EMILIE COLLET, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Emilie Collet, pensez-vous être Singulière ? Ou contemporaine ?

Emilie Collet : Je ne me suis pas posé la question, en venant à Banne. Je crois être Singulière, du fait que je suis autodidacte ; de par les matériaux que j'utilise qui sont souvent de récupération. On peut aussi appeler ce que je fais de l'Art brut ?

 

JR. : Qu'est-ce qui vous fait dire que cela peut être de l'Art brut ?

EC. : J'ai eu une période " trou noir ", et c'est ma création qui m'a permis de refaire surface.

 

JR. : Il me semble que vous avez deux productions qui ne seraient pas liées l'une à l'autre : peinture et sculpture. Que la peinture appartient directement à la bande dessinée, l'animation, en tout cas à l'humour, à la dérision. Alors que vos sculptures paraissent tellement sages !

EC. : Tellement sages ! J'ai commencé par la peinture. Je ne me voyais pas faire un autre métier que d'être artiste. Alors, j'ai préparé un CAP de tourneur en céramique pour aborder le volume. Et faire des pièces en céramiques qui seraient plus vendables. Et puis, c'était une continuité logique de passer de la peinture à la céramique.

Je trouve qu'il y a tout de même un lien entre les deux. Il est surtout dans le corps humain, les personnages que je fais. Après, il est vrai que la transition entre la peinture et la céramique n'est peut-être pas absolue. Je suis encore en pleine recherche sur tout ce qui concerne la terre. Donc, j'exprime peut-être mieux picturalement ce que je veux exprimer. Et puis, la terre m'a amenée à autre chose, cela m'a fait évoluer autrement sur le discours que je tiens…

 

JR. : Quand vous me dites que vous vous exprimez mieux en peinture qu'en sculpture, c'est que vous voudriez réaliser en terre des personnages semblables à ceux de vos peintures ?

EC. : Non. Je ne me pose pas la question. Je dis que cela me mènera peut-être au même endroit. Mais c'est encore trop neuf !

 

JR. : Justement, si elles sont venues postérieurement à vos peintures, vos sculptures devraient vous emmener " ailleurs " que vos peintures. Et non pas vous " ramener " à elles.

EC. : Oui, justement. Quand je suis passée du plat au volume, je pensais qu'il y avait un lien direct. Et puis, finalement, cela m'a amenée à d'autres formes, d'autres idées. Ailleurs. Mais je persiste à voir tout de même un petit lien.

 

JR. : Dans votre sculpture, il me semble qu'il y a un contraste : que les corps sont des " corps sages ", et les têtes sont dérisoires, ironiques… inattendues ?

EC. : Je ne me pose pas toutes ces questions !

 

JR. : Mais puisque je vous les pose, c'est le moment d'y réfléchir ! La tête me semble complètement " décalée " par rapport au corps. Le corps est stable, assuré… et la tête est presque méchante parfois, ironique… En tout cas, je ne m'attendais pas à ces têtes-là sur ces corps-là ! Qu'est-ce qui fait que vous les avez créées ainsi ?

EC. : Ce sont peut-être les influences, les inspirations… ? Je suis très inspirée par l'Art africain, les fétiches, les gris-gris, etc.

 

JR. : Mais ce que vous évoquez, ce sont les ajouts. Moi, je vous parle du visage.

EC. : L'aliénation, peut-être ?

 

JR. : Qu'est-ce qui vous fait penser à l'aliénation ?

EC. : C'est une libération de l'aliénation. D'où le visage déformé, presque méchant.

 

JR. : Je ne vois pas d'oppression, d'aliénation dans vos personnages. Je trouve au contraire que dans l'ensemble, leur corps est libéré, bien équilibré. Justement, il me semble que dans la mesure où ils semblent ainsi équilibrés, ils n'ont pas besoin d'avoir de tels visages ? A mon avis, l'aliénation n'est pas la solution ? Mais il y en a certainement une ?

EC. : Mais je ne l'ai pas encore trouvée !

 

JR. : Parlons de vos peintures…

EC. : C'est de la peinture mixte. Je suis dans un principe où j'évite d'acheter. Donc, je récupère de la peinture en bâtiment quand des amis m'en donnent, tantôt acrylique, tantôt autre… Tout ce qui me tombe sous la main. Il y a des peintures qui ne se mélangent pas très bien. Donc, il m'arrive d'être un peu embêtée, mais dans l'ensemble, ça va !

 

JR. : Vous avez parlé tout à l'heure de récupération. Que récupérez-vous ?

EC. : Des objets de mon quotidien. Tout a une histoire dans ce que je récupère.

 

JR. : Pourquoi éprouvez-vous le besoin de récupérer ces objets, pour en mettre sur certaines sculptures, et pas sur d'autres ? Ne pensez-vous pas qu'elles se passeraient de ces objets que vous ajoutez ?

EC. : Non. J'ai bien cherché pour certaines, autre chose à leur mettre, ou même de ne rien mettre, mais elles n'étaient pas équilibrées, pas abouties. J'ai longtemps cherché, et finalement les objets ajoutés leur vont bien.

 

JR. : Vous avez toute une série de petites œuvres en train de manifester. Laissons-les à leur manifestation, et parlons des plus grandes. Certaines ont le corps très libre, d'autres sont complètement resserrées sur elles-mêmes ? Pourquoi ? Ainsi, celui qui chante, est " un bienheureux " ! Comment se fait-il qu'il ait les coudes au corps ?

EC. : Il est repu. Je l'appelle " la Dodue ".

 

JR. : Et puis, vous avez un forban, un skin-head…

EC. : Je n'aime pas skin-head, c'est un mot trop dur !

 

JR. : En tout cas, leurs deux corps ne sont pas du tout conçus de la même manière !

EC. : C'est une question de tournage. Pour avoir une production plus artisanale à vendre sur les marchés, je fais aussi des bols, etc. Je pratique donc la technique du tournage. Pour certaines sculptures, je tourne tous les éléments et je les réunis à la fin. Mais le tournage limite les possibilités et rend les personnages assez statiques.

 

JR. : Pourquoi aussi avez-vous voulu donner un aspect totémique à certaines autres œuvres ? Vous avez alors complètement supprimé le corps, il ne reste que les têtes ; chaque tête étant différente de la précédente. Vous les appelez " totems " ?

EC. : Pas forcément. Je leur donne quelques titres qui pourraient aussi correspondre à d'autres sculptures. J'ai sans doute voulu partir d'un Art africain assez brut ? Ou précolombien, inca, des arts qui travaillent beaucoup sur les têtes, qui font beaucoup de totems ? Je n'ai pas fait beaucoup de sculptures de cette veine-là. Je voulais partir dans une autre direction pour que cela me mène " ailleurs " ; et finalement, cela ne m'a pas donné le résultat escompté.

 

JR. : Entre peintures et sculptures, vous avez un autre paradoxe : les sculptures sont plutôt de couleurs vives, alors que les peintures sont de couleurs très sobres.

EC. : C'est que je fais un énorme travail au niveau de l'émail. J'utilise du grès, mais je ne suis pas encore assez sûre de moi sur l'émail. Je cherche… Je cherche un beau rouge, que je n'ai pas encore trouvé…

 

JR. : Peut-on dire, en conséquence, que vous êtes dans la nostalgie créative ?

EC. : Oui. Dans la nostalgie permanente.

 

JR. : Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez évoquer ? Que je n'ai pas demandé ?

EC. : Sur certaines pièces, j'essaie que l'art que je fais soit un média…

 

JR. : Qu'entendez-vous par " que l'art que je fais soit un média " ?

EC. : Je pense à mes dernières œuvres, et à la manif dont vous n'avez pas voulu parler…

 

JR. : Mais nous pouvons tout à fait en parler ! Je pensais qu'à part le fait qu'ils soient en train de manifester, ils n'ajoutaient rien à ce que nous allions dire sur les autres œuvres. Mais si cela vous ennuie, parlons-en !

EC. : Je ne pense pas qu'ils soient différents. Mais en ce moment, je m'oriente davantage sur des thèmes plus engagés, plus militants.

 

JR. : Là, je comprends mieux le mot " média ".

EC. : Oui, c'est comme à la radio ou la télévision, une position plus politique que je prends.

 

JR. : Vous voulez dire que vous en venez à une peinture plus engagée, à une création qui sera " un manifeste " ?

EC. : Voilà, oui. Vu ce qui se passe en ce moment, j'ai eu envie d'afficher mes idées sur ce que je fais…

 

JR. : Il est vrai que cela aurait été dommage que nous n'en parlions pas ! Vous avez bien fait de vous rebeller !

EC. : Dans mes dernières œuvres, j'essaie de mettre en émotion, la folie du monde !

 

JR. : Et là, il y a du travail !

EC. : J'en ai vraiment conscience ! Mais je continue parce que je n'ai pas envie de faire autre chose !

Entretien réalisé dans la grotte du Roure, à Banne, le 13 juillet 2007.

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