CHRISTINE COSTE, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Christine Coste, voulez-vous vous situer dans le monde de la sculpture. Et nous expliquer comment vous êtes parvenue à ces sortes de chenilles à petites têtes humanoïdes …

Christine Coste : J'ai très longtemps travaillé d'après modèles vivants. Ce qui m'intéressait, c'était la relation au modèle, et au corps. Je travaillais donc de façon très académique sur le squelette, la morphologie… Toujours d'après modèles vivants, je suis arrivée sur une déconstruction du corps avec toujours le squelette comme pilier. Mais en faisant intervenir le vide, le plein, pour découvrir l'intériorité de l'être.

 

JR. : Mais, à ce jour, vous l'avez tellement déconstruit, que vous l'avez supprimé ?

CC. : Oui. Il est déconstruit. Mais, finalement, ce qui m'intéresse, c'est de chercher l'intériorité de l'être. En le déconstruisant, je retrouve le rapport à l'intérieur de chacun. Et ce qui est important pour moi, c'est comment le lien se tisse entre les êtres.

 

JR. : Comme entre ces petites têtes, toutes différentes, qu'apparemment vous faites sans moules…

CC. : Oui, je ne travaille qu'au modelage, parce que pour moi, chaque être est différent et unique. C'est ce qui m'intéresse dans le monde d'aujourd'hui ; et comment, moi, je me situe en tant qu'être vivant, présent au monde.

 

JR. : Ces petites têtes minuscules représenteraient donc ce que vous estimez être ? Vous vous reconnaissez dans l'une d'elles ?

CC. : Non. En fait, je ne me situe nulle part. Je me situe juste dans le lien, mais je n'ai pas de représentation de moi. Ce n'est pas quelque chose qui m'intéresse. Je n'ai pas de représentation physique… Par contre, mon intériorité est représentée à travers les sculptures.

 

JR. : On pourrait dire que cette déconstruction à partir de la solidité d'un squelette, a été prolongée très loin, au point d'en arriver à ces sortes de chenilles, de vers…

CC. : Des vers. Après, effectivement, réapparaissent des parties humaines. Il y a là un travail sur les " pièces détachées ", morceaux d'os, éventuellement de viscères… Qui réapparaissent, mais qui sont remodelés et remis en forme sur des fragments. Il y a des recherches de formes, avec des éléments que l'on peut identifier. Je réutilise souvent la tête, le visage et l'expression parce que ce sont des parties qui m'intéressent particulièrement.

 

JR. : Vos personnages, en tout cas, sont véritablement larvaires.

CC. : Oui, mais la rigidité est encore présente. Ils tiennent debout, ils ont une expression. Manifestement, ils ont encore quelque chose à dire et à faire.

 

JR. : Ce corps, en effet est vertical. Mais ce qui surprend, c'est qu'il est informe, recouvert de " secrétions " informes également, et ce jusqu'à la tête. Et là, cette tête arbore un air féroce, parce qu'on n'en voit que les dents. Pourquoi ce parti pris de les concevoir dans ce que l'on pourrait appeler une position d'attaquants ?

CC. : Ils ne sont pas tous " féroces " ! Certains sont en position de " dominés ". Il se crée une espèce d'attente entre lui et celui qui regarde.

 

JR. : Il manque ici une partie de démonstration : s'ils sont dominés, qui les domine ? Où sont les dominants ?

CC. : Les dominants sont le monde qui les entoure !

 

JR. : Vous l'avez donc complètement rendu abstrait. Il faut que ce soit l'imagination du visiteur qui recrée ce monde !

CC. : Oui. Je trouve qu'aujourd'hui, le monde qui nous entoure est souvent menaçant. Et c'est l'imaginaire des gens qui le voit menaçant et qui fait que ces êtres sont dominés.

 

JR. : Cette domination est donc du domaine du discours, et non plus de la peinture ou de la sculpture ?

CC. : En effet. C'est ce que j'appelle " l'intériorité " qui se dévoile ; qui part dans le vide, mais qui est recréée par l'imaginaire. C'est ce que je ne dis pas dans mes formes, mais que je laisse deviner. Après, soit le spectateur entre ou n'entre pas dans cette démarche. Mais il y a beaucoup de choses qui se délitent dans l'espace et dans le temps.

 

JR. : Nous passons à une autre partie de votre exposition. Où nous trouvons des personnages dont le corps a repris forme.

CC. : Oui. Il s'agit de morceaux de corps que j'ai refermés. Et qui sont de nouveaux corps. Mais qui ne sont pas trop descriptifs, parce que je ne veux pas tomber dans l'illustration d'un corps… Si quelque chose ressemble à une bouche, ou à un sexe, je ne veux pas les identifier précisément en tant que bouche ou sexe. J'aime le travail de l'imaginaire du spectateur. J'ai un travail de déconstruction, mais j'aime que lui, ait un travail de reconstruction. Qui lui soit propre, et qu'il puisse se l'approprier.

 

JR. : Ce que je trouve aussi très intéressant dans votre travail, ce sont ces têtes qui ne sont même pas posées sur des corps…

CC. : Oui. Et elles peuvent être séparées, elles sont complètement autonomes. J'ai voulu insister sur la singularité de chacune, sur la différence.

 

JR. : Ces têtes sont extrêmement brutes, à peine formées, et on les retrouve presque à l'état de larves dans votre installation extérieure. Sommes-nous encore plus loin dans la déconstruction, qu'avec les précédentes sculptures ?

CC. : Oui. Ici, je focalise sur le visage qui est pour moi le centre de l'expression de l'intériorité de chacun.

 

JR. : Mais ces visages sont vraiment conçus à l'état primal : des orbites et pas d'yeux, des bouches fermées, le nez existant ou non… Il s'agit presque de malaxer la glaise, pratiquement sans lui donner de forme, d'être dans l'informel ?

CC. : Oui. Il s'agit d'un stade primaire de l'être humain.

 

JR. : Sortons dans la cour, où vous présentez une troisième partie de votre exposition : Vous avez, pour votre installation, créé des têtes/cocons…

CC. : Ce que j'appelle, en fait, des bulles/enveloppes têtes. Ce sont des calculi. La naissance du calcul et de l'écriture du temps des Sumériens au IVe siècle avant Jésus-Christ. Ils formaient des boules en argile qui servaient lors des transactions commerciales. Ils mettaient à l'intérieur des petits bâtonnets en argile : lorsqu'il y avait une transaction, ils mettaient dans ces bulles en argile, le nombre de bâtonnets qui correspondaient à la valeur de l'échange.

Je suis repartie de là. J'en ai fait des bulles/enveloppes en argile, mais qui représentent des têtes. Ce que je veux dire par là, c'est : quelle est, aujourd'hui, la valeur de l'être humain ? J'invite donc le spectateur à déambuler, prendre des bâtonnets d'argile, et les incorporer dans ces bulles/enveloppes têtes. Pour moi, il s'agit d'une humanité qui est mise à mal. C'est pour cela que j'ai tracé des corps au sol, et marqué " fragile ". Parce que je pense que l'être humain est effectivement fragile ; mais que chacun a néanmoins une intériorité à découvrir et à faire découvrir. Je ne me sens pas bien aujourd'hui dans une société basée uniquement sur la valeur numéraire de l'être, et non plus sur sa valeur intérieure.

 

JR. : Votre création me semble très conceptuelle. Pour en saisir les nuances telles que vous venez de les énoncer, ne faut-il pas ajouter beaucoup de " dit " ? J'avoue ne pas avoir eu l'idée d'associer les bâtonnets et les têtes. J'ai ressenti les têtes comme celles du reste de votre exposition. Un monde extrêmement primal, à peine émergé de la gangue, etc. De ce fait, il m'a semblé paradoxal que vous ayez fait au sol ces corps marqués du " fragile, fragile… ", tout autour. En fait, je n'ai vu aucune relation entre ces corps ajoutés, plats et blancs, stylisés, et ces têtes qui me donnent des certitudes parce qu'elles sont compactes, lourdes, " existantes ".

CC. : Il y a une trace d'humanité, une trace de chacun. Chacun est bien présent et bien réel au monde. Mais je voudrais que l'on découvre une autre image de cette humanité plus " réelle ", plus intérieure, et non pas une enveloppe externe où il ne se passerait rien.

 

JR. : Donc, ce que vous avez voulu exprimer dans cette installation, c'est le danger que court l'Homme. Nous ne sommes plus, comme avec vos œuvres présentées à l'intérieur, dans le monde de la démonstration et des certitudes. Ce que vous " montrez " ici relève du " dit ". Vos têtes n'appartiennent donc pas au monde des certitudes. Les corps étalés ajoutent l'idée du danger.

Dans ma propre démonstration, les corps ne me semblent pas indispensables, ni vraiment cohérents avec les têtes (sans qu'il y ait là, bien sûr, la moindre idée péjorative). En fait, il me semble que vos têtes vivraient très bien sans les corps.

CC. : Non, je crois que les deux se complètent. Je ne vois pas de certitude sur chaque tête. La fragilité de l'être est aussi quelque chose qui m'intéresse. L'instabilité, la question de savoir ce qu'il fait ici, le pourquoi et le comment. Et quand je les regarde, je ne les trouve pas aussi affirmatives, existantes, que vous semblez le dire.

 

Entretien réalisé le Samedi 20 mai 2006, à l'Ancienne Abbaye de Saint-Galmier, dans le cadre de " Céramiques insolites ".

un autre entretien

 un autre artiste