NICOLE CRESTOU, sculpteur, réalisatrice de performances.

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Nicole Crestou, vous avez organisé à Champdieu, dans le cadre du festival Céramiques Insolites, une performance qui va une fois encore profondément marquer les visiteurs, par son côté sacrilège ! Comment procédez-vous à chacune de ces expériences ? Et qu'allons-nous voir ?

Nicole Crestou : J'ai installé des têtes en terre non cuite sur des tiges solides. Puis je ne m'occupe plus de rien, sauf d'ajouter de l'eau à intervalles réguliers. Normalement, à mesure qu'elles redeviennent de la terre informe, l'ensemble descend. Mais il peut arriver qu'une tête reste accrochée d'un côté, et fasse basculer l'ensemble. Je ne peux donc jamais vraiment prévoir ce qui va se passer. Il se peut aussi que des gens aillent toucher, pousser, intervenir ; que des enfants piétinent trop près, et modifient le résultat.

 

JR. : Donc, ce résultat est en grande partie aléatoire ?

NC. : En partie, oui. Il y a une mise en scène de départ, prévue pour que les choses se passent au mieux. Mais ensuite, tout dépend de nombreux facteurs.

 

JR. : Il y a donc apparemment deux processus de destruction : l'eau et les pieds ? Quelle est la relation entre les deux ? La destruction, simplement ?

NC. : Oui. Il y a un processus sur lequel on n'intervient pas, et l'autre où l'on peut être acteur : le visiteur qui vient et qui détruit.

 

JR. : Je vous avais déjà posé la question voici plusieurs années. Mais de nouveau, je vous demande pourquoi vous vous obstinez à détruire, alors que les autres artistes tiennent à la pérennité de leurs œuvres. Je devrais même dire, à vous autodétruire, puisque la plupart des têtes sont des autoportraits ?

NC. : Il n'y a pas que l'œuvre ! L'œuvre passe, et moi je suis toujours là. Certes, il peut y avoir l'attitude qui consiste à entasser des toiles et faire toujours les mêmes. Et puis, la mienne, qui consiste à me renouveler sans cesse. D'autant que, si j'ai des craintes, je peux toujours faire des photos, et récupérer les terres !

C'est plutôt, pour moi, un travail sur la dépossession !

 

JR. : Mais si vous récupérez vos terres de différentes couleurs, comment pouvez-vous les réutiliser ? Elles vont devenir des terres mixtes, avec lesquelles vous serez obligée de faire autre chose que ce que vous avez fait au départ.

NC. : Mais, même si je récupérais les terres non mêlées, l'utilisation en est différente à chaque nouvelle performance !

 

JR. : Cela me rappelle la première que j'ai vue. C'était à la galerie Vitoux, à Paris. Vous aviez placé une unique sculpture dans chaque aquarium. Et quand je les avais découvertes, elles étaient à différents stades de décomposition. Cette performance lointaine était plus sophistiquée que celle d'aujourd'hui.

Je trouve que vous avez parfaitement su adapter votre expérience à la nature de ce lieu, vétuste, aux murs décrépits. Que ce lieu pérenne et apparemment indestructible contrebalance le côté fragile de votre travail.

NC. : Oui, et tout le monde peut s'identifier à ces corps.

 

JR. : Je ne crois pas, parce que j'ai vu des Nicole Crestou, bien conservées, complètement déformées, etc. Vous parlez du corps, mais il n'y a pas de corps ici ?

NC. : Oui, c'est vrai, il n'y a que des têtes et des mains.

 

JR. : J'ai trouvé que les ensembles que vous avez mis dans les angles, ces groupes de mains avec un visage unique, étaient vraiment impressionnants.

NC. : J'ai fait une fois une installation dans un lieu très solennel, face à un tribunal, où les gens pouvaient suivre le processus de décomposition depuis leurs fenêtres…

 

JR. : En fait, en procédant ainsi, vous deviez leur remémorer de possibles échafauds, des guillotines… Etait-ce une façon de recréer des tabous ? De les faire revivre.

NC. : Au moins de susciter des questionnements. Parce qu'il est anormal qu'une œuvre se détruise ! Des gens sont intervenus parce qu'ils voulaient sauvegarder quelque chose. Il y aurait certainement une étude à faire sur le comportement des gens. Mais je ne la fais pas, parce que cela ne fait pas partie de ma démarche.

Entretien réalisé au Prieuré de Champdieu, le 1er juin 2008.

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste