SANDRINE CERDAN, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Sandrine Cerdan, parlez-nous un peu de votre itinéraire : comment en êtes-vous venue à votre création actuelle ?

Sandrine Cerdan : Cela remonte à ma petite enfance. J'ai toujours peint, dessiné. Je récupérais, je collectionnais des images que je découpais dans des revues. Et j'ai toujours dit à mes parents que plus tard, je serais peinte.

J'ai voulu suivre un cours de dessin mais ce qui s'y disait ne me convenait pas. Alors, j'ai passé le concours des Beaux-Arts, et je suis partie pour Grenoble. Là, je me suis retrouvée avec un groupe, c'était l'époque de l'Art conceptuel… Tout le monde autour d'une même bouteille de coca, et les professeurs qui parlaient à l'infini. Cela m'a dégoûtée, et je suis partie. J'ai décidé d'étudier l'histoire de l'art. J'ai eu la chance d'avoir un professeur qui me convenait très bien, qui s'intéressait à Dubuffet, à la peinture du Moyen-âge, etc. Mais tout de même, j'avais conscience que ce n'était pas ce que je cherchais, et comme je continuais à peindre en solitaire dans mon petit appartement, je suis entrée dans une école d'art. Là, cela a été l'inverse, il fallait revenir aux bases, faire des dessins, des cubes… c'était horrible, parce que je n'étais pas disciplinée. J'étais mauvaise dans toutes ces matières, mais comme je me débrouillais dans les matières libres, je suis quand même allée jusqu'au bout. A ma sortie, je me suis mise à peindre à mon goût.

 

JR. : Peut-on dire de votre travail, que c'est le plein et le silence ; le plein et le vide ?

SC. : Peut-être ? Pour certaines toiles, oui.

 

JR. : Et la foule, énorme. On pourrait presque dire que chacun de vos tableaux retrace l'itinéraire que vous venez d'énoncer. Vous partez de pictogrammes, pour en venir à des personnages beaucoup plus élaborés. La facture de vos personnages se situe dans l'enfance.

SC. : Oui. En fait, ce qui m'intéresse, ce n'est pas de dessiner correctement, mais d'exprimer une idée, que mon travail soit équilibré, que je le trouve beau, et qu'une fois terminé il m'étonne.

 

JR. : Vous êtes dans un paradoxe, lorsque vous dites que vous voulez un tableau équilibré, car votre " monde " est absolument chaotique, sans aucune perspective. Les maisons se catapultent, grimpent les unes sur les autres, se tiennent les unes aux autres… Il en va de même de vos personnages. Votre équilibre est donc votre déséquilibre ?

SC. : Voilà. Mon équilibre tient à la matière, la couleur… Ce qui m'intéresse, c'est qu'il soit équilibré. Sinon, je reviens dessus. Ce qui m'intéresse, c'est ce travail sur la matière, et certainement pas un trait bien droit…

 

JR. : Vous auriez du mal à me convaincre ! Ailleurs, vous semblez avoir essayé d'être plus réaliste, avoir un village qui ressemble à un village. Mais de toute évidence, vous n'avez pas appris la perspective. Et, dans votre folie de remplissage, vous en arrivez à créer une telle concentration que l'on pourrait dire que le village entier est enfermé dans une sorte de mur indéfini ; pour lequel donc, toutes les interprétations sont permises. Dans cet espace clos, vit un groupe. Pourrait-on dire que, comme la nature, vous avez horreur du vide ?

SC. : Je ne sais pas. Mais ce qui m'intéresse, ce sont des sujets avec des lieux de vie, des rues. J'ai été très inspirée par les villes…

 

JR. : Dans cette magnifique toile jaune, vous avez une de vos concentrations : est-ce un défilé, un marché ? Sur d'autres œuvres, vous avez quasiment fait disparaître le fond au profit des personnages, mais ici vous avez ménagé des espaces qui laissent voir la richesse de votre fond.

SC. : Non, c'est un exode.

 

JR. : Mais le mot exode implique une souffrance, un déracinement. Or, vous avez choisi des couleurs tellement vives que nous sommes encore une fois dans un paradoxe !

SC. : C'est à double sens, toujours. C'est ce qui m'intéresse, qu'il y ait plusieurs lectures possibles. On va me dire que c'est gai ; or, pour moi ce que j'ai peint ne l'est pas.

 

JR. : Par moment, vous en venez à des passages presque abstraits. Je vois un autre tableau, avec un pont sous les arches duquel des gens sont dans l'eau. On n'aperçoit que leurs têtes. Sont-ils en train de se noyer ?

SC. : Non, c'est un pont sous la neige, mais la neige fond en arrivant à l'eau. En fait, mes personnages se jettent peut-être à l'eau ? Ou bien ils se reflètent dans l'eau ? C'est ambigu !

C'est la raison pour laquelle, chaque fois, les gens commencent à penser que c'est gai, puis ils éprouvent une sorte de malaise, parce qu'ils ressentent quelque chose qu'ils ne savent pas trop définir. Je me rends compte qu'en fait il y a toujours eu cette ambiguïté. En regardant une toile d'il y a dix ans, que j'avais intitulée " La ville est tombée par terre ", je me suis rendue compte qu'il y avait déjà cette recherche. Et que, déjà, cette toile dérangeait le spectateur.

Entretien réalisé à la Biennale de Lyon, le 28 novembre 2007.

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