GERALDINE BONNETON, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Géraldine Bonneton, comment définissez-vous votre travail ?

Géraldine Bonneton : Je dirai que ce sont mes petits théâtres, mes petits théâtres d'intimité. Je dirai cela parce que ce sont des scènes très personnelles et qui ont, souvent, un rapport autobiographique. La plupart du temps, même. Des petites scènes que m'inspire ma propre vie. Mais peut-être pas à l'origine. Au départ je m'étais inspirée de peintures et à partir d'elles, j'avais créé des reliefs. Et puis, maintenant, elles se rapprochent des marionnettes. J'ajouterai que je suis aussi intermittente du spectacle, que je travaille avec les marionnettes, des accessoires, des décors… Je pense que mes œuvres actuelles ont un rapport avec le théâtre.

 

JR. : Vous parlez d'intimité. Vos œuvres seraient faites à partir d'objets qu'à un moment donné vous avez utilisés, avec lesquels vous avez joué, qu'on vous a donné comme cadeaux ?... Ou ce sont des objets quelconques que vous avez trouvés au cours de vos promenades ?

GB. : Il y a un peu de tout en fait. Il y a des choses qui ont été trouvées sur les plages par exemple. Mais pour chaque composition, l'objet principal est la boîte. Or, ce sont des boîtes qui étaient dans la quincaillerie de mon grand père. Je les ai récupérées, et cela m'a donné l'idée de récupérer aussi des objets personnels de mon enfance. Mais il y a tout de même des objets qui ne m'ont pas jamais servi, mais que je trouve beaux.

 

JR. : Vous partez donc de vos boîtes. D'ailleurs, la plupart de vos compositions sont dans des boîtes, les unes sont ouvertes, les autres pas. Faut-il alors considérer celles qui sont fermées comme des sortes de huis clos ? Ou est-ce simplement le hasard qui a fait que certaines boîtes avaient un couvercle, d'autres pas ?

GB. : Non, parfois, j'enlève le couvercle. Je crois que le choix relève plutôt du domaine du secret. Quelque chose qu'on peut cacher, qu'on peut avoir envie de soustraire au regard…

 

JR. : Donc, le verre qui isole votre œuvre du regardeur, est là pour renforcer l'intimité ?

GB. : Oui, je crois. Un tiroir à secrets qui est quand même accessible, mais un peu caché …

 

JR. : Vous travaillez ainsi depuis longtemps ?

GB. : J'ai compté l'autre jour, voilà 12 ans que j'ai commencé ce travail !

 

JR. : Etes-vous autodidacte ?

GB. : Non, j'ai une maîtrise d'arts plastiques.

D'ailleurs, mon sujet de maîtrise portait à l'origine sur les boîtes ; puis sur les reliefs d'après peinture. C'était le début, et cela s'appelait déjà " Le secret de Polichinelle " !

 

JR. : Cela vous a-t-il été facile d'oublier, d'essayer d'oublier tout ce qu'on vous a enseigné de bien classique ; pour venir vers ces petites choses qui sont en fait du domaine de l'aléatoire ?

GB. : Il est vrai qu'à un moment donné, tout ce que j'avais appris à la fac m'a un peu handicapée. Jusqu'à ce que je trouve l'idée de la poupée. Du coup cela m'a ramenée à l'enfance. Et j'ai pu me dégager de ce que j'avais appris. Mais cela m'a un peu séparée de la peinture, par exemple. Je peignais beaucoup, autrefois. Maintenant, beaucoup moins. Je m'y remets de temps en temps…

 

JR. : L'idée de la poupée suggérait pour vous l'idée du jeu, de l'enfance, ou de l'humanoïde ? Ou un peu tout cela à la fois ?

GB. : Je crois que les trois peuvent être valables. Parfois, cela peut être un objet qui me représente vraiment. Une autre fois, c'est un objet de jeu qui me permet de raconter des histoires…

 

JR. : Vous insérez une ou plusieurs poupées dans un cadre non signifiant. Pourquoi ne l'est-il pas ?

GB. : En fait au départ, la boîte remplaçait le cadre de la peinture, puisque je prenais une peinture qui était déjà composée. J'avais donc cette composition, que je cadrais avec la boîte. Depuis la boîte est devenu davantage un simple réceptacle.

 

JR. : Donc en fait le " contenant " a changé de fonction, de définition ?

GB. : Oui, peut-être. Mais récemment, j'ai délaissé un peu la boîte. J'avais peut-être un besoin d'ouverture ; et je me suis mise à créer sur tissu, sur ardoise.

 

JR. : Peut-être avez-vous mis vos oeuvres sur tissu, pour résoudre une question fonctionnelle ? Mais elles deviennent des sortes de fanions, des enseignes, des étendards… Elles changent vraiment de définition.

GB. : Oui tout à fait. A un moment, j'ai fait référence à l'estampe japonaise parce que c'étaient des scènes érotiques, mais je les ai composées un peu souples, un peu fluides : c'est un calendrier en fait.

 

JR. : Vous avez donc quitté la partie autobiographique pour en venir à une autre, qui est l'érotisme ?

GB. : Oui

 

JR. : Ou peut-être, ce travail reste-t-il quand même autobiographique ?

GB. : Il y en a une petite partie effectivement, qui est tirée de faits réels. Mais la plupart du temps, c'était pour le plaisir de travailler sur le tissu ; c'était la couleur : un nouveau matériau qui m'a amenée à plus de couleurs. Il y avait aussi une liberté d'enlever la paroi. Cela m'a littéralement " ouverte ".

 

JR. : Puisque ce travail reste autobiographique, vous devez vous amuser beaucoup en peignant et vous souvenant de votre nuit précédente ?

GB. : Oui, c'est assez ludique.

 

JR. : Vous dites ce sont des scènes de votre vie : comment une scène doit-elle être " installée " dans votre tête pour que vous ayez envie de la reproduire de façon très fidèle sur votre modèle ?

GB. : La fidélité est plutôt dans l'impression générale. Une fois que j'ai retrouvé cette impression. S'il s'agit de rêves, j'essaye de synthétiser, donner l'impression générale de mon rêve.

 

JR. : Vous venez d'expliquer comment vous commencez. Mais comment terminez-vous ? Quand estimez-vous que votre scène est assez véridique et qu'il faut vous arrêter ?

GB. : La matière m'aide, parce que mes petits personnages peuvent bouger, je peux modifier le mouvement d'une main, de la tête. Je cherche tout en travaillant ; et quand l'ensemble me paraît harmonieux, je m'arrête.

 

JR. : Et vous arrive-t-il d'ajouter des couleurs ? Par exemple je vois sur une de vos bandes de tissu, que vous avez mis des bas rouges à la femme ; et en même temps que l'homme -qui ne la regarde pas d'ailleurs, il faudrait expliquer pourquoi - l'homme, lui, est tout gris. Par ailleurs, elle est complète, mais lui n'a qu'une tête. Cela signifie-t-il que la relation entre deux s'est faite intellectuellement pour l'homme, physiquement pour la femme ? Et pourquoi ne la regarde-t-il pas ?

GB. : En l'occurrence, sur cette œuvre très précise, j'ai voulu montrer l'homme objet. Je suis partie d'une photo où l'homme était en noir et blanc, et la femme colorée : cela m'a fait penser qu'elle avait tous les pouvoirs. J'ai retenu cette idée de la femme qui domine…

 

JR. : Cette œuvre serait donc un peu une vengeance ? Un juste retour des choses ?

GB. : Sur celle-là très précisément oui.

Pourtant, je ne me sens pas trop féministe, je n'ai pas trop d'engagements féministes. Je ne revendique pas grand-chose. Pour moi, tout le monde est un peu à égalité, mais il est vrai qu'il y a quand même plus de femmes que d'hommes dans mon travail.

 

JR. : Voulez-vous ajouter quelque chose qui vous semble important et que je n'ai pas vu dans votre travail ?

GB. : En ce moment je travaille plutôt sur les ardoises et l'inspiration est clairement japonaise. Ce sont des geishas.

Parfois, quand je m'interroge sur ma peinture, je me dis que la geisha qui tient sa poupée, c'est la femme en train d'abandonner son enfance, faire le deuil de son enfance. Par contre, je peins des maternités de façon assez récurrente. Et j'ai tout à fait conscience que cela tient à un problème personnel qui n'est pas réglé.

 

 

JR. : Pourquoi ce retour vers le japon ?

GB. : C'est un pays qui m'intéresse beaucoup, parce que c'est une alliance du passé et du présent, les deux restant bien mélangés. Cette idée me fascine et j'aimerais bien arriver à la traduire ; à associer l'ancien et le contemporain… Parfois, je traite mes personnages comme au XVIIIe siècle, les coiffures, les bas …Mais d'autres fois, j'aime ajouter un matériau plus moderne comme du métal, par exemple. Bref, je cherche sans cesse !

Entretien réalisé à Banne le 11 juillet 2007.

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