LAURENT BLANDIN, peintre et sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Laurent Blandin, êtes-vous à Banne comme artiste singulier, ou comme artiste contemporain ?

Laurent Blandin : Je suis à Banne en tant qu'artiste contemporain.

 

JR. : Qu'est-ce qui fait que vous me donnez sans hésitation cette réponse ?

LB. : Je suis limité au monochrome ou au bicolore. Je suis plus inscrit dans les techniques ancestrales de la sculpture qui consistent à travailler le marbre et le bronze. Ce qui diffère de l'Art singulier où les matériaux employés sont plutôt de récupération, de composition, sur la couleur et des rythmes plus enclins à des jeux un peu Pop'Art au niveau de la société de consommation. Moi, j'ai plutôt une emprise historique dans le travail du temps, un accent sur la présence ; de par mon thème récurrent qui est la mer. Je travaille autour des baigneuses, figures de proue… Il y a donc une recherche, une quête. Ce peuvent être des pièces, des morceaux de sociétés antiques… Il y a une recherche archéologique dans mon travail.

 

JR. : Ma question tournait bien autour de cette idée. Mais je n'aurais pas dit " la présence " ; j'aurais dit "effacement de la présence ".

LB. : La présence est un peu l'arrêt dans le temps. Quand je parle de " présence ", c'est plutôt dans l'idée du moment arrêté, l'instant présent. Sinon, je suis dans la trace, l'idée d'imagerie, soit reliquaire, soit morceau d'une époque.

 

JR. : Comment travaillez-vous ces sortes de pavés que vous exposez ? Est-ce que vous créez d'abord vos personnages et vous l'effacez ou l'inverse ?

LB. : En fait, je fais les deux en même temps. Je pars en tant que peintre parce que, comme un peintre, je m'appuie sur de la toile. Je deviens sculpteur du fait que je travaille directement mes personnages sur le support avec de la poudre de marbre et de la résine. Et une fois sèches, je commence à gratter dedans. Donc le sculpteur revient, pour avoir un retour sur des techniques sculpturales de patines, avec un effacement, notamment sur la série des beiges très évanescents, les baigneuses en bord de mer. Ces couleurs sont réalisées avec du thé. Il y a donc un côté naturel qui est important, dans mon travail.

 

JR. : Peut-on dire de vos peintures, du moins celles de couleurs brunes, que ce sont des sculptures plates ?

LB. : Non. C'est du semi-relief, ou haut-relief. Je travaille côté sculptures avec des " bas-reliefs " quand c'est la moitié d'un corps ; des " hauts-reliefs " quand le corps commence à émerger. Ensuite, je passe à la sculpture, parce que je me trouve dans un rapport au sol, avec trois dimensions.

 

JR. : Vos sculptures me semblent surprenantes sur deux plans : d'une part, elles sont très figuratives ; d'autre part il manque à toutes une partie : est-ce parce que vous n'avez pas pu créer la notion d'effacement comme sur les peintures, que vous les avez privées de cette partie ?

LB. : Non. C'est plutôt un travail de ligne, de composition. Quand je les crée, j'ai d'abord toute une étape de composition, d'étude… Même si les bras, par exemple, n'apparaissent pas, ils sont quand même là, c'est donc une sorte de figuratif abstrait. Parfois, on peut ressentir le manque de bras, mais en même temps, on peut aussi voir une torsion du corps, les bras peuvent être dans le dos, etc. Il y a tout un jeu entre le regardeur et la sculpteur : c'est le jeu sculptural. J'ouvre une porte, et c'est l'imaginaire de chacun qui va travailler.

 

JR. : Vous m'avez dit d'emblée : " je me suis limité dans mes couleurs ". Pourquoi cette volonté ?

LB. : Oui. J'ai toujours eu la notion du temps. Je veux donc que certaines de mes sculptures, celles qui sont rouillées en particulier, aient l'air d'avoir été retrouvées après des siècles, qu'elles semblent être des fragments d'épaves, oxydées par l'eau. Que mes bronzes semblent appartenir à des civilisations antiques. La couleur, pour moi, n'est présente que par des choses plus lumineuses : dans la rouille, par exemple, j'arrive à trouver des rouges, des jaunes, des bleus, mais je préserve l'idée de monochromie. J'ai donc une seule tonalité. Dans ma gamme chromatique, je me sens bien dans ce rapport à la couleur.

 

JR. : Etes-vous autodidacte ?

LB. : Non, j'ai fait les Beaux-Arts au Mans. Diplômé. Cinq ans d'études. Et je suis depuis seize ans dans le métier. C'est en faisant des rencontres que j'ai continué ma quête alchimique des matériaux, pour arriver à avancer mon histoire. Notamment maintenant, la presse nationale me contacte pour créer des articles pour les peintres et les sculpteurs. J'ai des rubriques sur la chimie des matériaux. Cela me permet de vulgariser mon travail en donnant des conseils techniques. On peut retrouver mes articles dans " Pratique des arts ", " Plaisir de peindre "…

 

JR. : Mais lorsque l'on a pris un parti une quinzaine d'années auparavant, n'est-ce pas frustrant de devoir se limiter à une décision du passé ?

LB. : Non, jamais, parce qu'en fait, le passé fait parti de nous. J'avance, il y a un futur devant. Il faut digérer toutes ces démarches. En " grandissant ", c'est par des lectures, des voyages, que l'on emmagasine les idées. Je compare souvent cette attitude à celle d'une personne avec un certain goût vestimentaire. Elle fait partie de lui, il ne s'habillera pas en bleu parce qu'il aime le rouge, ou vice versa. Ces choix me collent à la peau, ils font partie de moi. Et peindre ou sculpter sont aussi une mise à nu, un effet miroir. Je pense que l'intérêt vient de ce que nous sommes tous différents, avec une vibration au niveau de la couleur et de la forme toujours différente : c'est ce qui fait la richesse de la création artistique, ce qui génère tous les courants d'art, qui ont toujours existé, en fait.

 

JR. : Donc, vous êtes un artiste heureux ?

LB. : Oui, il faut l'être. Il ne faut pas être pessimiste !

 

JR. : Aimeriez-vous parler d'un sujet que nous n'avons pas abordé ?

LB. : Non. Je pense que nous avons parlé de beaucoup de choses. C'est bien ainsi.

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.

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