GERALD CIOLKOWSKI, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Gérald Ciolkowski, vous prononcez votre nom avec un bel accent. Mais l'écriture donne l'impression d'un nom très exotique. Etes-vous polonais ?

Gérald Ciolkowski : Non, je ne suis pas polonais. Je suis d'origine polonaise, mais je suis né en France. J'ai un nom polonais qui évoque l'est de l'Europe. A un moment, j'ai envisagé de prendre un pseudonyme moins compliqué. Mais finalement, j'ai souhaité garder ce nom.

 

JR. :Votre travail qui n'est que sur l'homme, et en particulier sur le visage, ou sur les groupes de visages, me fait penser à des œuvres dont les artistes rendent compte de parents disparus dans des camps de concentration. Est-ce votre cas ? Parce que je trouve une grande souffrance dans tout ce que vous peignez. Etes-vous d'accord avec cette impression ?

GC. : Je suis d'accord avec vous, car je ne dépeins pas un monde très rose. L'évocation des camps, en effet, est assez présente dans mon travail. Mais pas uniquement. Je travaille effectivement sur l'être humain. Sur l'homme. Et tous ces visages nous regardent, regardent le spectateur. Et nous renvoient à nous-mêmes. Nous questionnent.

 

JR. : Je ne suis pas tout à fait d'accord quand vous dites qu'ils regardent le spectateur. Certes, nous sommes en off, par rapport à eux. Mais ils ont tous les yeux clos. Ils ne peuvent donc pas nous regarder. Sont-ils tous introvertis ? Ou, est-ce que pour vous, ils nous voient à travers leurs paupières ?

GC. : A priori, je les peins les yeux ouverts. Pour moi, les yeux sont ouverts, même si on ne voit pas la pupille. Ils ont les yeux grands ouverts sur nous, sur le monde. Et ils regardent ce monde les yeux écarquillés.

 

JR. : Les yeux ronds, d'accord, mais le fait qu'en effet, on ne voit pas la pupille, donne l'impression qu'ils sont clos sur eux-mêmes. Qu'en fait, ce qui les intéresse, c'est eux-mêmes. C'est dans ce sens que je les croyais introvertis.

GC. : Peut-être ? On peut peut-être les voir ainsi. Mais ce qui est intéressant dans l'Art plastique, c'est que chacun peut y trouver sa signification.

En général, comme je vous le disais il y a un moment, je n'aime pas parler de mon travail, parce que je trouve très restrictif de donner des sens à des images. Je pense que chacun doit se faire son propre sens, et que c'est là, le vrai sens de l'œuvre.

 

JR. : Bien sûr. Mais à partir du moment où vous soumettez vos œuvres au spectateur, vous ne pouvez pas empêcher sa subjectivité de jouer. Et quand je regarde votre travail, j'y retrouve exactement le même esprit que dans celui d'Adam Nidzgorski* ; et en moins terrible, celui de Rosemarie Koczÿ* Les connaissez-vous ? Tous deux ont peint également des univers concentrationnaires.

GC. : Non, je ne les connais pas.

 

JR. : Je voudrais que vous m'expliquiez comment vos personnages qui, sous les paupières, n'ont pas de pupilles, sont en train de me regarder ?

GC. : Déjà, ils font face au spectateur. Je les crée ainsi pour signifier qu'ils le regardent. Pour moi, leurs yeux sont des fenêtres ouvertes sur le monde.

 

JR. : Mais vous n'avez jamais eu envie de leur mettre des pupilles ?

GC. : Non, jamais !

 

JR. : Et vous n'avez jamais senti qu'en fait, ils étaient dans l'incapacité physique de vous regarder ?

GC. : Non, je ne suis jamais allé jusque-là ! Nous sommes dans le symbolique : le visage est un rond, les yeux sont ronds, le nez et la bouche sont des barres. Effectivement, avec la bouche réduite à une barre, on peut aussi s'imaginer qu'elle est close et qu'ils ne peuvent pas parler !

 

JR. : Oui, la bouche réduite à un simple trait horizontal, peut sembler être une bouche close. Ce qui est le cas de la plupart de vos personnages.

Finalement, même si vous m'affirmez qu'ils me regardent, moi qui ai une pupille qui " les " regarde, je ne me sens pas du tout dans un dialogue avec ceux. Et ma bouche, ce sont deux traits quand " je leur " parle !

GC. : Effectivement, votre réaction est étonnante, parce que ce n'est pas celle de la plupart des gens à qui je montre ce travail. Eux, ont souvent l'impression d'être épiés, regardés, ils sont souvent assez mal à l'aise.

Ici, je présente une quinzaine de mes travaux. Mais en général, j'expose dans des lieux avec d'énormes murs où je peux placer une cinquantaine de tableaux. Dans ces cas, on a vraiment l'impression d'être assaillis par les regards de ces personnages qui viennent vers nous. Je m'étonne donc de ce que vous me dites, car je n'ai que très rarement cette réflexion.

 

JR. : Ne croyez surtout pas que je suis en train de m'entêter dans ma position. Mais hier, quand je vous ai vu les installer dans une rectitude impressionnante, je me suis dit que ces personnages-là sont complètement centrés sur eux-mêmes. C'est en fait l'impossibilité de communiquer avec eux qui m'a impressionnée.

GC. : Je trouve cette réflexion intéressante, parce qu'en général je les coince… C'est la raison pour laquelle j'intitule mon travail " Cadrage, recadrage ". Je les cadre souvent extrêmement fort dans des pièces closes. Ils sont étroitement coincés entre eux. Donc, effectivement, cette non-communicabilité est un sens que l'on peut donner à ces tableaux. Car ils sont coincés dans tous les sens du terme. Il y a même un personnage qui a une arête de poisson coincée dans la gorge. C'est vraiment le symbole de quelque chose que l'on n'arrive pas à exprimer. On a " une arête en travers de la gorge ", c'est-à-dire quelque chose que l'on ne peut exprimer.

 

JR. : Je voulais en plus en venir au contexte dans lequel vous placez ces personnages : Ou il n'y a pas de fond parce qu'ils remplissent complètement le tableau. Ou, ils sont placés sur des non-fonds, des fonds qui " n'existent pas ". Si je voulais situer vos personnages historiquement, géographiquement, socialement… j'en serais complètement empêchée. Vous ne donnez aucune indication qui puisse me permettre la moindre connotation.

GC. : Oui. Ils sont assez intemporels parce que ce que je veux exprimer est universel. Et la temporalité n'est pas dans mon travail. On ne peut pas les dater. Sauf parfois, quand je peins sur du papier journal, parce que je récupère beaucoup de vieux papiers, de vieilles enveloppes, de vieux journaux, en France puisque je suis parisien. Ou quand je voyage en Asie, où le papier journal m'intéresse à cause des idéogrammes. Là, on peut dater mon travail. Mais en général, ce sont des papiers de récupération, j'achète très peu de papier, et il n'y a alors pas de datation possible. Par ailleurs, je ne date en général pas les dessins. Souvent même je ne les signe pas, parce que j'estime que les choses ne m'appartiennent plus une fois posées sur le support. Je n'ai aucune référence au temps.

 

JR. : J'en reviens à cette idée de non-communicabilité, qui m'a beaucoup perturbée. Même quand vos personnages sont en groupe, ils sont en un bloc compact, tous orientés vers un même point. Mais à aucun moment, ils ne " se " regardent les uns les autres. Et, à mon avis, non seulement ils ne communiquent pas avec moi, mais ils ne communiquent pas entre eux. Même quand ils sont blottis les uns contre les autres.

GC. : Oui, c'est vrai. Mais je crois que dans notre monde, on peut être très seul à plusieurs. Et c'est ce que j'ai voulu exprimer. Une vision du monde actuel, avec des références historiques comme nous l'avons dit tout à l'heure. Un regard sur le monde d'aujourd'hui, et cette grande solitude que l'on peut ressentir dans les grandes villes très urbaines, par exemple.

JR. : Quand vous mettez de la couleur, elle est toujours monochrome. Que pensez-vous que ces deux têtes sur fond fluorescent, expriment, par rapport aux autres qui sont en noir et blanc ?

GC. : J'aime beaucoup les contrastes. J'aime beaucoup les accidents chromatiques. En général, j'ai besoin de rythmer, de raconter des histoires avec des flashes. Certains dessins dans le dessin, recadrent le dessin. Effectivement, cette lumière fluorescente est une sorte de zoom. Tout de suite, le regard va vers ce personnage. Comme au cinéma avec une caméra qui va zoomer sur l'œuvre. Ensuite, on peur regarder l'ensemble. Ce sont plusieurs niveaux de lecture du dessin. C'est pour mettre en avant un personnage, une action, un regard particulier.

 

JR. : Vous avez fait deux grands tableaux en noir et blanc, avec le personnage central en couleur. Une couleur que j'appellerai " sale ", sans que le mot soit péjoratif. C'est-à-dire une couleur composite, de noir avec du jaune, ou avec du violine. Pourquoi ces deux personnages sont-ils en couleurs, et pas les autres ?

GC. : Très bonne question ! Parfois, les choses nous échappent, malheureusement. Et j'ai une phrase que je dis tout le temps : " Je ne sais pas ce que je peins. Et, quand j'ai terminé le tableau, je ne sais toujours pas ce que j'ai peint ". Je ne sais pas pourquoi je fais ces choix, mais en tout cas ils sont faits. Ce sont souvent des impulsions. Je travaille beaucoup comme le calligraphe japonais, dans l'urgence, dans un geste énergique. Je ne me pose pas toutes ces questions. Il en va ainsi. Et cela donne ce résultat. Mais moi-même, rétrospectivement, je ne sais même pas pourquoi il en va ainsi.

 

JR. : Est-ce que ce pourrait être parce que cela crée une sorte d'équilibre dans votre travail ?

GC. : Ou de déséquilibre. Parce qu'un seul personnage coloré peut aussi déséquilibrer la totalité de la composition. A mon sens, la composition serait en effet beaucoup plus équilibrée s'il n'y avait aucune couleur. Cela aurait donné des personnages côte à côte, avec un équilibre. La présence d'un personnage coloré au centre, brise effectivement cet équilibre.

 

JR. : Vous avez parlé il y a un moment, du fait que vous preniez de vieux journaux pour vous servir de fond. La partie " journal " est-elle lisible ? Et faut-il y voir un impact politique du fait que vos personnages soient complètement linéarisés. C'est presque de l'écriture. Et placés sur une écriture qui est composée par d'autres ?

GC. : Ce que vous dites me fait plaisir, parce que l'idée est d'écrire des histoires. On peut lire mon travail comme des bandes dessinées ; c'est la raison pour laquelle j'aime bien le cadre. Ce cadre rappelle les dessins de la bande dessinée. J'aime que les dessins se succèdent. L'écriture sur l'écriture me paraît aussi être mon regard sur le quotidien, l'actualité, le monde qui nous entoure. L'écriture toujours, parce que, comme je l'ai dit, je travaille dans un geste très rapide, comme le calligraphe japonais. J'écris des choses rapidement.

Je pense que tout le monde est artiste, que tout le monde a sous la main des choses. Vouloir être artiste, c'est juste le souhaiter, passer le cap, avoir envie de " dire ". Pas forcément des choses incroyables, mais ce que l'on ressent. Et avec du journal, un vieux pinceau, un peu d'encre de Chine qui reste de l'école, on peut faire ce type de dessins.

 

JR. : Vous me dites : " Mon dessin est très linéaire, mais je prends de vieux journaux, de la vieille encre, de la vieille peinture, ". Pourquoi insistez-vous sur le mot " vieux ", par rapport aux éléments " importés ", pour changer la connotation de vos personnages ?

GC. : J'aime bien quand les choses sont déjà vieilles. Prendre un vieux journal, c'est donner tout de suite à l'œuvre, une histoire, un passé. J'aime bien que les choses aient déjà vécu. Je trouve agréable de regarder un tableau, une peinture qui ont l'air d'avoir déjà quinze ans, alors qu'ils ont peut-être deux jours d'existence. On a l'impression qu'ils ont une histoire, leur propre histoire, leur propre vie.

 

JR. : Je remarque, mais peut-être est-ce parce que je ne connais pas toutes vos œuvres, que seuls les personnages conçus dans leur intégralité physique sont sur ces vieux journaux, alors que les visages sont sur un fond complètement blanc.

GC. : Ce papier a l'air neuf ; mais en fait c'est du vieux papier que j'ai récupéré, et qui n'est pas forcément jauni. Mais tout ici est sur de vieux papiers, même le papier fluorescent. Ce sont des papiers que j'ai récupérés notamment en Asie. Des papiers qui ont une histoire, qui traînaient et que j'ai ramassés.

 

JR. : Nous avons remarqué tout à l'heure que vos personnages n'avaient aucune connotation historique, géographique, etc. Pensez-vous que ces vieux papiers leur donnent cette connotation ? Parce que, déjà ma question crée la connotation. Ou votre réponse va la créer.

GC. : Oui, peut-être. Et encore une fois, les choses ne m'appartiennent plus dès que je les ai faites. Je laisse donc au spectateur, sa liberté, son libre arbitre pour leur trouver un sens ou ne pas en trouver. Ce qui est intéressant, c'est de provoquer des réflexions, et tout le monde aura un sens différent quand il verra ce papier, ou cette encre qui a coulé, ou cette couleur jaunie qui ressemble presque à du jaune d'œuf. Je suis dans un art de la libre réflexion, et je n'ai pas envie de donner trop de sens et de pistes de réflexion. A chacun de les trouver.

 

JR. : Y a-t-il des questions que je n'ai pas posées, des réflexions que vous auriez aimé faire et que nous n'avons pas faites ? Je pose toujours cette question quand je suis au bout de mon regard sur l'œuvre.

GC. : Non, je trouve que ce regard a été complet.

 

JR. : Et nous conclurons qu'en fin de parcours, vous n'êtes toujours pas d'accord que vos personnages sont incapables de me regarder ?

GC. : Non. Je suis toujours d'accord avec toutes les opinions. Et j'ai envie que les gens y trouvent un sens très différent !

Que dire de plus ? Que je produis beaucoup, que ce que j'ai apporté, ce sont des extraits de séries. La série bleue, par exemple, a été faite à Lisbonne. C'est une installation de dizaines de visages, dont nous n'avons ici qu'un extrait. La série " EXIT " compte aussi une dizaine de tableaux. La série rouge et la série orange sont également des éléments de séries beaucoup plus nombreuses. J'ai voulu ici raconter une histoire à partir de plusieurs séries différentes.

Il me reste à espérer que chacun aura un regard personnel sur ces œuvres, se laissera séduire par elles…

 

JR. : Il me semble impossible de " se laisser séduire ", parce que vos personnages ont une telle puissance évocatrice de misère, de non-liberté justement. Pour terminer sur une note d'humour, je dirai que le plus petit de vos personnages qui a pourtant les yeux bien fermés, a une telle gestuelle dans toute son attitude, qu'il est le seul auquel je conférerai l'aptitude d'éventuellement me regarder !

GC. : Oui, peut-être. Vous l'avez bien vu, parce qu'il est difficile à trouver. Je l'avais caché. Effectivement, c'est peut-être celui qui nous regarde le plus, en fin de compte !

 

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

 

*VOIR : TEXTE DE JEANINE RIVAIS : " EN NOIR ET BLANC, ET EN COULEURS : SI SIMPLES ET SI HUMAINES, LES PETITES CREATURES D'ADAM NIDZGORSKI, peintre "... Rubrique Art singulier. Et " JE VOUS TISSE UN LINCEUL ", entretien avec ROSEMARIE KOCZY. .Rubrique Découverte de hasard.

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