NICOLAS CLUZEL, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Nicolas Cluzel, vous êtes l'auteur d'un monde bien inquiétant, bien perturbé, bien souffrant ?

Nicolas Cluzel : Oui, un monde personnel. Mais je crois qu'il faut arriver à faire la distinction entre ce que l'artiste crée, ce qu'il veut montrer, ce qu'il est…

 

JR. : Qu'entendez-vous par là ?

NC. : Distinguer aussi l'artiste de l'œuvre, malgré le fait que l'œuvre exprime toujours l'artiste. Mais peut-être ne faut-il pas tout prendre au premier degré ?

 

JR. : Vous voulez dire que vous n'êtes ni souffrant, ni malheureux, ni… tout ce que j'ai énuméré tout à l'heure ?

NC. : Il m'arrive de l'être comme tout le monde, mais je cherche peut-être plus à révéler, à donner à voir. J'essaie peut-être aussi de m'échapper de tout ce qui peut toucher à la souffrance ? Cela se voit au fait qu'il y ait de la couleur, de la vie dans ma peinture.

 

JR. : La couleur, mis à part une ou deux œuvres, n'est pas tellement évidente. La vie, oui, parce que votre travail est très gestuel. Vous donnez l'impression de " lancer " votre pinceau, de passer et repasser à grands traits ?

NC. : Tout à fait. Il y a, en effet, un rapport très corporel au support, un rapport sensible que je privilégie. Et il est vrai que l'expérience de peindre se donne de manière à ce que la représentation mentale soit exclue. C'est-à-dire que c'est vraiment un moment que l'on peut dire tragique, mais un " tragique positif " : on ne se représente pas les choses, on les fait, on les vit. Et elles viennent de l'extérieur, elles s'imposent dans l'expérience.

 

JR. : Ce qui voudrait dire que vous êtes dans la réalité, et jamais dans le rêve ?

NC. : C'est peut-être un peu cela, mais la réalité arrive toujours avant que l'on puisse la penser, la connaître. Elle est là " avant ", et il y a une primauté donnée au corps, une primauté donnée à la position dans l'être.

 

JR. : Quand vous dites " la primauté donnée au corps ", il me semble que, pourtant, beaucoup de vos personnages sont tronqués, que c'est essentiellement la tête qui vous a intéressé ? Pourquoi, dans certaines de vos œuvres, n'avez-vous représenté que la tête et toujours dans des couleurs très noires ? Par contre, lorsque vous choisissez de laisser le corps entier, vos couleurs s'éclairent, en tout cas, sont plus lumineuses ?

NC. : Ce qui m'intéresse dans la tête, ce sont les dimensions générales, la manière de signifier l'œil, la bouche, de manière très commune, sans vraiment les représenter. Comme dans les dessins d'enfants où les choses sont très schématisées… Dans les têtes, il y a un rejet de singularité, de détail.

 

JR. : " Que signifie " un rejet de singularité " ?

NC. : On ne donnera pas une référence dans la réalité. Par exemple, on ne reconnaîtra pas telle personne ; Je ne peins pas telle personne dans le détail, je peins ce qui nous caractérise tous de manière générale. C'est la manière de signifier, en fait…

 

JR. : Et cependant, vous ne pouvez pas empêcher l'un de vos grands personnages, par exemple, dont on ne voit ici que la tête, de faire immédiatement penser à un Christ. Il y a dans cette œuvre, une connotation incontournable.

NC. : Ensuite, c'est l'interprétation de chacun ! Je laisse les gens libres de penser ce qu'ils veulent de mes travaux. A vrai dire, je n'avais pas pensé à un Christ.

 

JR. : J'aimerais que vous repreniez votre développement, lorsque vous dites, " je ne peins pas l'œil en détail ", etc. Car il me semble pourtant que si, et que, justement, la bouche est parfois une bouche de cadavre, les yeux sont énormes, exorbités comme sur plusieurs tableaux. Alors, pourquoi dites-vous ne pas vouloir représenter ces éléments ?

NC. : En fait, ils sont beaucoup plus signifiés que représentés.

 

JR. : J'avoue ne plus vous suivre.

NC. : Il faudrait peut-être faire référence aux arts primitifs qui donnent une représentation générale des têtes, sans cibler telle personne. Il est vrai qu'il y a des singularités dans la couleur, dans la manière de traiter par le geste, etc. parce que, d'un tableau à l'autre, il y a toujours des différences. Mais l'acte de peindre prend corps à travers une idée générale de l'œil, de la bouche, de la tête, en fait ce qui nous caractérise tout à la racine, au fondement. Nous avons tous des yeux ronds ou ovales, une bouche faite de deux traits, etc.

 

JR. : Venons-en à l'un de vos personnages que vous avez représenté jusqu'aux genoux : vous l'avez couvert de taches colorées, si bien qu'il devient presque un arlequin. Quel était votre but ? Sinon, en quoi est-ce que je me trompe ?

NC. : Sous cette " dame " en grand format, il y a des collages photographiques. J'ai pensé à la représentation du corps de la femme, à partir des morceaux du corps de la femme. Les collages ont été mis avant sur le support pour fournir une structure plus générale à ce qui va être peint ensuite. Le collage a aussi son importance dans la structure, il permet de donner des effets de scintillements, des effets de transparence,

 

JR. : En même temps, si vous le laissez en évidence, cela morcelle le corps, et le spectateur n'a plus l'image d'un corps lisse, d'un corps de femme tel que chacun l'a en tête. Dans le cas que nous évoquons, la première idée qui m'est venue, c'est qu'il s'agissait d'un personnage de carnaval. Ou de théâtre.

NC. : C'est bien vu. Ce peut être en effet, un déguisement, la recherche de l'informe dans cette manière d'articuler collage et peinture ; comment on fait balancer ensemble l'abstraction et la représentation par la peinture.

Oui, il y a un côté de figuration, de morcellement, de masque aussi.

 

JR. : Un autre de vos tableaux me semble construit complètement différemment : vous avez une tête centrale, et de chaque côté des personnages. Là encore, vous avez un morcellement des anatomies. Mais ce qui me paraît étrange, c'est que ces deux personnages qui pourraient être en adoration de part et d'autre de cette tête qui, elle, peut être une tête de mort, à tout le moins un symbole religieux, ne la regardent pas. Ils regardent vers le spectateur. Ils regardent ce qui est en off du tableau, et non pas ce qui est à côté d'eux ?

NC. : Je ne sais pas, je n'y ai pas pensé…

 

JR. : Alors, vous, comment le voyez-vous ?

NC. : En fait, la tête centrale a été ajoutée tout à fait à la fin, parce que j'étais parti sur le principe du " all over " , c'est-à-dire tout couvrir de la même manière sur le support, sans que le regard puisse s'arrêter sur un objet précis. C'est la raison pour laquelle j'ai ajouté la tête ! J'ai ainsi créé l'idée d'un centre, d'un point d'appui pour le regard. Et ensuite, partir de ce centre pour se balayer, se perdre dans ces racines, dans ces recouvrements qui apparaissent ou disparaissent, dans ces éclatements… Mais je n'ai pas vraiment une signification…

 

JR. : Quelque chose d'aussi élaboré, aussi travaillé, aussi repris et repassé, ne peut pas être purement technique !

NC. : Non, ce n'est pas purement technique. C'est quelque chose qui est de l'ordre du flux, parce que, dans ce type de pratique qui consiste à balayer la toile, il y a vraiment une sensation d'être emporté, de donner davantage de signification à l'acte de peindre, au faire, qu'au résultat final. Le résultat final est secondaire, je pense. Dans ce genre de pratique, ce qui est intéressant, c'est que l'on est totalement libre, les contraintes sont seulement le pinceau, le support, et ensuite on s'y perd.

 

JR. : Tout de même, vous ne pouvez pas être indifférent à l'idée que votre tableau va exprimer quelque chose ! Je vous comprends bien quand vous dites " je n'ai pas de contraintes, je n'ai pas de tabous, je me lance et je fais ce que je veux faire… ". Mais il y a forcément un résultat. Qui ne peut pas vous être indifférent !

NC. : Bien sûr, je prends le résultat en compte. Mais si j'ai une satisfaction dans l'acte, je ne retoucherai pas le résultat -d'ailleurs je ne retouche pas mes travaux- et la représentation se loge seulement dans ceux qui vont s'attarder à regarder le résultat final.

 

JR. : Vous voulez dire que seul le regardeur est subjectif, mais que vous êtes indifférent à ce que va lui dire votre toile ?

NC. : Bien sûr que non ! Je m'en nourris. Et c'est d'ailleurs très intéressant de voir les différentes interprétations, les palettes que les gens expriment. Duchamp disait que ce sont les regardeurs qui font les tableaux. Certes c'est très important, mais je ne ferai jamais un tableau en vue de ce qui pourra être dit. Je fais les choses d'abord parce que c'est une nécessité intérieure. Le rapport à la toile est très spécifique. D'ailleurs, ce rapport à la toile peut finalement s'étendre à l'existence en général.

 

JR. : Y a-t-il maintenant des questions que vous auriez aimé que je vous pose, et que je n'ai pas posées ; des sujets que vous regrettez de ne pas avoir pu aborder ?

NC. : Non. Je pense que vous avez posé de très bonnes questions !

 

JR. : Merci, parce que j'étais très inquiète à l'idée de parler de votre démarche tellement intellectualisée.

NC. : En fait, la réflexion vient vraiment après coup. Comme je vous le disais tout à l'heure, c'est une manière d'être présent sensiblement, et de supplanter la pensée par le sensible. Et vous savez que la réflexion est aussi intéressante parce qu'elle permet une distance, elle permet d'avancer… En fait, elle participe à tout ce qu'englobe la peinture.

 

JR. : Elle remet peut-être un peu en cause " le faire " dont vous parliez tout à l'heure ? Elle vous oblige à vous demander si, en faisant autrement, vous auriez eu autant de plaisir ?

NC. : Elle donne un sens différent de la pure expérience de l'acte ; mais elle ne détruit pas forcément les sensations, les perceptions qui sont vécues pendant que l'artiste peint.

Il est vrai qu'elles donnent un sens différent. Mais je ne suis pas uniquement attaché au théorique, je suis plus du côté physique, du côté brut, du côté sensible, finalement. " Sensible ", un mot qui revient souvent !

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 17 juillet 2009.

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