L'ART EN CORSE.

ENTRETIEN DE TONI CASALONGA, peintre et graveur

Avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Toni Casalonga, existe-t-il un art corse ?

Toni Casalonga : .Je répondrai à cette question par d'autres questions : Existe-t-il un art français ? Un art allemand ? Qu'est-ce que la Corse ? Si je dois donner une réponse, elle est dans le futur : Quand les archéologues de l'an 3000 feront des fouilles, s'ils sont capables de dire : "Ce que nous venons de trouver est corse de la fin du XXe siècle", je pourrai vous répondre : "Il a toujours existé un art en Corse". Je prends le pari que la réponse sera oui !

 

J.R. : Les schémas du continent se reproduisent-ils, pour un art traditionnel ou/et un art plus fictionnel ?

T.C. : Personnellement, je ne ferai pas cette distinction ; je ferai plutôt le distinguo entre la convention et la création : un art de reproduction et un art de création, tout en sachant qu'il n'y a pas de création absolue. On crée toujours à partir d'une base, et les feuilles nouvelles à chaque printemps sont nourries par les racines ! L'homme a su créer partout, il n'y a pas de raison pour que la Corse échappe à ce schéma.

 

J. Rivais. Quelles sont les manifestations spécifiques à la Corse ?

Je parle de manifestations de niveau international, pas de petites manifestations traditionnelles présentées dans les villages. J'aimerais que vous parliez des manifestations officielles et des manifestations oppositionnelles.

T.C. : Je ne suis pas l'artiste susceptible de vous apporter des réponses absolues. Personnellement, je ne me situe pas dans la position institutionnelle ; la meilleure preuve est que je ne figure pas dans la collection du FRAC ! Mais je ne me situe pas non plus dans le système oppositionnel. Ma carrière a commencé longtemps avant que se pose la question institution / opposition et je la poursuis tranquillement. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle je vis en Balagne et non à Ajaccio ou à Paris. Je poursuis mon aventure artistique avec la sérénité que me donne l'air de ce village, même si parfois le vent agite un peu fort les oliviers !

 

J.R. : Y a-t-il en Corse des musées d'art moderne ou d'art contemporain ? Où ? Comment fonctionnent-ils ?

T.C. : Il y a un musée à Ajaccio. C'est là qu'enfant, j'ai découvert la peinture autrement que dans les livres. Je me souviens de cette époque : quand je me présentais à l'entrée du musée Fesch (1) les gardiens me demandaient : "Es-tu ajaccien ?" Je répondais que oui, bien sûr ! "Alors, tu as le droit d'entrer gratuitement, parce que le Cardinal voulait que les jeunes gens de la ville connaissent la peinture".

Plus tard, ce musée a connu quelques fâcheuses péripéties. Il a été fermé pendant vingt ans. Il vient de rouvrir ses portes. Il présente des oeuvres absolument splendides, mais la collection s'arrête évidemment à l'année où son donateur est mort !

Sur le plan de l'art contemporain, existent la collection du FRAC et, à. travers l'île, quelques petits évènements. Et n'oublions pas qu'à l'ère des médias, chacun peut tout connaître à la vitesse de la lumière ; que nous avons trois aéroports internationaux ; que nous sommes à quelques minutes de Rome, Milan ou Barcelone ! La question de l'insularité se pose donc uniquement dans les esprits et non dans la réalité. On peut être isolé en Corse, si on l'est dans sa tête. Inversement, on peut être en communication avec le monde entier, si on a la liberté de prendre des décisions.

 

J.R. : Dans certaines petites villes, on assiste à une prolifération de festivals d'art officiel. Le mot "festival" semble très important dans l'île. Comment ces manifestations fonctionnent-elles ? Et qui les finance ?

T.C. : Il y a deux partenaires privilégiés : l'Etat et la Région surtout, à cause du statut particulier de l'île. Les partenaires secondaires sont les départements qui n'investissent pas beaucoup dans la culture ; et les institutions locales et communales. Dans le cas de communes importantes comme Ajaccio, Bastia, Porto-Vecchio, Sartène qui font un gros effort, leur participation peut représenter un pourcentage important.

 

J.R. : Avez-vous une idée des réactions du public face à ces manifestations officielles qui, personnellement, me semblent très insuffisantes, l'art conceptuel semblant en représenter la majeure partie ?

T.C. : Je ne suis pas habilité à répondre à cette question, car je me tiens volontairement loin de ces problèmes ! Je ne me situe pas loin derrière, mais loin sur le côté. Je ne me sens pas du tout concerné par ce genre de manifestations. J'ai un peu l'impression que c'est autre chose, dans un autre monde ! Je suppose qu'elles doivent exister, sinon nous vivrions hors de notre époque ? J'ai tout de même un peu conscience que nous avons au moins vingt ans de retard !

Sur le plan de l'éthique, je suis convaincu que lorsque Pistoletto réussissait à vendre une serpillière ou une caisse en carton à un industriel milanais qui, de son côté l'asphyxiait par les émanations de ses usines, il y avait un juste retour des choses. Quand la même oeuvre est achetée par le maire de Corte, que je connais bien et qui est de plus un très bon médecin de famille, je me dis que vraisemblablement, il y a une perversion du principe de vengeance sociale qui est finalement une forme de l'art ! Peut-être, après tout, faut-il faire des expériences ?... Mais je ne me sens pas délaissé par l'histoire. Simplement, je n'ai pas envie de faire maintenant ce que d'autres ont fait dans le passé. Je me tiens loin de ces préoccupations, hors de ces problèmes. Je n'ai donc pas de véritable point de vue en réponse à votre interrogation.

 

J. Rivais. Vous êtes un "cas", un artiste qui vit de son art. Pouvez-vous, malgré tout, préciser la situation générale des artistes vivant en Corse par rapport aux salons parisiens, aux galeries de la métropole ? L'insularité prime-t-elle dans leur vie artistique ? Ou, au contraire, comme vous l'avez dit tout à l'heure, les aéroports leur permettent-ils d'émigrer facilement ?

T.C. : Un certain nombre d'artistes vivent en circuit clos, parce que la Corse a deux cent mille habitants, ce qui est l'équivalent d'une rue de Paris : comment trouver dans l'île un véritable public, de véritables échanges, une véritable capacité à vivre de son art ?

Quant à la relation avec Paris, très franchement, cette question ne s'est jamais posée à moi : je fais partie de ces originaux qui pensent que Paris n'est pas le centre du monde, et même qu'il n'y a pas de centre du monde ! Je vais donc aussi facilement à Bologne qu'à Vienne, je travaille à Lisbonne, j'ai des contacts avec la Catalogne… La relation à Paris est, pour moi, une relation "normale", alors qu'elle est une relation psychopathique pour la plupart des artistes. Objectivement, nous devrions considérer que "le centre" est partout où nous sommes. De ce centre doivent partir des rayons ; vers ce centre doivent arriver et converger un certain nombre de forces artistiques, économiques. A cette seule condition, quiconque peut se sentir à l'aise dans un univers cohérent.

 

J.R. : Définiriez-vous votre travail comme un "art corse", ou un art "en Corse" ?

T.C. : Mon ambition est que ce soit un art corse. En même temps, c'est un art en Corse, car je ne suis absolument pas convaincu qu'on puisse extraire du sol ses racines et les replanter ailleurs. Beaucoup l'ont fait, le résultat n'a pas forcément été positif.

 

J.. : Je suis d'accord. Le problème de l'artiste face à ses racines me semble primordial. C'est dans ce sens que je cherche, ici, depuis trois ans.

Pensez-vous que la volonté d'imposer un art officiel en Corse, puisse expliquer l'apparition de manifestations hors de l'orbite institutionnelle, comme celle d'Oletta ?

T.C. : Je ne sais pas si "imposer" est le mot juste ? Je dirai plutôt "proposer". Ce que fait à Oletta Madalena Antoniotti-Rodriguez est caractéristique d'une réaction située non pas derrière l'art officiel, mais ailleurs... J'apprécie énormément sa démarche. Pour cette raison, alors que je participe non pas très rarement, mais autant dire jamais à des expositions collectives, j'ai accepté son invitation. J'en ai été très heureux.

 

J.R. : Quand j'ai demandé : "Existe-t-il un art corse ?", on m'a parfois rétorqué : "Existe-t-il un art niçois ? Un art dauphinois ?" En fait, je crois que le problème se pose autrement : Dans la mesure où la Corse revendique en partie son indépendance, il serait juste qu'elle revendique également un art indépendant, ou plutôt "différent". Pensez-vous réellement que la Corse offre un art "différent" ?

T.C. : La revendication d'un art ou d'une situation est une perspective, tandis que la création est une réalité immédiate. Il ne s'agit pas de revendiquer un art corse, mais d'être. Chacun d'entre nous tente d'apporter une réponse hic et nunc à cette question. Y réussissons-nous ? Comme dit le proverbe : "Dieu seul y reconnaîtra les siens". En tout cas, chacun s'y efforce, je vous l'affirme.

 

J.R. : Autre question un peu perfide : Vue du continent, la Corse ne semble pas génératrice de talents internationaux. Est-ce une impression fausse ? Existe-t-il au contraire, des Picasso ? des Dürer, en Corse ?

T.C. : Il est difficile de le savoir. La notion d'artiste international est une notion de marketing, de marché de l'art. Je vous opposerai un exemple qui nous ramène à la culture : chez nous, il existe un mot qui signifie "étranger" : "frusteri". On est étranger dès qu'on est du village voisin. L'étranger commence donc tout près. Et on n'est jamais, "plus" ou, "moins" étranger ! Si on n'appartient pas à la micro-communauté, on est étranger. Dans notre langue, si un mot n'existe pas pour désigner une chose, le concept même de la chose doit être évacué. C'est ainsi qu'il n'existe pas de mot pour dire " artiste ", parce que "arte" en corse signifie "la capacité de bien faire les choses". Quelqu'un qui possède la "arte" peut être maçon, peintre, un personnage très populaire, cuisinier ou chanteur, peu importe. Il existe même un proverbe qui dit : "que a eso arte, a eso pare" : "Celui à qui ses parents ont laissé la capacité de bien faire quelque chose, a déjà son héritage" ! Alors, des artistes internationaux ?

 

(1) Le musée Fesch remonte à 1852. Il est constitué par les collections offertes par le cardinal Fesch, oncle maternel de Bonaparte.

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 278 DE MARS 1992 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

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