DOMINIQUE CHABOUD, verrier

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Dominique Chaboud, êtes-vous " verrière " ou " verrier " ? Je vous pose la question, parce que récemment j'ai participé à la réalisation d'un calendrier sur le thème des " Femmes dans le bâtiment ". Et toutes, jeunes et moins jeunes, se sont réclamées du masculin : elles sont " plombier ", " maçon ", etc. Aucune ne veut féminiser sa profession.

Dominique Chaboud : On peut dire " verrière ", mais dans la profession, on dit " verrier ". Ceci dit, " verrier " désigne plutôt les souffleurs de verre. Moi je travaille en " fusing ".

 

JR. : Je ne connais pas ce mot : que signifie-t-il ?

DC. : Le " fusing " est une cuisson à plat. On découpe le verre et on le cuit à plat. On le monte vers 1000/1050°. Mais ceci est un détail du métier. Ensuite, vient le thermoformage, c'est-à-dire que l'on donne une forme au verre chauffé en le versant dans un moule…

 

JR. : En fait, vous seriez donc plutôt artisan d'art, qu'artiste ?

DC. : Non. Parce que toutes mes pièces sont uniques. Je ne fais jamais deux fois la même. Je ne sais pas travailler en série. Je pourrais faire des miroirs, etc. Mais je fais des tableaux, des sculptures avec des associations de galets, de sables, des terres… parce que je travaille souvent sur le thème de l'air. Les cordes de pianos qui donnent le mouvement. Les bois flottés… C'est moins artisanal. Et puis, je me suis mise à travailler les sculptures de Claude Chabrol qui avait le désir de transformer ses personnages en lumière. Elle est donc venue me voir puisque je travaille le verre et elle non. Elle m'a proposé de travailler en association : elle réalise les croquis. Je les découpe. Nous les émaillons ensemble, et je les cuis.

 

JR. : Les sculptures que vous avez apportées ici me semblent très géométriques, même si vous faites des ajouts qui font oublier ces géométries ?

DC. : C'est vrai. Souvent, en effet, je travaille dans les géométries, triangles, cercles, etc. Et dans l'épaisseur. Peu de sculptures ont cette épaisseur. Par exemple, une de celles que j'ai apportées a quatre ou cinq épaisseurs de verres. Ce qui représente un travail de cuisson important. Et puis j'ajoute des métaux dans le verre, et les coefficients de dilatation ne sont pas du tout les mêmes Il y a souvent incompatibilité, et beaucoup de casse. Le travail le plus délicat est donc la cuisson. Après, bien sûr, on peut émailler. Sur le verre, dans le verre. C'est ce qui donne les couleurs.

 

JR. : Comment définissez-vous les œuvres qui semblent appuyées sur ce que je crois être des bois flottés ?

DC. : Oui, ce sont bien des bois flottés. Etant donné que, comme je l'ai déjà dit, je travaille sur le thème de l'air, ils contribuent au mouvement. Les cordes de pianos également. Mais je ne donne pas de nom à ces pièces.

 

JR. : Parfois, vous semblez sous servir de la forme du bois pour donner la forme de votre sculpture : partez-vous du bois ou du verre ?

DC. : Je pars toujours du verre. Jamais de la forme du bois. Je récupère beaucoup de bois, et je cherche celui qui peut convenir. Je n'arrive jamais à faire une pièce par rapport à un socle. J'adapte. D'autres fois, je demande à mon mari de me souder des socles de métal, parce que je ne soude pas. Je découpe le métal, mais je ne le soude pas. Je pars toujours du verre. C'est seulement après la cuisson qui crée souvent des surprises, que je m'adapte. A la limite c'est le verre qui va, peut-être pas me " commander ", mais me guider dans ma démarche.

 

JR. : Je vais terminer en vous posant la question que je pose de prime abord aux autres exposants : Pensez-vous être à Banne en tant qu'artiste Singulière ? Ou contemporaine ?

DC. : Contemporaine. Je suis venue à Banne à cause des " Pépettes "** J'avais refusé de montrer mon travail, parce que je pensais qu'il ne conviendrait pas. D'ailleurs, la plupart des pièces sont restées dans le camion, parce que j'estimais qu'elles n'entraient pas dans le cadre du festival. Et je n'ai laissé que celles qui, à mon avis, pouvaient le mieux se marier avec l'apport, justement très Singulier de tous les artistes. Par contre, je pense que les Pépettes appartiennent à l'univers Singulier. Je suis donc ici la seule personne qui travaille le verre.

Peut-être aurais-je pu intégrer à cette exposition mon travail sur les galets, avec lesquels je travaille beaucoup ?

 

JR. : Et pourquoi ne les avez-vous pas apportés ?

DC. : Parce que je n'avais pas la place. Et puis j'avais peur qu'ils ne soient pas en harmonie avec les autres apports.

 

JR. : Y a-t-il quelque chose que vous auriez aimé dire, une question que je n'ai pas posée, vu mon ignorance totale du travail du verre ?

DC. : Ce que je peux ajouter c'est qu'il y a une infinité de techniques, donc une infinité de possibilités de choix. Dites-moi ce que vous, vous pensez de mon travail ?

 

JR. : Je suis un peu désorientée, et désolée. Parce que j'ai bien le sens qu'un tel travail est très " beau ", mais je n'y trouve pas la chaleur, la psychologie, le côté tripal que j'attends d'une œuvre.

DC. : Ne soyez pas désolée ! Moi, au contraire, j'ai commencé à travailler le verre parce qu'il me parlait et que cette technique me tentait ! Heureusement que chacun peut sentir différemment. Avant, je peignais, et si, parfois, j'y trouvais un certain plaisir, je n'ai jamais pleuré en réalisant une de mes toiles. Alors que je suis beaucoup plus sensible à l'art du verre qu'à tout autre art. Il faut apprivoiser le verre, apprendre à le connaître et l'apprécier. Mais je peux bien comprendre que, vous qui êtes sensibles à l'Art singulier, soyez déroutée par le verre ! Je me suis rendue compte de ces différences, lorsque que Claude Chabrol et moi avons commencé notre collaboration autour des Pépettes. D'autant que tout le travail proprement dit du verre m'appartenait.

 

JR. : Il reste que vous avez eu un humour commun pour les réaliser.

DC. : Oui, en effet. La démarche réelle est celle de Claude. Après, j'ai apporté mon plus. Cette réalisation est le résultat de longues conversations, échanges, décisions. Ce qui est intéressant pour moi, c'est que je dispose d'une démarche infinie. Je peux toucher tous les matériaux, et faire des travaux très personnels, qui m'appartiennent comme jamais la toile ne m'a appartenu.

Entretien réalisé à Banne le 2 mai 2008.

VOIR AUSSI L'ENTRETIEN AVEC CLAUDE CABROL POUR LA COLLABORATION DES DEUX ARTISTES DANS LA REALISATION DES 'PEPETTES ".

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste