MARINE CHALAYER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Marine Chalayer, ce sont des vitraux que vous avez apportés ?

Marine Chalayer : Non, ce sont des peintures sur tissu. Je peins d'abord, et ensuite je couds. Mais il est vrai que beaucoup de gens pensent que ce sont des vitraux ou des plaques sur lesquelles j'aurais peint. Je travaille sur du non tissé, qui mélange fibre papier, fibre tissu, selon différents dosages. Pour les petits tableaux, je choisis un dosage avec plus de papier. Alors que les grands ont plus de fibres tissu, ce qui me permet de les faire tendre sur des châssis. Et d'avoir des broderies sur les côtés, etc.

 

JR. : Vous avez donc des œuvres qui " ressemblent à " des peintures, d'autres à des vitraux pour les raisons que vous venez d'évoquer.

MCh. : Voilà.

 

JR. : Apparemment, l'essentiel de votre œuvre tourne autour des végétaux ?

MCh. : Disons plutôt les choses organiques. J'aime bien tout ce qui a un rapport avec ce qui est à l'intérieur du corps, les cellules… Il y a une histoire par rapport à ces peintures.

J'ai fait les Arts appliqués de Lyon, en textile. Quand j'ai été en 3e année, il a fallu raconter nos vacances d'été. Or, j'avais eu un grave accident, donc j'avais passé toutes mes vacances à l'hôpital, et je me demandais ce que j'allais bien pouvoir raconter ? Du coup, j'ai parlé de cet accident et des échanges humains qui en avaient découlé. J'ai réalisé un mobile pour montrer mon corps cassé en petits morceaux. Et j'ai fait en petits volumes tous les groupes de gens qui m'avaient aidée à me reconstruite : amis, médecins, famille, etc. Et je les ai greffés sur ce mobile. Du coup, cela recollait tous les morceaux. Et, de cette chose en volume que j'avais réalisée, j'ai fait des photos. Et des photos, je suis passée aux peintures. Après, la broderie réunit tout, recolle tous les morceaux. C'est pourquoi il y a des teintes qui rappellent l'intérieur du corps humain, et font penser à des morceaux de corps.

 

JR. : En fait, vous êtes donc allée du compliqué vers l'essentiel ?

MCh. : Voilà/ Avec l'idée que partant de quelque chose de négatif, que peut-on en tirer de positif ?

 

JR. : Si vous avez déjà exposé ces œuvres, vivent-elles sans leur histoire ?

MCh. : Oui. Mais j'ai remarqué que, pour les gens qui avaient eux-mêmes vécu des choses fortes et difficiles, il était inutile de leur raconter l'histoire. Ils la comprenaient tout de suite. C'était même assez troublant.

 

JR. : Ce travail sur vous-même a dû vous prendre des mois, et devenir à la fois une sorte de construction obsessionnelle en même temps que libératoire ?

MCh. : Il est vrai que cela tient de l'obsession. Mais cela permet d'évacuer le mal-être, et de le transformer en positif… C'est à cause de ce côté obsessionnel que j'essaie de changer de centre d'intérêt avec les végétaux.

 

JR. : Vous passez donc de cette création violente (en fait, il n'y a pas de violence sur vos œuvres, mais les couleurs créent cette impression) à des choses plus mièvres (je ne donne pas une connotation péjorative à ce mot), Est-il facile de passer de moments très intenses à des moments plus détendus ?

MCh. : Oui. Il n'y a aucun problème. En fait, je mène tout le temps les deux en parallèle. Cette création forte est récurrente, j'en fais au moins une par jour. Mais à côté, cela me fait du bien de m'ouvrir à autre chose. Car on peut vite s'enfermer dans une obsession.

 

JR. : Vous dites : " Je pars du dessin, je découpe et je couds ".

MCh. : Oui, mais je fais d'autres choses aussi. Par exemple, sur certains tissus, vous avez l'impression qu'il y a du fil, mais il est en trompe-l'œil. Je prépare à côté un tissu que je brode, et je le réintègre en transfert dans la matière. Du coup, on ne sait plus si c'est du fil peint, en trompe-l'œil, brodé… Pae exemple, pour les branchages de végétaux. Je suis partie de photos que j'avais faites. Et j'ai procédé de cette façon.

 

JR. : Ma question va peut-être vous sembler enfoncer une porte ouverte ; mais que vous apporte ce mélange de styles. Vous pourriez par exemple tout simplement coller les éléments…

MCh. : Ce n'est pas un geste, c'est une attitude. C'est prendre son temps. C'est un peu, je crois, comme pour les poupées vaudoues, le geste est très important. On évacue du stress. Il est important d'aller doucement. Aujourd'hui où l'on fait tout vite, je me pose, et je retrouve le travail du geste. En me contentant de coller, je ne retrouve plus la magie du geste.

 

JR. : Ce n'est pas tout à fait ce que je voulais dire. Je pensais qu'en fait, cette démarche est inaccoutumée et complexe.

MCh. : Oui, mais mon but n'est pas de me simplifier la vie. J'ai une formation de dessinatrice textile, je trouverais dommage de séparer les genres, de faire d'un côté de la peinture, de l'autre côté du textile. Pourquoi ne pas les conjuguer ? Et il est intéressant de mélanger des techniques traditionnelles avec des techniques d'aujourd'hui. Et puis, le " rendu " ne serait pas le même. Cette façon de faire, ce mélange de techniques font vibrer l'œuvre.

 

JR. : Sur ces tableaux dont nous avons dit tout à l'heure qu'ils représentaient une histoire, vos fils donnent en fait l'impression d'être de fil de fer.

MCh. : Voilà. Vu que la structure initiale était de fil de fer, il est vrai que j'ai recherché cet aspect. Et puisque c'était quelque chose de dur, un vécu assez violent, je ne peux pas être dans la douceur comme pour les végétaux.. je nr suis pas là pour adoucir les angles. Quelqu'un m'a suggéré que je pourrais même faire ressortir les fils de fer en relief.

 

JR. : Ce serait encore plus violent ! Avec ce que vous faites actuellement, on a l'impression de pouvoir caresser, passer la main dessus. Alors que l'idée de fil de fer barbelé deviendrait immédiatement agressive !

Par contre, est-ce que cette façon de procéder, de mettre des fils croisés, etc. qui me semblent un peu aléatoires, ne vous donne pas le sentiment d'être enfermée ?

MCh. : Non. Je ne crois pas. Il y a beaucoup de blanc qui rééquilibre. Non, non ! Cela crée un réseau de formes plus petites : un microcosme qui me donne encore plus l'envie d'aller dans les profondeurs, chercher à l'intérieur. Quand je fais des dessins de cellules, cela me rapproche de l'infiniment petit ; du microscopique.

 

JR. : Quand vous dites : " J'ai fait des dessins de cellules, comment le spectateur sait-il que ce sont des cellules ?

MCh. : En effet, il ne le sait pas forcément. Il voit de l'infiniment petit. Ce sont des dessins en noir et blanc que je trouvais hors de l'esprit de ce que j'ai apporté ici.

 

JR. : Cela doit ressembler à des dessins de science, sur lesquels tant d'élèves ont souffert ?

MCh. : Un petit peu. C'est vrai !

 

JR. : Parlons des végétaux par rapport à ce que nous venons de dire : On peut conclure, en somme, que c'est le repos du guerrier ?

MCh. : Oui. En les faisant, j'ai beaucoup pensé à un chanteur canadien qui s'appelle Lapointe. Il a une chanson qui s'intitule " La forêt des mal-aimés ". Cette chanson m'a donné envie de faire des mondes mystérieux, des forêts enchantées. Du coup, cela m'a été une porte ouverte pour sortir de cette création si dure.

 

JR. : Vous sortez donc d'une réalité un peu brutale, et vous partez vers l'onirisme ?

MCh. : Oui. Carrément. Du coup, j'ai brodé avec des fils dorés, brillants, qui m'emmènent dans l'irréel complet. C'est vraiment autre chose.

Cet entretien a été réalisé à BANNE, au Festival d'Art singulier, Art d'aujourd'hui ", le 16 juillet 2009.

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