LAURENT CASTELAIN, sculpteur.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Laurent Castelain, à quel titre êtes-vous à Banne : artiste Singulier ? Ou contemporain ?

Laurent Castelain : Bonne question. Vu mon travail, je ne pensais pas être accepté à Banne. Je ne pensais pas faire partie des Singuliers, mais j'y ai reçu un bon accueil. J'ai beaucoup de mal, en ce qui concerne mon travail, à faire la différence.

 

JR. : Ce n'est pas essentiel. Je pose chaque fois la question pour me permettre de voir comment chaque artiste se situe. S'il se situe. Le seul problème est : où vous sentez-vous bien ?

LC. : Partout ! En fait, je n'en sais rien.

 

JR. : En tout cas, vous êtes l'archéologue d'une civilisation " ancienne ", que vous avez découverte sous terre ?

LC. : Vous ne croyez pas si bien dire. Parce que, si j'avais dû choisir une profession, encore que je me sente bien dans celle-ci, cela aurait été l'archéologie !

 

JR. : Ce qui me suggère cette impression, c'est la présence de vos plaques écrites : est-ce de l'hébreu ?

LC. : Non, c'est du tibétain et du sanscrit.

 

JR. : Vous savez lire ces langues ?

LC. : Non, je sais les recopier, mais pas les lire.

 

JR. : Mais pourquoi le tibétain ? Parce qu'en ce moment, le Tibet est à la une de l'actualité ?

LC. : Non. Je suis désolé que ce soit, en effet, d'actualité. Mais mon goût pour cette langue est beaucoup plus lointain et plus profond : c'est un voyage en 1990, qui m'a marqué. Ce peuple est extraordinaire, d'une grande sagesse, dont nous aurions beaucoup à apprendre.

 

JR. : Si j'ai bien compris, tout ce travail est effectué sur des terres ? Des terres que vous travaillez différemment ? Ou que vous peignez différemment ?

LC. : C'est un peu des deux. Ce sont des effets que j'obtiens en mélangeant des terres qui ne sont pas naturellement compatibles. Certaines sont plus grasses, d'autres moins, et naturellement elles se repoussent. Je les laisse momentanément humides, et je les sèche exagérément de l'autre côté. Donc, j'obtiens des cassures naturelles qui sont ensuite émaillées en raku.

 

JR. : Au-delà de ces différences techniques, il me semble que vous avez ensuite plusieurs formulations : nous avons évoqué les écritures…

LC. : Oui, il y a une série d'influence asiatique et tibétaine. Et à côté celles qui sont d'influences d'art dogon et malien.

 

JR. : Mais entre les deux, il y en a une d'influence céleste, pour ne pas dire abstraite.

LC. : Celle-ci représente le travail à venir. Je pense que je vais exploiter cette veine. Je suis en train de me diriger doucement vers cette orientation. Cette plaque est quasiment la dernière que j'aie réalisée.

 

JR. : Vous voulez dire que vos voyages seraient " achevés ", et que vous vous dirigeriez vers un non/lieu ?

LC. : Oui. A deviner. Chacun se le réapproprierait et y mettrait absolument ce qu'il voudrait.

 

JR. : Dans ce cas, nous n'aurions pas dû fonctionner comme nous venons de le faire : Nous aurions dû voir d'abord vos créations avec des personnages, et progresser jusque-là. Mais du fait que vous ayez placé cette plaque à l'avant, elle se remarque immédiatement. Et puis, elle semble dans la continuité des autres œuvres. J'ai pensé, que vos écritures étaient d'abord lisibles, puis qu'elles ne l'étaient plus !

Revenons donc à vos personnages. Il me semble que nous sommes encore dans des civilisations anciennes. Vous parlez de Dogons, mais j'y avais vu des Egyptiens.

LC. : En fait, ce sont des Masaïs.

 

JR. : Mais dans ce cas, nous ne sommes plus dans l'archéologie. Nous sommes dans l'ethnologie.

LC. : Ma passion première a été le sac à dos à travers le monde. J'ai ainsi pu rencontrer des gens, parler des langues, en particulier le swahili. J'ai vécu quelque temps avec les Masaïs. Ce sont eux que l'on retrouve en photos, en fait.

 

JR. : Et qu'est-ce que cela vous donne de " rendre compte " des années après ? C'est comme un journal de bord, en fait ?

LC. : Oui. C'est comme un témoignage, un moyen de le " sortir ".

 

JR. : Alors, si cela vous a fait de bien de " le sortir ", pourquoi en venez-vous à un tableau dont vous me dites que c'est votre futur, où il n'y a plus " rien " !

LC. : Parce que ce travail entre dans une autre case du cerveau. Il y a ce qui appartient au passé, ce qui sera l'avenir. Et ce qui est le présent. Cela bouge.

 

JR. : Et, dans ce " futur " qui me semblait posséder un petit côté céleste, qu'espérez-vous trouver ?

LC. : Ce que j'espère trouver ? Je ne me pose pas ce genre de questions ! Je suis tellement pis dans le présent !

 

JR. : Bien sûr, mais je suis là pour que vous vous les posiez !

LC. : En fait, je ne veux pas savoir !

 

JR. : Tout de même, on ne se lance pas dans la négation totale de dix ans de sculpture, en réalisant quelque chose de complètement différent, même si le cadre et la disposition sont les mêmes. Alors, je pourrais formuler autrement la question : qu'est-ce que vous fuyez ? Fuyez-vous le passé ? Avez-vous tout dit sur lui… ?

LC. : Non, je pense que les idées vont et viennent. Je pourrais dire que je les subis agréablement ? Je subis ? Je ne sais pas ! Au cours de ces voyages, des civilisations m'ont marqué. Des choses que l'on ne dit pas aujourd'hui. Qui ont d'autres types de repères. Je parle d'eux à ma façon. C'est un petit peu de ces gens rencontrés, appréciés.

 

JR. : Oui, mais vous évoquez-là la période que nous pourrions appeler " figurative ". Par rapport à l'autre évoquée séparément, qui ne l'est pas.

LC. : En ce qui me concerne, j'ai l'impression que tout est dit. Que tout est plus perçu que dit. J'ai peur de ne pas trop savoir m'expliquer. Ce n'est plus la même direction. C'est tout frais. Ce n'est plus la même idée…

 

JR. : Nous étions là pour en parler ensemble. Mais puisque, apparemment, vous n'avez pas les clefs, vous êtes tout à fait libre de laisser votre réponse en suspens, d'attendre, et de chercher encore.

Essayez quand même de me définir votre cheminement, depuis le moment où vous avez pris un morceau de terre, et le point où vous en êtes maintenant ?

LC. : J'ai rencontré un sculpteur en 1995, qui m'a beaucoup influencé. J'étais dans un besoin de recherche, d'alchimie… Les pièces sortent…

 

JR. : Ne vous inquiétez pas ! En voyant votre œuvre, j'ai éprouvé le besoin de répondre à certaines interrogations. Mais si vous-même n'avez pas de réponse, tant pis ! En fait, je m'en veux de n'avoir pas compris que ce tableau dont nous venons de débattre était à part, au-delà des autres. C'est le fait que vous l'ayez placé au milieu des autres qui m'a induite en erreur. Il aurait fallu le placer le dernier, puisqu'il semble en fait être un point de non retour.

LC. : Oui, mais je ne fonctionne pas de cette manière. C'est vraiment irréfléchi. Il n'y a pas d'ordre. Je prends les choses comme elles viennent. Si j'ai soudainement une envie, je la réalise. Mais il n'y a pas de cohérence. Tout est agréablement subit. Il y a en effet une espèce de pulsion. Mais déjà une autre envie surgit derrière la première. Finalement, c'est cohérent.

Je voudrais ajouter un petit détail, c'est que ce travail est un mélange de terres, un mélange de cultures. Il y a un parallèle entre ces mixités. Je trouve beaucoup plus beau un métis qu'un blanc ou un noir. C'est ce que disent aussi mes œuvres. C'est dans la mixité que j'obtiens ces matières. D'où ma volonté de passer de l'Asie à l'Afrique…

Entretien réalisé à la Grotte du Roure à Banne, le 4 mai 2008.

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