PORTRAITS A HUIS CLOS DE CIRLENE

****************

N'est-il pas amusant de penser que l'erreur d'un édile, au moment de la déclaration de sa naissance, a fait de Cirlène Liberman, l'unique détentrice au monde de son étrange prénom ? Et que celle qui aurait dû s'appeler " Shirley " est si fière de son unicité qu'elle a, dans sa création, supprimé son patronyme, pour ne garder que son prénom ? Originalité de nom pour une artiste originale : ce qui la caractérise, en effet, c'est une inaltérable bonne humeur, une forte dose d'humour, un doigt d'autodérision… Et du talent. Ce mélange détonant lui a été fort utile au fil des décennies, où elle s'est obligée à laisser en gestation le souvenir d'une enfance arrachée aux vicissitudes d'une famille décimée par l'Holocauste : il a permis à la peintre autodidacte, au long de ses années de vie active, de se " distraire " sans complexes, parmi fleurs et paysages anodins.

Le répit avant la tempête : Car pouvait-elle indéfiniment refouler ses peurs, ses deuils, en quelque sorte son héritage génétique ? Il est évident que non : dès que son esprit a été libéré du quotidien, a surgi, irrépressible, la nécessité de témoigner du passé avec une peinture désormais fortement connotée.

Au cours d'une période qui s'est avérée transitoire elle a peint, déjà impliquée, ce qu'elle a appelé ses " virus ", symboles de dangers menaçant le monde ; qui ressemblaient à des racines (sans doute cherchait-elle déjà les siennes ?) flottant dans un milieu vaguement aquatique. Puis, elle en est venue à ses " portraits ".

Portraits. Agglomérats de têtes, plutôt. Tellement serrées par manque d'espace vital, qu'il faut bien parler de huis clos. Têtes comme tenues les unes par les autres, aucun corps n'étant matérialisé. Dramaturgie universelle, têtes de partout et de toujours, puisque aucune indication ne vient préciser en quel lieu, en quel temps, en quelle société… elles en sont venues à cet aspect : A ces visages vieux, émaciés, aux pommettes saillantes. A ces grands fronts dégarnis. A ces crânes chauves ou parsemés de touffes rares. A ces yeux traqués, mangés de fièvre.

Les yeux ! Ce sont eux qui attestent que cette attitude grégaire n'est qu'apparence. Que, loin de crier " ensemble ", tous ces individus, éperdus de solitude, hurlent chacun pour soi, un cri muet ! La preuve en est qu'ils ne se regardent jamais. Par contre, tous fixent un même point situé à l'extérieur du tableau. Le spectateur, sans doute, qui n'est pas des leurs. Auquel ils opposent cet unique/multiple regard brûlant, alors que le sien est probablement curieux, au mieux ému par cette intensité.

Parfois, justement, cette dernière est si insoutenable, que la proximité des visages sur fonds non signifiants ne suffit plus à Cirlène. Il lui faut une autre formulation pour exprimer cette claustration et cette incommunicabilité. Apparaissent alors à l'arrière-plan, des lueurs rougeoyantes qui pourraient être d'incendies ; des fumées comparables à celles de sinistre implication ; des parois lépreuses dans les anfractuosités desquelles se détachent des fragments épisodiques de visages. Ou bien, à bout de souffrance peut-être, ces foules se tournent " vers leur Dieu " ; et leurs mains tendues suggèrent qu'elles l'implorent. Plus près encore de la réalité, l'artiste, échappant cette fois à l'universalité pour en venir à ses propres réminiscences, vêt de tenues rayées quelques corps enfin apparus, place ces êtres torturés derrière des barbelés. Mais leur présence si tangible ne l'est que pour rendre plus déliquescents les autres, ceux qui, de plus en plus imprécis, s'éloignent et disparaissent dans une sorte de brouillard…

Ainsi, par cette création violente, Cirlène remonte-t-elle d'œuvre en œuvre, vers le temps de ses exodes et de ses terreurs ; exhumant des souvenirs qui l'ont si longtemps obsédée. Ainsi, assouvit-elle, à chaque coup de pinceau, son besoin de se rapprocher d'eux ; de laisser des traces à la place de ces visages qui pour elle ont des noms ; d'appartenir, en somme, enfin, à la mémoire collective.

Jeanine Rivais.

   un autre artiste