STEPHANIE CHARDON, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Stéphanie Chardon, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste Singulière ? Ou artiste contemporaine ?

Stéphanie Chardon : Je ne sais vraiment pas comment me situer ! Je me sens davantage de la famille des Singuliers. Je me retrouve moins dans l'Art contemporain.

 

JR. : Vous êtes à la fois peintre et sculpteur. Qu'est-ce qui est le plus important pour vous ?

SC. : Pour l'instant, c'est plutôt la sculpture. La peinture est un travail plus ancien, tandis que la sculpture est un travail de trois ans environ.

 

JR. : J'ai l'impression que vos peintures sont plus rudimentaires (sans que ce mot soit péjoratif), alors que vos sculptures sont plus élaborées. Etes-vous d'accord ?

SC. : Cela dépend. J'ai fait toute une série de peintures qui étaient des intérieurs éclatés, des perspectives déformées, très chargées, beaucoup de meubles et bibelots. Mais je me sens mieux dans un travail qui va vite, c'est pourquoi la peinture est en train de se simplifier. Par contre, dans la sculpture, je travaille vite.

 

JR. : Peut-on dire que dans votre peinture, il y a encore deux passages : le paysage intérieur ou extérieur comme cette scène de campagne avec le linge qui sèche. Et puis le portrait souvent plus réaliste ?

SC. : En peinture, je suis dans une recherche perpétuelle. J'explore des voies. Je n'ai pas envie de m'arrêter sur quelque chose. Et puis, c'est un travail plus intellectuel. Mon travail de sculpture est au contraire beaucoup plus spontané. Il y a un rapport charnel, beaucoup moins intellectualisé.

 

JR. : Vos couleurs de prédilection sont les roux un peu rouges.

SC. : C'est un hasard que j'aie apporté ces œuvres. En peinture, j'ai beaucoup travaillé sur des couleurs très primaires, très flashy : rose, vert, jaune… Là, j'ai apporté un ensemble plus limité dans les tons.

 

JR. : Venons-en à vos sculptures : elles me semblent très gestuelles. Quelques-unes sont privées de membres ! Pourquoi celles-là sont-elles ainsi privées d'une partie de leur anatomie ?

SC. : J'étais aussi dans une recherche. Je travaillais sur le colombin, le boudin, le bibendum… J'aime mieux ce travail qu'un travail qui serait tout à fait réaliste. Et puis, j'ai toute une série de femmes qui se sentent pousser des ailes. C'étaient des œuvres en gestation. L'exploration n'est pas encore terminée.

 

JR. : Les autres sont parfaitement réalistes. Quand vous dites qu'elles se sentent pousser des ailes, entendez-vous qu'elles sont dans des états extrêmes, parce que plusieurs sont suspendues dans tous les sens ?

SC. : Celles-ci sont des " femmes légères " ! Peut-être peut-on imaginer qu'elles se sentent pousser des ailes ? En fait, elles sont assez lourdes, et c'était un jeu de mots pour indiquer la pesanteur, et le fait qu'elles soient suspendues en apesanteur ! L'une a les pieds sur terre, l'autre se sent pousser des ailes… Chaque fois, j'essaie de trouver un petit décalage entre le fond et la forme.

 

JR. : Vous leur mettez des titres ?

SC. : Des titres pour les séries, en fait.

 

JR. : Parce que votre définition colle très exactement à l'aspect de chacune. Je me demandais donc si vous titres pouvaient être en décalage comme l'expression " femmes légères " qui peut être prise dans deux sens ?

SC. : Oui. Chaque fois, on peut les prendre dans les deux sens. Je trouve qu'il se dégage de ce travail, un sentiment à la fois doux et amer, qui suscite des réactions très opposées : les uns le trouvent drôle ; d'autres sont très mal à l'aise… D'autres encore y voient une référence au handicap…

 

JR. : Je n'aurais pas pensé à cette dernière possibilité.

SC. : J'essaie de parler vraiment d'un sentiment intérieur, et de l'évoquer par des traces dans ma patine qui est craquelée, ancienne… et qui devient, sur les visages, comme les marques du temps.

 

JR. : Je m'étais dit qu'il était amusant de constater que vous aviez mis en trois dimensions les femmes d'Ingres !

SC. : Je suis attirée par des formes très charnelles.

 

JR. : Elles sont en effet très dodues, et au lieu de parler de handicap, je dirais carrément qu'elles sont fières de leurs formes, qu'elles sont à l'aise.

SC. : Oui. Je trouve aussi.

 

JR. : Par contre, vous avez une petite série qui me semble différente d'esprit, parce que vous avez travaillé sur l'apparition/disparition…

SC. : C'est une série de passe-murailles…

 

JR. : Tout le monde se souvient de Marcel Aymé… Et soudain, voilà notre Passe-Murailles devenu féminin ! Concrétisé de façon inattendue, parce que c'est toujours un élément d'érotisme (à part les têtes), qui ressort le premier ?

SC. : Pas toujours. Mais c'est une série très récente, et pas encore nombreuse. Je n'ai pas encore beaucoup de recul sur ces sculptures-là. C'est pour moi l'occasion de travailler.

 

JR. : Est-ce par féminisme que vous ne choisissez que des femmes ? Ou vous arrive-t-il aussi de sculpter des hommes ?

SC. : Non, ce n'est pas par féminisme. Mais cela m'intéresse aussi d'avoir un regard de femme sur des femmes. Parce que le corps féminin est très utilisé en peinture et sculpture, et souvent par des hommes. Un regard sur soi et sur les autres. Je m'inspire de mes amies, de gens qui sont très proches de moi.

J'aimerais bien travailler aussi sur le corps masculin, mais je pense que ce sera aussi de manière assez détournée.

 

JR. : Cela risque de vous poser un questionnement : dans la mesure où vous les avez travaillées extrêmement rondes, il est évident que le travail sur les hommes ne pourra pas être le même.

SC. : Je pense que les hommes seront peut-être encore plus ronds ! Il y a toujours aussi un côté masculin/féminin, même parfois dans les visages…

 

JR. : Que prenez-vous comme terre, et que mettez-vous dessus pour qu'elles soient aussi lisses, et captent la lumière comme elles le font ?

SC. : J'emploie une terre chamottée, contrairement à ce que laisse supposer l'aspect final. Parce que je cherche la solidité pour ces extrémités très fines. Quand je travaille, j'ai besoin que la tenue soit assez immédiate. Ensuite, je travaille les patines. J'ai une technique mixte de peintures, vernis.

 

JR. : Que vous cuisez en même temps que la terre ?

SC. : Non. Je cuis d'abord la terre, puis je la patine. De la peinture que je mets par-dessus. Je n'ai pas eu envie de me lancer dans l'émaillage, parce que je trouvais que cela ne correspondait pas trop à mon travail, surtout quand il y a des finesses sur le visage. Et surtout, pour obtenir les patines que je voulais, il m'aurait fallu dix ans d'expérimentations… Alors que j'aime obtenir rapidement des résultats. Si je traîne trop sur le travail, je trouve qu'il s'essouffle, qu'il perd en énergie.

 

JR. : Quelques-unes de vos " femmes " sont longuement et très visiblement " boudinées ", mais peintes ensuite de couleurs différentes. Pourquoi les avoir traitées ainsi, après les avoir mutilées.

SC. : Ce ne sont pas des mutilations. Avec cette technique, on n'est pas comme dans la sculpture, à enlever des parties : on est plutôt dans le rajout. Je ne les ai pas conçues dans cet esprit. Surtout, je voulais des œuvres moins anecdotiques, plus ludiques. C'est une recherche personnelle. Je les ai appelées " Bibendum " ou " Madame Michelin "… Mais c'est une partie mineure de mon travail.

 

JR. : Y a-t-il quelque chose dans votre travail que vous auriez aimé évoquer et dont nous n'avons pas parlé ?

SC. : Non. Je trouve que mon travail n'a pas besoin de longues explications. On en a une compréhension immédiate : il s'agit toujours de la figure humaine. On aime ou on n'aime pas, mais on comprend. Et je suis toujours surprise de constater à quel point chacun peut projeter des choses différentes à propos d'un même travail ! Je laisse les gens libres.

 

JR. : Finalement, à regarder vos sculptures les unes à côté des autres, elles donnent l'impression d'être très ludiques, et que vous vous amusez beaucoup ?

SC. : Oui. Pour moi, la terre est vraiment ludique, en effet. Je ne me pose pas de questions en travaillant. Je prends la matière et je démarre. Je ne fais pas de croquis ou vraiment très succincts, juste pour retenir une idée. C'est un travail qui avance tranquillement !

Entretien réalisé dans la Maison de la Cheminée, à Banne, le 13 juillet 2007.

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