S'AIMER OU SE HAÏR : CREATIONS EPHEMERES ET AUTO-MUTILATIONS

de NICOLE CRESTOU

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Est-ce par extrême modestie, pensant que ses oeuvres ne méritent pas la pérennité si chère aux autres artistes ; ou animée d'un toupet monstre, sachant qu'elle aura toute latitude d'en créer de nouvelles ; que Nicole Crestou se livre depuis des années à un travail de destruction systématique de ses sculptures ? En effet, cette artiste, douée d'un immense talent, qui réalise des corps et des mains tellement esthétiques, des bustes idéalement galbés, des visages d'une grande beauté, s'acharne avec la même intensité à les faire disparaître. Une destruction progressive, mûrement réfléchie, dûment programmée chaque fois ; tantôt plaçant ses oeuvres crues sur le passage forcé de piétons qui vont les écraser ; tantôt les ligotant à des troncs dans l'anonymat des forêts où elle les oublie délibérément... sous sa douche, pour le plaisir un peu pervers de provoquer leur délitement plus rapide ; dans des bocaux où le public regarde, fasciné, indigné par cet irrespect qui nie la sacralité de l'oeuvre d'art, attendri de voir ces visages magnifiques se gorger d'eau, gonfler et disparaître comme dans les affres d'une mort terrible, ne laissant qu'un amas de terre informe !

Pourtant, il ne s'agit pas d'oeuvres quelconques, bâclées ou indifférentes vu leur destination ; mais bien de créations raffinées, aux bouches fignolées, aux yeux expressifs, aux bonnes joues bien rondes que l'artiste a mis des heures à réaliser. D'où cet investissement outragé et ce sentiment de regret impuissant du spectateur assistant, en quelques minutes ou quelques heures, à la désagrégation de ces pathétiques petites figures éphémères : Symboles de l'érosion de l'âge ? Ou moyens de conjurer peut-être, la peur de l'artiste, face au passage du temps ?

Heureusement, Nicole Crestou est également créatrice d'une oeuvre durable de terre cuite et vernissée. Mais, surgit alors une nouvelle question : S'aime-t-elle de façon narcissique ; ou se hait-elle implacablement ? Car chaque visage, moulé, est un autoportrait, rieur rarement, rêveur ou un peu triste parfois, dur et grinçant éventuellement, yeux clos et sourire énigmatique le plus souvent. Quelle que soit l'expression choisie, comme poussée par un irrépressible et très masochiste besoin de s'enlaidir, elle recouvre les émaux brun clair de lourdes coulures sanguinolentes ou d'épaisses plaques lie-de-vin, ajoute des bleus livides, des verts glauques ; générant de véritables psychodrames faciaux. Et, lorsqu'elle ne façonne pas sur ces images d'elle-même, ces sortes d'angiomes psychologiques, elle poursuit son implacable atteinte à son intégrité physique, en en craquelant, couturant, bosselant la surface ; progressant oeuvre après oeuvre dans sa recherche paradoxale de la laideur et de l'auto-mutilation ; ne s'arrêtant que lorsqu'elle "sent" être parvenue au paroxysme, en avoir atteint la plénitude !

Travail exemplaire d'une créatrice passionnée qui s'est délibérément écartée de la voie royale et sereine ; et qui continue sans se soucier des rejets trop fréquents et parfois violents de ses oeuvres difficiles : Nicole Crestou, une artiste authentique, acharnée à aller jusqu'au bout de sa démarche si personnelle, de la quête de sa propre poésie de la désespérance !

Jeanine Rivais.

 

Ce texte a été publié dans le catalogue CERAMISTES CONTEMPORAINS de 2001.

VOIR AUSSI : ENTRETIEN DE JEANINE RIVAIS AVEC NICOLE CRESTOU : RUBRIQUE COMPTES-RENDUS DE FESTIVALS : SAINT-GALMIER 2006.

  

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NICOLE CRESTOU CREANT ET DETRUISANT SES OEUVRES;

PERFORMANCE REALISEE AU PRIEURE DE CHAMPDIEU,

LORS DU FESTIVAL "CERAMIQUES INSOLITES" DE 2008.

(Compte-rendu de Jeanine Rivais).

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Hésitation du visiteur, à la porte d'une petite salle du Prieuré, réservée à NICOLE CRESTOU : des moulages (sculptures non cuites) sont suspendus devant l'entrée, au long des murs intérieurs; des têtes sont enfilées sur des tiges métalliques dont le bas est plangé dans un seau.

Un tapis noir très propre est étendu au sol ; et, tout autour, sont des têtes de terre sur lesquelles il faudra bien marcher si l'on veut faire le tour du tapis, éprouver le plaisir sacrilège d'écraser ces visages sous ses pieds.

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L'artiste verse dans les seaux, de l'eau jusqu'à ce qu'elle effleure à peine la base de la plus basse sculpture de chaque colonne.

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Une colonne témoin ne sera pas mouillée, pour rappeler la hauteur originelle de celles qui font partie de l'expérience.

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Au fil du week-end, de l'eau est périodiquement remise, et les sculptures du bas s'enfoncent de plus en plus ; les têtes inférieures redevenant magma, puis les suivantes, etc.

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Les heures passent. Les visiteurs curieux ont fini par entrer, piétiner le tapis noir, écraser les têtes au sol. La terre des têtes, transformée en poussière sous leurs pieds, a maculé le tapis.

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Au soir du deuxième jour, la hauteur des colonnes a considérablement baissé

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Heureuse de son sacrilège, Nicole Crestou ! Elle a détruit ses créations, provoqué au sol la trace du passage des visiteurs qui ont suivi cette dégradation !

Toutes ces années à procéder sur le même principe : disparition / apparition ! Et presque toutes les sculptures mutilées sont des autoportraits ! Pourquoi se hait-elle à ce point ?

 Un autre compte-rendu de festival

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