L'autre face de l'art.

Texte de Jean-Claude Caire.

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Un peu après 1900, les artistes commencèrent à utiliser dans leurs compositions la technique du collage avec des morceaux de journaux ou des éléments d'origines diverses. Depuis une cinquantaine d'années l'art d'utiliser les restes, la valorisation de l'insignifiant, la recherche du message esthétique à travers les objets modestes, déclassés, marquent l'histoire de l'art actuel. Les notions de récupération, de recyclage, phénomènes contemporains, ne touchent pas que le monde de l'économie, comme celui du quotidien de chacun, mais également celui de la création artistique.

 

Les Récupérateurs

 

A ce niveau, il faut distinguer deux courants différents. Un premier qui se développe depuis le début du XXe siècle et qui s'intègre dans les normes des beaux-arts "reconnus" et continue son évolution. Qui ne connaît les œuvres de grands maîtres comme Braque, Picasso ou César, utilisant des objets parmi les plus usuels dans certaines de leurs compositions, apportant ainsi une valeur ajoutée extraordinaire à une réclame défraîchie, à une vieille selle de vélo, à un guidon rouillé ou à une cafetière écrasée ? La liste des œuvres ainsi réalisées demeure impressionnante. Peu de gens s'étonnent et encore moins s'indignent que les décharges ou les centres de casse de voitures hors d'usage soient devenus l'équivalent des carrières de marbre de Carrare.

Le deuxième aspect de cette utilisation de matériaux délaissés, abandonnés, meurtris, déformés, usés jusqu'à la trame se retrouve chez des créateurs autodidactes, souvent modestes, plus ou moins habiles, sans véritable culture artistique. Marginaux pour la plupart par rapport aux canons de l'art officiel, poussés par une nécessité de création prégnante, ils construisent leur propre univers selon leur imaginaire souvent surprenant en utilisant des matériaux dits de récupération. La raison essentielle de cette attitude demeure la diversité d'un choix de matériaux totalement gratuits, repérés, sélectionnés au hasard des décharges, des plages, des brocantes, des greniers et des surprises de la vie. L'artiste marginal, hors-les-normes, ramasse, entasse ses trouvailles, à la fois source d'inspiration et palette. L'utilisation, mais surtout la transmutation de tous ces prétendus déchets en réalisations artistiques, tient au fait que ces créateurs-là ont gardé un regard innocent sur l'étrange beauté d'objets mis au rebut par notre société contemporaine, apothéose d'un monde de consommation et de matraquage médiatique.

 

Artistes hors-les-normes

 

C'est à cette deuxième catégorie que nous nous attacherons ici, à ces gens de presque rien, modestes, illuminés, touchés par la grâce en quelque sorte et qui à partir d'objets sans valeur, condamnés à un oubli irrémédiable, construisent le Palais des Merveilles, la grotte des fées, le zoo de banlieue, le Mickeyland de la dérision, le labyrinthe des enfers… Ils ont conservé leur âme d'enfant, mais magnifiée. Voilà que sous leurs mains les morceaux de bois les plus inattendus, les cailloux les plus communs, les bouts de chiffons les plus douteux deviennent soudain, la cité d'un prince à la silhouette encore indéfinie.

En parcourant la campagne, il arrive que l'on remarque des constructions bizarres. Cela peut être perdu dans la garrigue, des amorces de cabanons, des postes à grives construits à partir d'éléments de récupération les plus saugrenus. Ces architectures rudimentaires et essentielles évoquent les premières huttes des hommes de la Préhistoire, dressées à partir des éléments les plus proches et les plus faciles à utiliser. Quelquefois une apparente et inutile décoration rappelle que le magique, le mystérieux ou plus simplement le ludique font partie de l'humaine nature. Trois bidons, quelques accessoires mécaniques… à jamais inutilisables suffisent à un Michel-Ange des Broussailles pour dresser une Vénus callipyge. Chiffons, fils de fer et vieilles passoires entre les mains d'un inconnu de l'Académie des Restanques, campent un guerrier terrifiant à l'entrée d'une masure oubliée. Œuvres modestes mais créations quelquefois surprenantes, elles rivalisent souvent avec les sophistications les plus étranges de plasticiens les plus en vue. Et pour le non averti, faire la distinction entre un montage estampillé art contemporain, réalisé par un artiste patenté et une accumulation architecturale par un authentique marginal demeure un délicat exercice.

Si ces productions classées comme hors-les-normes demeurent bien souvent l'œuvre d'artistes non diplômés, disons de gens frustes et sans culture, d'autres s'inscrivent dans le parcours de gens cultivés qui ne possédant apparemment aucun don pour s'exprimer selon les canons esthétiques d'une époque, veulent malgré tout laisser un témoignage plastique. Dans ce cas, ces productions moins exubérantes, non extérieures, n'en demeurent pas moins envahissantes ; transformant la demeure de leur auteur en un aimable capharnaüm.

Toujours dans le même registre, il faut citer tous ces individus exclus de la société à cause d'un handicap, d'une maladie psychiatrique, d'un enfermement carcéral, d'un état présénile et qui avec des moyens dérisoires (bouts de papiers, restes de crayons de couleur, rebuts de textiles, brins de laine, cordonnets et mille autres petits riens), inscrivent l'émouvant témoignage de souffrances, de délires, de rêves, tout simplement leur rage tenace d'exister.

 

Le Sonneur de Banon, Léopold Truc.

 

La Provence a de tout temps eu un regard assez bienveillant pour les "fadas" à condition qu'ils ne dérangent pas trop le voisinage. Quel village n'a pas abrité un jour ou l'autre un de ces individus, vivant à l'écart dans un logement délabré, silencieux ou adepte de longs monologues ? Si, souvent, ils se contentaient de survivre, quelques-uns entassaient d'hétéroclites trésors, transformés parfois en environnement des plus curieux. Ainsi le "Carillonneur de Banon", (1) un paysan du cru, avait-il transformé sa maison en un immense clocher avec un enchevêtrement de fils, de ficelles et d'instruments carillonnants. Il en avait accumulé peut être un millier, allant de la cloche classique, aux sonnailles, aux grelots, aux boîtes de conserves les plus diverses ; et à un lot considérable d'objets récupérés à cause de leur qualité sonore. Mais le plus étonnant, c'est que trois fois par jour le campanié sonnait les cloches. Tel un organiste délirant, il commençait son récital de cantiques. Il appuyait sur des pédales, introduisait chaque doigt dans un anneau, reliait genoux et coudes à l'étrange mécanique et mettait un point d'orgue - si l'on peut dire - en prenant un anneau à pleines dents. Il ne reste plus que le souvenir de l'étrange mécanique de Firmin Bonnefoy, mort en 1961. La trace de marginaux s'efface si vite !

Un autre de ces bâtisseurs du bord des routes, Léopold Truc, à Cabrières d'Avignon, au pied du Lubéron, débuta toute une série de constructions dans la campagne, parce que son fils restaurateur et son voisin jetait des coquilles Saint-Jacques, après usage, bien sûr. Ce gaspillage, qu' auraient sans doute dénoncé de nombreux pèlerins, entraîna chez lui une nécessité de réemploi, et de fil en aiguille,il utilisa également des morceaux de tuiles récupérées, il se mit a réaménager murettes et bories, puis à construire tout un environnement aussi particulier que marginal. Il bâtit également son propre tombeau au milieu de ses terres, mais en se disant que ceux qui auraient la mauvaise idée de déterrer sa dépouille seraient surpris, car en fait il se ferait enterrer au cimetière comme tout le monde et presque incognito. Et qui irait alors là-bas, le tirer de son trou ? Voilà deux personnages, adeptes d'une économie de survie. Il y en aurait bien d'autres à citer, pour qui l'inspiration de leurs créations, comme les matériaux employés, reposent presque exclusivement sur la récupération : l'un les sonnailles et dérivés et l'autre les coquilles Saint-Jacques et des tuiles brisées. Mais pour d'autres créateurs, les objets abandonnés, délaissés par le temps, écrasés par les intempéries ne sont qu'alphabet au service des sentiments et des idées qu'ils ont décidé de transmettre. L'utilisation de tels matériaux leur permet aussi de faire un pied-de-nez à une civilisation contestée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Yves Bourgeois à Cotignac

 

Yves Bourgeois, né en 1909, qui vécut la fin de ses jours à Cotignac, plasticien hors-les-normes, pétri de savoir et de culture, se présente comme l'un d'entre eux. Agrégé d'anglais, parlant couramment treize langues plus ou moins mortes, titulaire de plusieurs licences, professeur à Alger il fut l'ami de Krim Belkacem jeune, fit du théâtre avec Albert Camus et voyagea beaucoup à travers l'Europe et l'Amérique du Nord. Retiré et plein d'expérience, de sagesse, installé dans une petite maison au-dessus des falaises de Cotignac, il marqua son territoire d'œuvres aussi brutes qu'authentiques et éphémères. C'était pour ce méditant, un peu gourou, mais aussi qui recevait pas mal de visites, une manière silencieuse de présenter ses réflexions philosophiques, également de signifier à tout un chacun, sa conception du monde. Toute rencontre avec Yves Bourgeois débutait par un parcours dans son "jardin de sculptures" dominant le village et commençait par la découverte de l'Imprécateur, personnage au crâne de bonbonne de verre, tout habillé de simili cuir, levant les bras autant en signe d'étonnement que de désolation. Ensuite l'on avait le droit de s'avancer sur la passerelle japonaise brinquebalante, qui ne supportait pas plus de trois personnes, et de là observer l'inexorable urbanisation de la campagne. Plus avant, au pied d'un chêne-vert, un chevalier cathare à l'armure de bidons déclassés et au heaume taillé dans une boîte de conserve veillait sur le promeneur, lui évitant tout faux pas. A fin de suivre le bon chemin et éviter les aventures inutiles, un assemblage d'éléments chromés suspendus au mur d'une restanque, intitulé "Paris-Dakar", signalait les pièges de cette manifestation de l'inutile. Quelques mètres plus loin surgissait Kemounos, une divinité grecque bienveillante aux cornes de cerf rafistolées, comme tout le fatras de notre mythologie. En amorçant une descente moussue entre des bambous à la jaillissante vigueur, la statue d'un bouddha en voie de mutation laissait l'imaginaire du visiteur vagabonder vers d'autres horizons. Une trentaine de pièces toutes chargées de valeurs symboliques marquaient cette ébauche de parcours initiatique. Toutes élaborées sans prétention, spontanément, de bric et de broc et superbement autodégradables, elles incitaient le visiteur à prendre conscience que seul perdure peut être le monde des idées et que toute matérialité qui leur sert de support, ne contient que pouvoir fugace et vanité. Voilà comment avec quelques matériaux de rebut, ce sage enseignait sa vérité. Il écrivait en parlant de ses œuvres : "J'utilise des éléments naturels ou des matériaux de rencontre, mais ce n'est pas pour assouvir mon inconscient, c'est pour dresser des stèles comme font certains primitifs, des poteaux totémiques… on peut planter un signe pour faire ressortir d'autant mieux le naturel."

 

 

 

Anarchitecture

 

Cette dernière démarche s'inscrit dans une recherche esthétique que l'on peut rapprocher de celle du Surréalisme dont les tenants reconstruisaient un monde. Porteurs d'une sensibilité nouvelle, ils utilisaient comme support de l'expression plastique les objets les plus communs et les plus modestes. Mais d'autres, dénommés "les créateurs des bords des routes" ou d'un mot plus savant "les environnementalistes", souvent étiquetés marginaux, asociaux, mais animés d'un besoin d'expression irrésistible, bousculant toutes les convenances du bien fait, du techniquement correct et des valeurs traditionnelles des Beaux-Arts, ont bâti, élevé d'authentiques œuvres d'art à partir de matériaux de fortune. Le Facteur Cheval avec son Palais Idéal, construit dans la Drôme représente l'archétype de ces créateurs. Son aventure après avoir suscité la curiosité, amusé le public, a amené de plus en plus de gens à porter un regard sympathique sur ce type de production. A travers le monde, depuis une cinquantaine d'années, ces sites, obéissant à la même inspiration, bien souvent éphémères, parce que presque toujours détruits après la disparition de leurs créateurs, se multiplient. Beaucoup d'entre eux, avec une tenace obstination se contentent d'envahir de petits jardins banlieusards d'une faune hétéroclite, synthèse étrange de ferraille, de plastique, de céramique cassée, de fragments de bois, d'une accumulation incroyable d'objets les plus insolites, le tout bien souvent englué dans un épais ciment. Tous ces environnements sont loin d'être des réussites, bien que personne ne puisse définir les critères d'une nouvelle esthétique. Cependant, quelques-uns, porteurs d'une barbare beauté, interrogent le visiteur sur la fonction de l'art dans la société et du rapport entre l'inné et l'acquis dans la création.

Il n'est pas question ici de se livrer à une exploration minutieuse et détaillée de tous ces ensembles architecturaux, décoratifs, imaginaires, délirants, d'importance variable, élaborés à partir de matériaux et d'objets de récupération, implantés en particulier en Provence. On ne retiendra qu'un exemple emblématique : la maison de "Celle qui peint" à Roquevaire. Pourquoi ce choix ? Pour la bonne raison, qu'une grande partie de ces travaux insolites restent non pas secrets mais cachés. Leurs auteurs refusent toute publicité de crainte de moqueries. Il faut surtout ajouter qu'une fois disparus, les familles de ces "originaux", quand ce ne sont pas les autorités municipales, profitent souvent du moindre éclairage médiatique, pour procéder à la démolition de ces "horreurs". D'où la nécessité souvent de faire silence en attendant des jours meilleurs. Si quelques rares réalisations persistent et affirment la stature de l'artiste, cela provient autant de la qualité de l'œuvre que de la personnalité de l'auteur. C'est le cas de la fameuse maison ; antre magique, grotte chamanique, caverne d'Ali-Baba, labyrinthe des terreurs, oratoire des illuminations :

 

La maison de "Celle qui peint"

 

Son auteur, Danielle Jacqui, naquit à Fayence en 1935 et avec un peu d'imagination presque sur les rives du Verdon. Si sa jeunesse se passe sur la Côte d'Azur, ce n'est pas pour autant que le climat artistique de l'époque l'imprégnera, à moins que ce ne soit à son insu, puisque Matisse la photographia dans sa prime jeunesse. Un début d'existence aux prises avec les mille difficultés familiales l'éloignera de toute velléité artistique et l'amènera pour subsister à devenir brocanteuse. Certainement, ce contact avec tant et tant d'éléments chargés d'histoires et soudain rejetés, auront une incidence déterminante sur son œuvre. Sa vocation s'est développée quand elle a eu l'idée de mettre en scène tout ce qu'elle vendait. Puis, de fil en aiguille, la mise en forme esthétique de sa brocante a pris le pas sur la valeur vénale de cette dernière. Ainsi la démarche créatrice a balayé toutes les obligations mercantiles. Les marchandises proposées, bien souvent à la limite de finir à la décharge, devinrent alors des éléments de compositions plastiques de plus en plus élaborées. Bien qu'elle dise avoir horreur de se servir d'objets usés, abîmés… et ce, en fonction d'un anticonformisme systématique, en fait elle en choisit toujours, porteurs d'un vécu dont elle met en exergue toute l'authenticité.

 

Cette fabuleuse maison brille de toutes ses couleurs dans la commune de Roquevaire, à Pont-de-l'Etoile, au bord de la route qui franchit l'Huveaune, en direction d'Aubagne. L'automobiliste, même pressé, ne peut qu'apercevoir cette façade lumineuse, colorée, étincelante, évoquant les fastes d'une civilisation jusqu'alors inconnue. Aussi, un jour ou l'autre, celui qui régulièrement passe devant cet étrange monument, finit par s'arrêter pour aller l'examiner de plus près et essayer d'en saisir l'étrangeté. Il se rend compte tout de suite que la rage créatrice de l'artiste a délibérément transformé la moindre surface originelle du mur, des volets, des portes, des gouttières, des tuiles en une étonnante création plastique. La banalité, des millions de fois répétée, des façades anonymes s'efface soudain, comme illuminée par magie. Peintures et mosaïques à plat ou en relief, en une série d'assemblages colorés et mouvants, développent un monde ludique qui fait un grand pied de nez à la morosité de l'urbanisme traditionnel, à la médiocrité ambiante de l'architecture de tant et tant de quartiers de villes et de banlieues. A travers toutes les images découvertes, le regard cherche tout d'abord le fil d'une histoire. Puis rapidement, il se laisse entraîner par la succession et l'accumulation de toute une série de décorations, de panneaux peints, de personnages, de représentations indéfinies, d'inscriptions. Tous ces éléments se suivent, quelquefois s'interpénètrent en une vivante et joyeuse farandole, exhortant le passant à se joindre à une sorte de carnaval sans cesse renouvelé, évoqué par les masques situés tout autour des fenêtres. Alors, on s'interroge. Ne serait-ce pas là, la façade d'un théâtre à l'intérieur duquel se joue une nouvelle version de la Commedia dell'Arte ? Mais non, l'annonce au-dessus de la porte d'entrée : "La maison de Celle qui peint" en dissuade tout curieux. Cette réalisation pourrait démontrer comment verser dans la magnificence tout en étant pauvre.

 

L'art dit contemporain, souvent essence d'un concept, produit des oeuvres matérialisées par quelques couches d'acier poli sur un élégant socle de plastique transparent, et abritées dans des grands espaces de béton, de marbre et de verre, constructions dispendieuses. Sans doute ces nouveaux temples de l'art ne s'adressent qu'à l'aura d'une humanité presque immatérielle. Danielle Jacqui, elle, plonge dans les racines de la création populaire, de cet art que l'on dit maintenant " premier " et qui s'adresse à l'individu aussi bien dans sa chair que dans son âme. On dit alors à ce sujet, plus communément, que l'artiste s'exprime avec ses tripes. Contempler cette façade animée et colorée, essayer de décrypter tout ce qu'elle raconte, c'est retrouver cette émotion que nous procure la vision des riches tankas du bouddhisme himalayen, des bas-reliefs aztèques, des fresques du Moyen-Âge européen, des masques amérindiens, africains ou océaniens. Arrêter le regard un instant sur cette maison, réactive soudain toutes nos possibilités d'émerveillement trop souvent soumises à des pesanteurs socio-culturelles aussi bien acquises qu'imposées.

 

Les objets rituels, magiques, souvent très élaborés, des populations dites primitives, dénotent l'extraordinaire ingéniosité et l'habileté surprenante de leurs réalisateurs presque toujours anonymes et qui malgré la précarité des matériaux, transmettent tout le potentiel de mythes millénaires. Ici, il en va de même. Un premier coup d'oeil permet de se rendre compte de l'ingéniosité et de l'habileté de "Celle qui peint", mais aussi du fait qu'une grande partie des matériaux employés provient de la récupération.

Ainsi cela demeure apparent avec l'utilisation les carreaux de céramique ou les mosaïques, que l'on peut trouver dans les décharges à la suite de démolitions d'immeubles, mais aussi lorsque l'on solde des fonds de magasins de matériaux. Il est moins facile de deviner la provenance des objets divers servant de support pour la fabrication des masques. Après transformation, sublimation, comment reconnaître leur origine ? Les volets, eux, deviennent des tableaux, car il ne faut perdre aucune surface pour s'exprimer, telle pourrait être la devise de l'artiste. Bien sûr, il y a une unité dans tout ce travail. Mais de temps en temps quelques fonds de pots de peinture, quand cela fait l'affaire, servent à redonner un peu plus d'éclat au portail, bien que ce dernier n'en ait guère besoin. Au-dessus de la porte d'entrée, l'aile d'un moulin, échouage de l'on ne sait quel appareillage ménager, sert à brasser les paroles des uns et des autres, le bruit des voitures et les sautes d'humeur du mistral.

 

Franchi le seuil de cette maison, les découvertes continuent, s'amplifient, à la limite de la démesure. Toutes les pièces sont entièrement tapissées des œuvres de l'artiste, de fresques peintes directement sur les murs ou de toiles accrochées. Au sol, des montages les plus divers occupent les moindres espaces, ne laissant qu'un étroit passage pour circuler. Sa cuisine transformée en hall d'exposition, comme du reste toutes les autres pièces, a vu depuis longtemps, buffets, tables, chaises, cuisinière et autres mobiliers transformés en œuvres d'art. Mais le lieu le plus exceptionnel de cette demeure reste à coup sûr son "Salon", sa salle de réception. Là, calmement assis, silencieux ou discutant avec Danielle Jacqui, qui ne pourrait évoquer tour à tour les grottes mystérieuses de Jérôme Bosch, les temples lamaïques avec leurs déités menaçantes ou bienveillantes, des demeures yéménites aux murs surchargés de vaisselle venues des quatre coins du monde ou la cache d'un pirate inconnu. Puis, à observer tous ces objets engloutis dans les superstructures de cet environnement, on se rend compte de la profusion d'objets récupérés, utilisés. Chaque détail étonne, comme si dans une forêt tropicale, au sein d'une végétation inaccoutumée et somptueuse, la luxuriance des détails, la profusion des formes et le miroitement des couleurs faisaient oublier au promeneur la forêt toute entière. Là, c'est un fabuleux oiseau de feu et de cristal, transfuge de lointaines brocantes qui risque à tout moment de s'envoler. Plus loin, l'éclosion d'étranges fleurs en boutons de portes de céramique. Ailleurs un bouquet de tulipes en verre, rescapées du naufrage d'une suspension s'épanouit, à jamais piégé dans un conglomérat d'objets hétéroclites. Dans un coin, un totem, sorte de stalactite constellée de milliers de boutons, aussi dépareillés que colorés, d'où émergent des mains en céramique, paumes ouvertes, indiquant qu'il faut s'arrêter un temps avant de poursuivre ce voyage intérieur. Plus loin une cascade de mousse de polyuréthane a gélifié des petits personnages anonymes entremêlés avec des oeuvres de l'artiste.

Si vous levez les yeux, ne croyez pas que votre imagination puisse trouver une brèche où elle pourrait s'engouffrer pour rejoindre d'autres espaces, retourner simplement à l'air libre. Non ! Le plafond est recouvert de peinture, comme l'intérieur d'un sarcophage égyptien. Dans cette grotte on se trouve enfermé et bel et bien piégé dans l'univers de "Celle qui peint", fait de bric et de broc.

On peut s'interroger. Comment fonctionne la magie du lieu ? Pourquoi tous ces objets ramassés de ci de là, rescapés la plupart du temps des décharges, des grands incinérateurs ou des fosses communes de l'oubli prennent-ils soudain, ainsi assemblés une présence, une force, une résonance surprenante ? Sans doute parce que les objets les plus communs, les plus humbles se chargent d'un potentiel d'émotivité que nous ne sommes pas encore capables de capter pour l'instant. Le savaient-ils, tous ces boutons de portes, dont la blancheur a résisté au lustrage besogneux de populations décrépies, qu'ils avaient emmagasiné autant d'énergie ? Et tous ces boutons de nacre, de corne, de tissu, d'os et de métal, que des générations de mercières trottinantes avaient soigneusement rangés, ne s'étonnent-ils pas de scintiller, enfin libérés du va-et-vient des modes ? Quelle belle revanche pour eux de se pavaner pour le seul plaisir d'exister! Pendant des années, des vases, des bronzes et des marbres dits d'art, des récipients décoratifs, des verroteries, des tissus, des meubles écorniflés par les années, et des ustensiles les plus divers, abandonnés, délaissés, au bord de l'oubli total, ont emmagasiné les effluves d'une humanité souvent à la dérive. Danielle Jacqui, alchimiste ou chamane a capté tous ces messages et les a inscrits à jamais dans son sanctuaire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les plus belles roches résultent de l'accumulation patiente de matériaux lithiques au cours des ères géologiques, mais avant de devenir un jour pavement précieux, elles furent les dépouilles de massifs primitifs. L'irremplaçable pétrole n'est-il pas déchet organique de notre planète, un temps grouillante d'une vie exubérante ? Chaque objet le plus humble, depuis son invention, en passant par sa transformation, sa mise au rebut, puis sa disparition, raconte un fragment de l'histoire du monde. Certains artistes ont le don comme les géologues capables de décrypter l'histoire de la terre, de nous révéler les richesses insoupçonnées recelées par tant d'objets promis à l'anéantissement et de nous interroger également sur les limites de l'art.

(1) Le carillonneur de Banon. - Les Alpes de Lumières n° 35, 1965, "XVI récits du moine de Lure" p. 18.

La documentation de cet article provient des différents numéros du "Bulletin de François Ozenda" parus de 1977 à 2005 et consacrés aux artistes singuliers, principalement de la région provençale.