MAMOUDOU BOLLY, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Mamoudou Bolly, de quelle origine êtes-vous ?

Mamoudou Bolly : Je suis du Burkina Faso. Je vis à Saint-Etienne depuis un an et demi. Mais avant je faisais des allers-retours entre l'Europe et le Burkina Faso.

 

JR. : Il me semble que les personnages de vos œuvres rappellent votre pays d'origine, mais que le style n'y fait pas du tout penser ?

MB. : Le style de mon travail est ma marque à moi, et cela ne rappelle pas grand-chose. Par exemple, sur plusieurs tableaux, j'ai des villages peuls mais le reste est ma marque, ma façon de faire.

 

JR. : Tout de même, je vois un personnage/tigre qui me fait penser aux contes africains. Pourquoi découpez-vous votre travail ? Comme si vous vouliez enfermer vos personnages dans des géométries un peu indéfinies ?

MB. : En fait, au début, je récupérais des petits objets abandonnés. J'essayais de les faire revivre. Mais pour le nouveau style de mon travail, je suis parti dans la mode. On m'a beaucoup demandé pourquoi je peignais sur ce sujet ?

 

JR. : Cette période de récupération était donc un retour à vos racines ?

MB. : En effet. Ensuite, j'ai fait des pliages de papiers que je collais sur la toile. Et maintenant, une fois que j'ai fait le cadre, avec un bout de bois qui reste je perce la toile et je mets le bout de bois pour accompagner le cadre. Je suis vraiment dans un nouveau style particulier.

 

JR. : Cependant, dans ce nattage qui vous ramène au travail des femmes dans votre pays…

MB. : En effet, ma mère fait des nattes de paille. Je ne sais pas comment cela m'est revenu, peut-être que cela est ancré en moi depuis ma naissance ? Cela me ramène en effet vers mes origines.

 

JR. : Très près de ces œuvres, vous avez de petits personnages accompagnés d'objets qui sont presque des pictogrammes, en tout cas très naïfs, très primitifs…

MB. : Oui, le petit fagot de bois, le petit canari… C'est le quotidien de mon pays : ici, la femme va chercher de l'eau, accompagnée de son canari, une autre va chercher du bois, etc. Je ne me dis pas que c'est ce que je vais dessiner, cela vient instinctivement.

 

JR. : Pour en revenir à la mode, vous avez imaginé des personnages très longs, très linéaires, très géométriques, et très colorés. Et, parfois, vous introduisez un personnage beaucoup plus proche de ce qui est plus proche de vous.

MB. : Franchement, je crois que c'est le fait d'habiter en Europe qui m'a amené à ce style : le changement de cadre ; ce que je vois et j'observe dans la rue ; le mode de vie européen… C'est tout cela qui m'a amené à la série actuelle, avant je n'avais jamais eu envie de faire des choses de ce genre.

 

JR. : Comment êtes-vous venu dans le milieu de l'Art singulier ?

MB. : C'est une très longue histoire. Dans la famille, nous sommes neuf. Mes parents n'avaient pas de moyens. Je suis parti quand j'avais onze ans. Je me suis retrouvé dans la capitale où l'on parle soixante langues ! Et moi, je ne parlais que ma langue. J'ai vécu dans la rue, puis je me suis fait des copains. Avec eux, je suis parti au Mali. A pied, avec un copain, pour aller faire des études. Puis, de nouveau nous avons marché, pour aller à pied au Niger. Nous avons mis quarante jours ! Nous avons mendié dans les rues. Dans la famille, j'étais le dernier, et j'ai été le seul à avoir la chance d'aller à l'école.

Mais je suis autodidacte, je n'ai jamais pu aller aux Beaux-Arts. Quand j'ai commencé à dessiner, des gens m'ont dit que j'étais un artiste. Je ne savais même pas ce qu'était un artiste ! Quand je suis allé en Côte-d'Ivoire, j'ai travaillé dans le bâtiment, j'ai fait toutes sortes de métiers, alors je ne peignais pas pour vendre. Je peignais avec des fonds de peinture, et ce que je peignais plaisait aux gens qui voulaient que je leur donne ce que j'avais peint. Et toujours, on me répétait que j'étais un artiste !

Je crois que je le suis devenu à force de voyager, de subir des influences différentes. Il faut dire que, parti à onze ans, je suis revenu à dix-neuf ans. Mes parents ne savaient pas si j'étais mort ou disparu. Et un jour, je suis rentré. Et je suis resté un an dans mon pays, où j'ai fait toutes sortes de métier. Mais où que j'aille, je me retrouvais toujours avec des dessins qui plaisaient.

A un moment je suis revenu. Et j'ai dessiné avec mon frère qui, lui aussi, est peintre. En fait, nous sommes quatre peintres dans la famille. En 2006, quelqu'un nous a organisé une exposition, mais je n'ai pas pu retourner là-bas pour la voir. A cause du problème de visa. Nous sommes tous autodidactes. Et aucun de nous ne connaissait le sens du mot " artiste ". Nous travaillons spontanément. C'est l'ensemble de tous les métiers que j'ai faits qui m'a amené là.

 

JR. : En tout cas, vous êtes un artiste heureux ?

MB. : Oui, je suis très content de faire ce que je fais, c'est-à-dire " autre chose " ; entendre les gens dire que ce que je fais sort de l'ordinaire. Cependant, souvent les gens se méfient de ce qui sort de l'ordinaire ! Ils n'aiment pas prendre des risques.

 

JR. : Oui, mais ici, à la Biennale, c'est ce que nous recherchons.

Entretien réalisé à Lyon le 28 octobre 2007.

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