HANNA CHRBOZECK, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Hanna Chrobozeck, êtes-vous à Banne comme artiste Singulière ? Ou contemporaine ?

Hanna Chrobozeck : Je ne sais pas !

 

JR. : Alors, peut-être direz-vous où vous vous sentez le mieux ? Ce peut être une indication, sans être forcément une définition ? Dans une galerie d'Art contemporain ? Ou dans un festival d'Art singulier ?

HC. ; Ici, c'est beaucoup mieux, parce que c'est convivial, c'est familier. Les gens sont amicaux, tandis que dans l'Art contemporain, c'est individuel. En tout cas, j'aime infiniment l'ambiance qui règne ici.

 

JR. : Je suis sûre que Marthe Pellegrino en sera ravie, parce qu'elle se donne beaucoup de mal pour que ce festival continue d'exister.

Venons-en à votre monde pictural ?

HC. ; C'est l'amour, les enfants…

 

JR. : Je suis surprise ! Moi, j'aurais dit " la foule "…

HC. ; Oui, la foule, en même temps.

 

JR. : Donc, pour vous, chaque tableau est comme une photo, un portrait de famille, en fait ?

HC. ; Oui. Mais plutôt la tendresse. L'amour. J'ai besoin de ces sentiments, c'est pourquoi je les montre.

 

JR. : Vous montrez cette tendresse par ce que je crois être quelques mères tenant leurs enfants dans leurs bras ? Mais vos personnages sont assez difficiles à définir. Ils n'ont pas de cheveux.

HC. ; C'est parce que chacun est à la fois une femme et un homme. Moitié-moitié ! Moi-même, je suis un peu macho, un peu une femme !

 

JR. : Et c'est la raison pour laquelle vous les privez de cheveux !

Autre chose, vous les montrez tous tenant leur enfant, ou leur poupée dans les bras…

HC. ; Leur poupée, oui. Mais ce n'est pas tellement parce que les filles jouent à la poupée, alors que les garçons ont un ours !

 

JR. : Cependant, sur un des tableaux, un " homme " tient un " enfant " à bout de bras, comme s'il était en train de l'étrangler ?

HC. ; Oui, il dit " ceci est à moi, à personne d'autre " !

 

JR. : C'est donc un sentiment de possessivité ! Plus que d'amour !

HC. ; Oui. C'est " mon " objet !

 

JR. : Vos couleurs sont très belles. Pourquoi éprouvez-vous le besoin de glisser un tableau noir au milieu de toutes ces belles couleurs ?

HC. ; Parce qu'il y a un an, j'ai commencé à faire une nouvelle série. J'aime faire des petites séries de tableaux, dix, quinze… Et après je change. Tous sont liés.

 

JR. : Ce qui me semble également paradoxal, dans votre travail, c'est que ces gens dont vous dites qu'ils sont en train de s'aimer, ne se regardent pas ! Ils sont côte à côte, mais ne se regardent pas. Tandis que, dans ce tableau noir et blanc, les gens se regardent, mais les quelques cheveux de l'homme semblent être du sang qui coule ?

HC. ; Oui. Ils hésitent : Faut-il aimer ? Ou bien est-ce qu'aimer pourrait être une douleur ?

 

JR. : Donc, en fait, ce sang qui coulerait symbolise l'hésitation ?

HC. ; Oui. Est-ce que c'est vraiment l'amour ? Est-ce que c'est l'amitié ? Il y a toujours cette interrogation.

 

JR. : Et quelle est votre conclusion ?

HC. ; C'est l'amitié !

 

JR. : C'est donc sans espoir, le sang aura coulé inutilement !

Vu la composition de vos tableaux, commencez-vous par les personnages du haut ? Ou par ceux du bas ?

HC. ; Les derniers qui datent d'environ trois mois, traduisent mes sentiments de cette époque-là : j'avais besoin de tendresse…

 

JR. : Je vous ai posé cette question, parce que vous avez un agglomérat de personnes, et cependant vous créez une sorte de perspective. Ceux qui sont au fond sont beaucoup plus petits que ceux de l'avant. Or, dans un groupe aussi compact, cette différence n'a pas lieu d'être. Tous devraient être de la même taille : pourquoi cette volonté d'en faire de plus petits ?

HC. ; J'imite le Moyen-âge.

 

JR. : Mais au Moyen-âge, tous les personnages étaient sur un même plan sans perspective !

HC. ; Non ! Les gens qui sont plus importants sont plus grands ; ceux qui le sont moins sont plus petits.

 

JR. : C'est donc dans l'esprit, plus que dans la composition ?

HC. ; Oui.

 

JR. : Il semble donc que le couple et l'enfant soient importants : qui sont les gens autour ?

HC. ; Ce sont des observateurs. Ils ont besoin d'observateurs, sinon ils vont faire n'importe quoi !

 

JR. : Alors, quand vous m'avez parlé d'amitié et d'amour, en fait chaque scène est un spectacle ?

HC. ; Oui. C'est comme un théâtre où les spectateurs regardent ceux qui veulent vivre une scène d'amour.

 

JR. : On peut dire tout de même que vos personnages sont asociaux, atemporels : leurs vêtements sont sans époque, rien dans le décor ne me permet de les situer, pas même une maison. Ils sont " dans l'espace ". Pourquoi les situez-vous ainsi de façon aussi intemporelle ?

HC. ; Parce que pour moi, il n'y a pas ce qui peut sembler important : classe moyenne, classe nouveaux riches, etc. Pour moi, seules les émotions sont très importantes. Les gens, l'humanité… Le fait que les gens soient ou non conviviaux, qu'ils aient ou non la volonté d'être avec les autres… Nouveaux riches ou pauvres sont dans la même situation : ils aiment ou ils détestent.

 

JR. : Oui, mais rien ne me dit à quelle époque appartiennent vos personnages. Sont-ils contemporains ? Rien ne me le dit…

HC. ; Justement ! A toutes les époques, les nouveaux riches sont habillés autrement que les pauvres ; mais ici, ils sont à égalité !

 

JR. : Ma question n'allait pas dans ce sens. Certains de vos personnages sont nus, ils sont donc forcément à égalité. Revenons au Moyen-âge que vous évoquiez tout à l'heure : si je regarde un tableau, je vois le château fort, des seigneurs avec leurs costumes, des paysans vêtus autrement mais dans un habillement appartenant à une époque donnée. Or, rien ne me permet de situer les vôtres dans le temps !

C'est la raison pour laquelle j'hésitais à vous attribuer vos sculptures, parce qu'elles ne me semblent pas du tout dans le même esprit que les peintures ? Je vois un chien qui s'accroche à la cuisse d'une femme… Et pourquoi sont-elles monochromes, alors que vos peintures sont si colorées ?

HC. ; Je pense que c'est mieux que la sculpture soit monochrome. Ainsi, la forme se voit beaucoup mieux.

 

JR. : Tout cela est bien surprenant ! Si je vous demandais de résumer en quelques phrases votre démarche, que diriez-vous ?

HC. ; L'amour, l'amour, l'amour !

 

JR. : Voudriez-vous parler d'autre chose que nous n'avons pas évoqué ?

HC. ; Pour moi, la composition est très importante. J'ai étudié la composition aux Beaux-Arts en Pologne. Et l'application de cette étude montre l'école à laquelle on a appartenu, ce que l'on m'a obligée à faire…

 

JR. : Et cela vous pose problème ?

HC. ; Avant oui. Maintenant non.

 

JR. : Dans quel sens cela vous posait-il problème ? Cela vous supprimait une partie de votre liberté ?

HC. ; Oui. Oui, justement. Il a fallu que j'oublie l'école pour m'en sortir. Maintenant je suis libre ! Mais parfois, cela ressort : " il ne faut pas oublier la composition " !

Entretien réalisé à Banne, sans la salle d'Art actuel, le 4 mai 2008.

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