JEAN-FRANCOIS BOTTOLIER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Jean-François Bottolier, à quel titre êtes-vous venu à Banne : artiste Singulier ? Ou artiste contemporain ?

Jean-François Bottolier : Je suis un peu de toutes parts. Mais je préfère être avec les Singuliers, parce que je me sens moins iconoclaste qu'avec l'Art contemporain.

 

JR. : Que voulez-vous dire ?

JF.B. : Que chaque fois que j'ai exposé dans des lieux d'Art contemporain, je me demandais ce que je faisais là. Lorsque je suis entré chez Louis Chabaud, à Singul'Art, j'ai trouvé une ambiance qui me convient mieux. Alors, bien sûr, la peinture est différente, mais chez les Singuliers, il y a toutes sortes de créations différentes.

A vrai dire, je prends le mot " Singulier " au pied de la lettre : " Il est tout seul, il est à part ".

 

JR. : Oui, mais ce n'est pas le sens historique !

JF.B. Mais le sens historique, je ne le connais pas ! Et je trouve que la meilleure définition est vraiment celle au pied de la lettre. Il y a des singuliers aussi bien en peinture, qu'en littérature, en musique… Et puis, il est singulier maintenant, mais le sera-t-il plus tard ? Il est singulier, il se détache. Je ne vais pas chercher plus loin. Après, l'intérêt est de faire " son truc ", dans sa démarche, dans son histoire, sans chercher spécialement à se rattacher ici ou là. Pas de concessions ! Pas d'analyse outrancière. Agir pour soi. Par la suite, les gens adhèrent ou n'adhèrent pas, c'est une autre histoire !

 

JR. : Vous allez me rétorquer que vous n'avez pas de bulles avec des phrases et des dialogues. Mai il me semble tout de même que votre travail est très proche de la bande dessinée ?

JF.B. Oui. C'est : bande dessinée, vitraux, et des histoires qui se racontent ! Tout le monde se raconte. Sept milliards de personnes se racontent des histoires ! Les premières histoires ont été les fresques dans les cavernes. Ensuite, il y a eu les vitraux dans les églises. C'est la bande dessinée, ce sont les romans policiers, d'espionnage…

 

JR. : Il me semble tout de même que les thèmes que vous abordez sont assez diversifiés : je vois un sportif, un motocycliste, peut-être un homme des cavernes, avec une jolie robe à pois…

JF.B. En fait, les tableaux du milieu sont l'Evangile.

 

JR. : J'étais vraiment loin du compte !

JF.B. L'Evangile, ce sont quatorze tableaux. Quatorze stations, comme les quatorze tableaux du Chemin de Croix. Je les ai ramenés à un monde trivial, le monde d'aujourd'hui. J'ai vu hier passer un visiteur, et je me suis dit : voilà un de mes modèles. Il était en short, il était bedonnant, et il portait un tee-shirt à rayures. J'ai vu cet été sur la plage une femme en maillot de bains deux pièces, c'était mon modèle ! Mes modèles sont toujours dans la vraie vie. Bien sûr, d'un point de vue physique ou vestimentaire, ils sont un peu caricaturaux. Mais il y en a un très grand nombre. Qui vivent très bien leur façon d'être. Ce sont ces gens-là qui me plaisent, des gens sans fioritures, de vraies gens !

 

JR. : Mais il me semble impossible de deviner le sens biblique originel que vous avez donné à vos personnages. Je les ai pourtant bien regardés, mais à aucun moment je n'ai senti ce sens biblique. Je les ai regardés au premier degré : un motocycliste, etc.

JF.B. Il faut les regarder au premier degré pour que chacun se raconte son histoire ! J'ai dit ce que c'était, mais libre à chacun de faire son histoire personnelle ? Quand vous dites que ce sont des sportifs, vous avez raison, parce que c'est votre histoire à vous ! Il n'y a aucune raison que j'impose " mon " histoire aux gens. A propos de l'Evangile, l'idéal serait vraiment, que chacun se raconte sa propre histoire. Dans l'Evangile, j'avais choisi trois personnages, les extraits d'Evangile sont écrits dans un graphisme qui corresponde au reste du tableau, mais les contenus sont respectés scrupuleusement.

 

JR. : Vous voulez dire que chaque personnage représente une phrase du texte ?

JF.B. Une phrase, non ! Mais le texte. Par exemple, sur un des tableaux, il y a Jésus devant les docteurs. S'il y a " 12 " sur le tee-shirt, c'est parce qu'à ce moment-là il a douze ans. Ensuite, le tableau avec la moto représente l'Entrée messianique. Dans l'Evangile, il entre sur un âne. Mais aujourd'hui, il ne serait pas sur un âne ! Il serait sur une mobylette, un scooter, une moto. Comme Saint-Jacques était impliqué, il y a " Jack " sur le vêtement. Comme vous le voyez, c'est moi qui me raconte mon histoire. De la même manière, il faut que chacun se raconte la sienne.

Bien sûr, je donne des clefs, parce que je me rends compte que la compréhension n'est pas toujours évidente. Les autres tableaux sont des chansons.

 

JR. : Justement, ces autres tableaux me semblent tout de même plus " lisibles ", parce l'écriture est présente. Bien qu'elle soit plutôt au niveau du gribouillage…

JF.B. Du graphisme, du gribouillage…

 

JR. : Avec de temps en temps, un mot signifiant : j'ai noté sur l'une d'elles, le mot " Parlement "… Donc, ce texte que je ne peux pas lire est le texte de la chanson ?

JF.B. C'est le texte de la chanson. Ecrit scrupuleusement. Autant les textes de la chanson ou des Evangiles n'ont pas été écrits par moi, autant sur d'autres travaux, les textes m'appartiennent. J'écris un texte original, puis je le décline en cinq, huit… tableaux. L'un de mes travaux en cours comprendra même vingt éléments. Je m'arrange toujours pour que le texte ne soit pas lisible, pour rester au niveau graphique. Je ne veux pas que les gens lisent le texte comme ils liraient un journal. Tout reste donc au niveau du graphisme.

Autrefois, je cachais complètement le texte. Maintenant, j'ai commencé à le mettre dans mes documents parce que je le travaille, le retravaille… Jusqu'à ce qu'il soit parfait à mon goût : au niveau des mots employés, au niveau du son… Quand on lit le texte, j'ai besoin qu'il glisse, qu'il coule, qu'il résonne… Parfois même je mets plusieurs semaines avant d'être satisfait des mots, de la ponctuation… Je le tourne dans ma tête, je le relis. Même une fois le tableau terminé, il m'arrive de me dire que tel mot n'est pas le bon, et de le changer. Je fais donc un gros travail sur le texte. Mais je veux que dans le tableau, il soit illisible. Pour que seul, apparaisse le graphisme, quitte à savoir que le tableau présente un vrai texte travaillé. Je ne voudrais pas que les gens ne soient que spectateurs passifs.

 

JR. : Deux aspects me semblent évidents dans votre travail : c'est que le texte, en effet, vient a priori, et l'œuvre peinte ne vient qu'après ; comme l'illustration du texte. Egalement que votre écriture est disposée autour du dessin, tel un deuxième cerne, afin de bien l'implanter dans le cadre.

JF.B. Elle fait un deuxième cerne, elle joue un rôle de cadre. Si l'on reste au niveau graphique, ce rapport crée une brillance, amène un jeu plastique. Car, pour moi, c'est un jeu. Comme sur les enluminures des dessins du Moyen-âge. C'est une illustration, oui. Avec la référence BD, oui. Mais une illustration où je veux qu'elle représente l'ambiance, et non pas le texte au pied de la lettre. Je ne dessine pas le texte, mais l'ambiance du texte. Pour les chansons que je choisis, l'illustration se fait avec une recherche du son de la chanson. Ce n'est pas : je dessine une histoire ; mais : je dessine ce qui me semble être l'ambiance de la chanson. Si c'est par exemple, une chanson avec une orchestration de cuivres, je vais chercher des couleurs plus chaudes...Tout le travail porte là-dessus.

 

JR. : J'en reviens à la notion de vitrail, que vous évoquiez tout à l'heure. Vos dessins n'ont pas la transparence que l'on attend d'un vitrail ?

JF.B. Certains dessins, si. Parce que j'ai utilisé des papiers de soie que j'ai cirés. Certains tableaux ont une certaine luminosité…

 

JR. : Je n'ai pas parlé de luminosité. J'ai dit transparence.

JF.B. Il n'y a pas, en effet, la transparence du vitrail. Le soleil ne joue pas à travers comme pour le vitrail. Néanmoins, c'est une idée qui me tracasse. J'ai vu, il y a quelque temps, un appel à candidature pour réaliser des vitraux d'une église. J'ai regretté que les exigences soient telles que je n'avais pas les épaules pour m'inscrire. Mais rêver de cette création ! Oui, j'en rêve. Quand j'entre dans certaines églises, je m'assieds et j'admire. Il est impossible d'expliquer ce genre de magie ! Dans le cas de mes dessins, c'est le matériau qui fait qu'ils n'ont pas la transparence des vitraux.

 

JR. : Enfin, il me semble qu'une autre composante existe dans certains de vos tableaux, où une partie semble regarder l'autre ? Par exemple, celui qui me semble présenter le spectacle et les spectateurs : est-ce une Piéta ?

JF.B. Ces tableaux-là sont des exercices, comme un musicien fait ses gammes. J'apprends, je découvre, je ne maîtrise rien ou pas grand-chose. Mais je suis incapable de réaliser d'emblée un dessin définitif. Il me faut toujours un travail préparatoire.

 

JR. : Si je vous demandais de résumer votre démarche, comment le feriez-vous ?

JF.B. De l'histoire. De la BD. Du vitrail. Tout autour de cela, le rapport entre histoire et peinture, entre graphisme et couleur, le choix des matériaux. Mais toujours rester dans l'humain.

Entretien réalisé à Banne, à la Salle de l'Art actuel, le 4 mai 2008.

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