: LES GUIMBARDES DE GERARD CAMBON

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De quand peuvent dater les guimbardes rafistolées et de traviole de Gérard Cambon, avec leur moteur couvert d'une tôle compressée intimant de surprenantes géographies ; et leur capote d'osier ou de métal tapissée de filet crocheté comme par souci de coquetterie ? Et puis, ses pots et ses portes cabossés, ses boîtes bosselées, ses corbeilles de guingois... Tout cela dûment rouillé par des ruissellements de pluies acides, tombées sur des décharges où il a fouiné ; taché par des contacts avec d'autres matériaux de natures diverses. Pluies dont les caprices ont ici à peine entamé la peinture d'origine, là complètement corrodé le métal...

Il y a, à l'évidence, chez ce créateur d'Art-récup' une grande volonté ludique d'être un sage ; de ne pas trop "agir" sur ces avatars métallo-météorologiques ; de composer avec l'usure du temps ; feindre l'ignorer comme, d'une pirouette on se débarrasse d'une idée gênante ; dénoncer, dans le même temps, une civilisation qui rejette ses objets à peine consommés, dans un grand gaspillage de beauté et de sens patrimonial. Créer, en somme, à partir des rejets d'autrui, une poésie personnelle qui ressemble fort à un défi !

D'autant qu'à l'appui de cette condamnation, Gérard Cambon peuple de personnages issus de son imaginaire, tous ces objets arrachés à la destruction ; insuffle à l'ensemble vie et pérennité : il leur fait conduire ses véhicules, les installe dans les niches de ses hottes, les accroche en des combinaisons branlantes sur des surfaces planes ; détourne pour eux et asservit les ustensiles, etc.

Personnages aussi rouillés que leurs contenants, d'ailleurs ! Et sujets à caution quant à leur apparence ! Sont-ils nus ? Parfois oui, semble-t-il. Mais s'ils sont vêtus, ils le sont couleur de peau : seuls, ici un col ouvert, là une manchette de chemise... permettent de supputer la présence d'un vêtement moulant. Et si, comme il y paraît, ces individus sont faits de papier, voilà pour Gérard Cambon, un second moyen de ne rien perdre de ses récupérations et, en créant dans ce matériau privilégié, ses fantasmagories humanoïdes, réactiver grâce à sa démarche, le symbole par excellence de l'intellectualisme... Intellectuels ou pas, sont-ils laids, les bougres ; avec leurs visages ridés comme des cartons gondolés, leurs lèvres rouges étirées ou relevées aux commissures comme des U ; et leurs yeux minuscules de part et d'autre de leur énorme nez !

Nues peut-être, mais chapeautées, les créatures de Gérard Cambon ; chapeaux pointus de carnaval, militaires képis ou bibis à fleurs, ils sont parties intégrantes des anatomies souvent partielles de ces êtres biscornus. Et la façon dont ces derniers les arborent, coquettement inclinés sur leurs oreilles immenses, est tout à fait jubilatoire.

Bref, cette oeuvre offre au spectateur une évidence : A l'âge où il est de bon ton d'être gourmé, d'avoir l'air compassé qui sied aux adultes, Gérard Cambon a trouvé ses jouets ; des jouets qui, pour être réalisés, ont exigé talent et initiative. Mais, d'après le résultat, il s'en amuse de tout son coeur : C'est que jouer dans son cas, est une affaire sérieuse, n'est-ce pas ?

Jeanine Rivais.

Ce texte a écrit lors d'une exposition de Gérard Cambon, à la galerie Béatrice Soulié, en 2003.

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