d'un large cerne. Pourquoi cette différence entre ces deux visages ?

A.C. : Celle qui sert de base est pour moi une racine. Il faut qu'elle soit solide, c'est pourquoi le cou est bien plus important. Il faut qu'elle supporte cette espèce d'élévation, de pyramide ; qu'elle reçoive quelque chose qui est encore à découvrir. Quelque chose qui viendrait par exemple du cosmos. Il faut en fait qu'elle soit assez solide pour supporter les autres.

 

JR : A côté de la " tête suprême " -celle qui domine et qui, sans doute, est la tête pensante, parce que le spectateur voit bien le front, les cheveux, etc.- il y en a une autre de profil : est-ce le même personnage, ou quelqu'un à part ?

A.C. : Je pense que c'est peut-être les deux à la fois ? J'aime beaucoup qu'un document ne soit pas monolithique, qu'il ne soit pas une seule chose. Nous sommes parfois victimes de notre dualité. Il n'y a pas d'ombre sans lumière, il n'y a pas pile sans face et vice-versa, bien sûr.

Ces deux têtes-là peuvent peut-être constituer un seul être, mais qui peut regarder dans deux directions différentes ; et appréhender le monde par deux côtés différents.

 

JR : Entre ces deux têtes verticales, nous en avons deux horizontales. Tête-bêche.

A.C. : Je trouve cette disposition tout à fait cohérente avec les propos que je tiens : il y a cette dualité et cet essai de communiquer. L'une a les cheveux à gauche, l'autre à droite… Pour moi, ce sont des antennes. Elles essaient de capter des dimensions, ou d'accéder à des espaces-temps qui ne sont pas les nôtres.

 

JR : En fait, ce totem serait à voir comme un extra-terrestre, et non pas comme le veut la tradition, le protecteur du village ? Que l'on l'habitude de rattacher à la rusticité ?

A.C. : Cette idée d'extra-terrestre me plaît beaucoup. Je pense que tous ces personnages peuvent être deux choses : ils peuvent être terriens, comme nous, en chair et en os. En même temps, ils peuvent être des terriens dont l'origine se situe sur une autre planète ? C'est pour cela que j'ai pensé à cette sorte d'élévation vers le cosmos.

Pour moi, cela n'est pas symbolique, en fait c'est une quête, pour ces personnages et moi, puisque c'est moi qui les ai créés. Nous sous sommes créés mutuellement, plutôt. Nous sommes à la recherche de choses.

Ce que, moi, je recherche, quand je crée ces personnages, c'est de ressentir un bonheur. En même temps, c'est difficile, c'est tout un monde presque inaccessible. Quand je les montre, j'aimerais que les gens qui voient ces tableaux, puissent ressentir ces petits bonheurs. Toutes ces choses qui viennent de l'enfance, qui sont aussi des fragments d'enfance. Parce que, même si certains enfants sont malheureux, la plupart connaissent ces petits bonheurs, les moments privilégiés de manger un gâteau, d'entendre ou de dire " je t'aime "… Ce sont ces moments-là, que je suis parti chercher dans le passé.

 

JR : Justement, cela nous amène à une autre impression que j'ai en voyant vos toiles, c'est qu'elles relèvent du domaine du conte.

A.C. : Absolument. J'ai eu une enfance liée aux trains, aux avions, aux voyages en général. J'ai toujours rêvé de partir. Evidemment, vers un ailleurs inconnu. C'est pour cela qu'il y a des trains, des avions, dans mes œuvres. Des petits théâtres, aussi. Parce que le jeu nous permet d'aller au-delà de notre monde quotidien. Le jeu nous préserve de la douleur, de la souffrance, nous met à l'abri des cruautés de la vie.

 

JR : Les autres personnages, ceux que j'ai appelés tout à l'heure " le petit peuple ", donnent aussi une impression trompeuse : ils ont toujours l'air d'être deux, mais ils sont toujours plus de deux. Pour celle qui est juste devant nous, nous ne voyons que cette grosse tête (nous ne voyons en fait que la tête et l'amorce du cou), l'autre personnage conduit un animal, puis un autre tout petit, presque une ombre, à droite. En fait, l'animal a une tête humaine. Et je crois qu'à gauche, il y a un masque.

D'autres me semblent sans ambiguïté, avec leurs deux personnages bien nets. Mais y aurait-il autour d'eux, d'autres personnages que je n'aurais pas vus ?

A.C. : Oui, c'est certain. Sur celui, par exemple, que j'ai intitulé Copain-copain, il y a un autre personnage dont on devine les jambes. Je laisse une grande partie au hasard. Le hasard ou l'accident. Je veux qu'ils aient leur place dans la création.

 

JR : En fait, " ajouter du monde " est chez vous instinctif ?

A.C. : Oui. Absolument.

 

JR : Par contre, sur tous vos tableaux, même ceux qui sont plus " dessinés ", dirons-nous, comme la vache, la voiture à côté et les avions, le fond n'est jamais signifiant. D'habitude, lorsque l'on rêve de voyager, on voit certes l'avion, le train… mais on voit aussi la ville, les cours d'eau, etc. Pourquoi les omettez-vous dans " vos " voyages ?

A.C. : Voilà une très bonne question. Au fond, ce qui est important dans mes personnages et dans mes formes, c'est l'objet en lui-même. Par exemple, sur l'avion, est écrit Vol Totorino. C'est l'objet qui va me transporter ailleurs. C'est lui qui me fera faire un bond dans l'espace et dans le temps ; et grâce à qui, je me trouverai dans un autre pays, dans un autre monde.

Ce n'est pas que le fond soit sans importance, mais il est vrai qu'il est un peu secondaire.

 

JR : C'est-à-dire que, mentalement, vous allez d'un point A à un point B sans intermédiaire ?

A.C. : Parfois, comme sur le tableau Homme dur, les frontières sont beaucoup moins nettes, le fond est important parce qu'il a pris une dynamique, il a pris un mouvement. Le personnage est dans l'espace, il est dans le ciel… Il a les bras écartés, et on dirait que le fond bouge avec lui. Je dis cela sans prétention, bien sûr, mais je pense que dans ces cas, le mariage est réussi, entre le fond et les personnages. Ils s'entendent bien. Ils sont en harmonie.

 

JR : Ils sont en tout cas, dans des complémentarités de couleurs. Parfois, ils sont de la même couleur que le fond. Comme celui qui semble avoir des ailes. Si ce ne sont pas des ailes, qu'est-ce que cela peut être ?

A.C. : Pour moi, c'est un personnage noble qui dort sur le côté. Et son oreille est un oiseau. Chez moi, la symbolique des oiseaux est très importante. J'ai beaucoup observé les oiseaux, ils m'ont appris beaucoup de choses. Non pas au niveau de leur démarche, ou de leur vol, mais au niveau de leur attitude. J'ai vu une fois un couple de pigeons en train d'apprendre à voler à leur petit. C'était quelque chose de magnifique. C'était cela qui, pour moi, était important. Non pas la couleur des oiseaux, mais cet apprentissage de la vie : pour que le pigeonneau vole seul, il fallait que ses parents lui apprennent ; il fallait qu'il tombe…

Moi, j'avance dans un tunnel. Je n'ai pas de certitude, je n'ai aucune vérité, simplement je me dis : " Pourvu que ce tableau puisse voir le jour ! "

 

JR : Pourquoi ces moyens de locomotion (vache, train, avion…) sont-ils toujours très bien dessinés, alors que les personnages sont d'une facture très brute ?

A.C. : C'est fait exprès. Lorsque voiture, vache… sont bien dessinés, c'est que je veux les voir bien ressortir, les présenter clair et net. Par contre ; je voulais que pour les personnages, il y ait non pas une confusion, mais qu'ils faussent un peu la vision, qu'ils soient un peu camouflés par rapport au fond, qu'ils ne soient pas quelque chose de pressant pour l'œil. Je crois que l'œil doit accrocher à certaines choses, des choses que je privilégie, une main parfois, etc. Que l'œil humain aille chercher cette parcelle d'image. En fait, par rapport au fond, -et là, je n'ai pas d'explication, c'est dommage-, je voulais quelque chose d'un peu flou, entre le fond et les personnages. Qu'il n'y ait pas de plans, comme au théâtre où l'on a un premier, deuxième, troisième plan… Je ne voulais pas cela. Je voulais que l'effet soit proche à la fois du fond et des personnages.

 

JR : Ceux que j'ai appelés " Le petit peuple " sont en fait sans définition sociale. Ce sont des gens du commun, mais hors de toute connotation géographique, sociale ou sociologique. Surtout, nous avons évoqué plus haut le mot " Art brut " : je les trouve dans une facture très brute, le fond est tachiste, voire impressionniste.

A.C. : Bien sûr, je ne suis pas un artiste d'Art brut, parce que je suis très pollué par la culture ! Et par rapport au fond, ce sont simplement des résultats provisoires de recherches.

 

JR : On pourrait donc dire que, dans votre tête, le fond n'est pas abouti ?

A.C. : Si, il est abouti. Simplement, il faut que, périodiquement, je me propose des changements. C'est en ce sens que je dis " avancer dans un tunnel ". J'ignore ce que je vais me proposer à moi-même, dans trois mois, dans six mois. J'aimerais tellement que ce soit quelque chose de bien pour moi, pour pouvoir le partager avec les autres, avec ceux qui regardent.

 

JR : Par contraste, vos sculptures, qui sont chaquefois des scènes de théâtre, sont géographiquement situées. Il y a l'avant-scène, la scène et les coulisses. Pourquoi éprouvez-vous le besoin de concrétiser quelque chose qui appartient à votre passé, et que vous apportent ces sculptures par rapport à vos peintures ?

A.C. : Déjà, il y a la notion de volume, le travail en trois dimensions. Ensuite, c'est un clin d'œil à mon passé théâtral. Quand j'étais enfant, sans savoir que je ferais du théâtre un jour, je fabriquais déjà de petits théâtres. Je découpais des images dans des journaux, des magazines… et je montais des petites scènes. Encore une fois, c'est donc le passé, l'enfance, qui reviennent. C'est " Roméo et Juliette ", mais Juliette revue avec un peu d'humour, du moins je le crois, avec ses cheveux en bataille ; " Hamlet " qui est une pièce magnifique. Mais pourquoi ne pas la faire de façon plus légère ? C'est une sorte de proposition pour un metteur en scène, un réalisateur de scénographies. Je me dis : " Pourquoi ne pas le réaliser de cette façon-là plutôt que de telle autre ? ". Et puis, mon " Malade imaginaire " est un lapin, devant une cage vide. Ceci dit, chaque fois que j'ai l'occasion de revoir " le Malade imaginaire ", j'en suis très heureux. Mais c'est encore une fois des souvenirs de gamin qui reviennent.

 

JR : On peut donc affirmer que toute cette peinture, et cette sculpture, tout votre travail de création en fait, vous ramènent à l'enfance ?

A.C. : Je dirai 90% de ma peinture !

 

JR : Savez-vous pourquoi vous procédez ainsi ? Une sensation de manque, dans votre enfance ? Des désirs inassouvis ?

A.C. : J'étais un enfant chilien. Je suis ce qu'on appelle " un enfant de la rue ". J'ai grandi dans la rue, j'ai parcouru les voies ferrées à côté du train, j'ai côtoyé la mort de près. Je ne veux certes pas être mélodramatique, mais il y a eu beaucoup de souffrance dans mon enfance. J'étais un cancre. Je ne pouvais pas être un bon élève, je me cassais la figure très souvent, physiquement et symboliquement. J'avais à peine une petite bougie pour éclairer le cahier dans lequel j'écrivais.

Devenu adulte, je me suis dit : " Puisque mon enfance a été misérable, il faut maintenant que je trouve le bonheur ! " C'est à ma création que je dois ce bonheur ! En fait, je pourrais aussi bien exprimer la souffrance. Au Chili, j'ai été prisonnier politique, j'ai connu cinq ans de camps de concentration. J'ai survécu à la torture. Je n'ai pas voulu que cela ressorte dans mes peintures. Ce serait peut-être thérapeutique, cela me ferait sans doute du bien. Mais, pour me soigner, j'ai d'autres moyens. Je veux proposer du bonheur. Et j'espère que lorsqu'une personne achète un tableau, c'est parce qu'elle l'aime. J'ai forgé une phrase que j'aime beaucoup et je souhaite à chaque personne qui achète une œuvre, " de repartir avec la lune sous le bras ".

 

JR : C'est en effet une belle formule.

A.C. : Oui, j'aime beaucoup cette phrase. On peut aimer ou pas les formes, les couleurs, les thèmes… mais l'objectif principal pour moi est de donner, de partager ce bonheur. Cette image, cette forme qui jaillit… sont pour moi très viscérales. Je ne travaille que par petites séries de trois ou quatre tableaux. Tout ce qui marche, roule ou vole constitue une série, et ensuite je passe à autre chose.

 

JR : Question traditionnelle : Y a-t-il quelques chose que vous souhaiteriez ajouter, que nous n'avons pas évoqué ?

A.C. : Oui. Je suis autodidacte. Et trente ans de théâtre derrière moi m'ont certainement aidé à faire ce que je fais maintenant. Même s'il est difficile de préciser le rapport.

Il y a presque cinq ans, j'ai eu de graves problèmes qui m'ont obligé à quitter le théâtre. Je me demandais ce que j'allais faire de ma vie ? Regardant un petit dessin de ma fille, je me suis soudain demandé : " Qu'est-ce que je faisais quand j'étais gamin ? Qu'est-ce qui me rendait heureux à l'école ? " Parce que l'école était une souffrance ! J'étais heureux quand il y avait le cours d'arts plastiques. J'ai commencé, avec les feutres de ma fille, à faire des petits bonshommes... et c'était parti ! Et si maintenant, je fais ce que je fais, c'est aussi grâce à ma fille !

Entretien réalisé dans les Ecuries, à Banne, le 18 juillet 2006.

Une partie de l'exposition : Oeuvres d'Alberto Cuadros et de Claire Chamoreau : Amitié, convvialité...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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