LA CHAPELLE DE JEAN-MICHEL CHESNE.

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 Sans doute pourrait-on dire que ce sont les Hommes préhistoriques qui ont créé "la maladie ", en portant sur les murs de leurs cavernes leurs craintes et leurs préoccupations, en donnant figure à leurs amis ou ennemis : à leur vie, en somme ! Depuis eux, au fil des millénaires, combien ont contracté le virus ? Combien de Lascaux, d'Altamira ou de Tassili inexplorés, pourraient en témoigner? Combien de Facteur Cheval, de Picassiette ou de Tatin, se sont attelés à la dure tâche de conjurer leur obsession en la matérialisant ? Assurément, dans un passé récent, Jean-Michel Chesné a été, à son tour, gravement "touché ". Et, même si, géographiquement, il n'en est qu'aux balbutiements, psychologiquement son lieu est déjà très puissant.

Lassé par le vide de l'Art contemporain, fasciné par les bâtisses marginales "construites sans architecte ", ce jeune artiste a créé dans son jardin une sorte de petit temple, ou de chapelle, la définition ne semble pas lui importer. Seul compte le symbole : une bouche béante, à la fois invitation à entrer comme dans une grotte ; et peut-être, comme dans les histoires pour enfants, menace implicite de se faire dévorer ?

Quant à la construction, elle est liée à l'imaginaire et rejoint la fantaisie fantasmagorique des contes de fées : toute bosselée, (appuyée sur une infrastructure de fil de fer et de bois, " maçonnée" de résine et de fibre de verre) ; l'air un peu de guingois, en somme, comme ces maisons où l'œil ne doit sentir aucune géométrie ! Dédiée à la mer, autre lieu de prédilection de Jean-Michel Chesné ; couverte de berniques, praires et bulots vernissés ; d'éclats de cailloux, de faïence ou de verre. Auxquels s'ajoutent de menus objets dénichés au fil des passages de ce fouineur aux Marchés aux Puces, à l'heure de la fermeture, celle où les marchands cassent la vaisselle plutôt que de la donner ! Entrent alors dans son grand sac, tessons d'assiettes, minuscules sculptures, perles, etc. Car la règle d'or de ce créateur est de " ne rien acheter, tout trouver, tout créer ".

Et puis, sur ces murs, de part et d'autre de l'entrée, provoquant la surprise, une copie d'un tableau de Fra Angelico, une autre de Jérôme Bosch ! Non que Jean-Michel Chesné recherche l'effet culturel. Simplement, ces deux œuvres lui ont un jour fait une forte impression. Bien qu'inconsciemment, il développe là une symbolique de bateaux, donc de voyages et de mers ; subséquemment de découverte du monde. Inconscience aussi, dans la démarche vengeresse selon laquelle, lui qui, pendant des années a souffert mille morts dans une agence de conception de CD Rom à cause de l'ambiance superficielle de ce monde de la communication, les fait maintenant fondre pour en extirper des animaux, la première série ayant servi à créer un âne. Et le visiteur, sur le point de s'esclaffer à cause de l'ironie de la démarche, est alors saisi par le sérieux avec lequel l'artiste explique que pour lui, l'âne est l'animal roi, l'étemel1e victime dont il aime la douceur. Sans se préoccuper du paradoxe qui consiste à créer avec des objets de "Culture", un animal à connotation proverbialement négative. Dans le même esprit, une caisse de jouets de plastique fondus se transforme en tête de lion, des chiffons deviennent momies ou poupées funéraires, etc. Bref, Jean-Michel Chesné, qui trouve dans ses brocantes des ex-voto ou des tableaux de François Ozenda, s'est mis à l'ouvrage ! Et son œuvre, encore en gestation, présente déjà toutes les approches et les étapes de celles de ses aînés : ici, un autel avec une Vierge à l'enfant ; là, un triptyque suspendu, à l'intérieur duquel s'abrite une tête énorme...

Une différence, pourtant, et elle est importante : dans ce travail obsessionnel généralement synonyme d'égocentrisme exacerbé, Jean-Michel Chesné garde une place pour les gens qu'il aime ou qu'il admire. (Mais peut-être est-ce parce que le poids des années de création solitaire ne s'est pas encore abattu sur lui ?) Ainsi, tel reposoir porte-t-il une sculpture d'Eric Gougelin, de Roland Dutel ou de Jaber ; ailleurs, est assise une énorme poupée hommage aux Mauricette de Marshall, etc. Et, de murs cabossés en statuettes ou colifichets, l'artiste avance avec un talent, un imaginaire prometteur et beaucoup d'humour, sur les traces de ses illustres prédécesseurs.

Certes, les dimensions de son œuvre sont encore très modestes. Mais... voilà qu'un autre coin du jardin... "conviendrait" bien à un autre petit temple... Déjà, les fleurons qui en surplomberont le toit sont dûment encollés et peints, et en train de sécher dans le couloir de la maison ....

  Jeanine RIVAIS.

 Photos Jeanine Rivais.

Ce texte a été publié dans le BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA N°70, de janvier 2002.

 

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