ROLAND BIDEAU, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Roland Bideau, vous peignez depuis longtemps ?

Roland Bideau : Environ une vingtaine d'années.

 

JR. : On peut dire que ce qui caractérise votre œuvre, c'est l'humain. Dans toutes sortes de situations parfois scabreuses, comme celui que l'on voit les pieds en l'air…

RB. : Oui. L'humain dans toute sa théâtralité.

 

JR. : Qu'entendez-vous par " dans toute sa théâtralité " ?

RB. : En fait, j'ai fait beaucoup de théâtre. Je suis comédien. Et ce que j'aime, c'est mettre en relief cette théâtralité dans mes peintures. Il est très important pour moi de mettre en relation ces deux univers : la peinture et le théâtre. J'essaie de traduire toutes les émotions, tous les états que l'on éprouve quand on joue, que l'on se retrouve devant un public. Tout ce que l'on met en œuvre. Tout ce que l'on met en jeu quand on joue, et quand on doit s'approprier un personnage. Voici quelques années, j'ai fait un stage avec quelqu'un qui a travaillé pendant longtemps avec Ariane Mnouchkine, Et qui a beaucoup travaillé avec des danseuses indiennes. Sur les chakras, sur les énergies, et qui nous faisait beaucoup travailler sur les dieux que nous devions incarner, et incarner dans leur état total. Par exemple celui qui était le Dieu de l'Amour, devait ressentir l'amour dans tout son corps, dans tout son être. Jusqu'au bout des doigts. Le Dieu de la colère devait ressentir la colère, etc. Cela s'est traduit par ces peintures dans lesquelles j'ai mis en relief tout l'enseignement que j'avais eu au théâtre. Mais cela est ressorti de façon tout à fait spontanée. Sans aucun intellectualisme. J'ai vraiment ressorti ces acquis, sans que j'analyse ni que je dirige ce travail. Très naturellement.

 

JR. : Vous voulez dire qu'en fait, c'est votre expérience théâtrale qui a influencé votre peinture ?

RB. : Tout à fait. Mais toujours, j'ai toujours concilié les deux arts qui sont pour moi indissociables. J'ai besoin de l'un pour nourrir l'autre. J'ai besoin de faire du théâtre pour faire de la peinture. Et j'ai besoin de faire de la peinture pour me retrouver dans le théâtre. Pour moi, ce sont deux univers complètement associés, et que je mets en relief l'un par l'autre. Quand je fais du théâtre, il y a énormément de peinture dans mes mises en scène, et inversement.

 

JR. : Et cependant, le théâtre est par définition un art collectif, alors que la peinture est éminemment personnelle…

RB. : Tout à fait. Mais justement, j'ai besoin de l'énergie des autres pour pouvoir travailler. C'est-à-dire que, quand je fais une mise en scène, je travaille avec de la matière vivante, des gens qui m'apportent des choses ; qui vont venir avec leur côté artistique. Avec leurs énergies, leurs émotions. J'aime travailler avec ces apports. Et quand je peins, j'aime beaucoup me laisser diriger par mon inconscient. Au théâtre, nous nous servons souvent de nos erreurs, de nos dépassements, pour trouver des choses extraordinaires. C'est la même chose en peinture. Je commets parfois de mauvais mouvements, c'est-à-dire que tout à coup le geste est complètement différent. Et, à partir de ce geste-là, qui paraît peut-être un peu fragile, j'arrive à construire quelque chose. Je retrouve aussi bien dans le théâtre que dans la peinture, cette espèce de fragilité qui fait que je peux me tromper, bien sûr, mais par laquelle l'instant peut devenir magique.

JR. : Il est évident que vous avez deux couleurs dominantes : le rouge et le bleu. Le rouge qui, vu de loin, donne le sentiment d'une scène d'enfer ; mais qui, paradoxalement, vu de près, donne l'impression de valeurs totalement inversées. L'impression que ce sont les personnages qui sont rouges, et que ce que l'on a pris pour des flammes au départ, est dans des couleurs neutres. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

RB. : Je crois que j'aime travailler sur les tensions que peut apporter la peinture sur les couleurs. Pour moi, le rouge et le bleu sont des couleurs totalement à l'inverse l'une de l'autre. Et j'aime jouer sur ces contrastes. Un peu comme -et je vais encore parler de théâtre- on peut jouer sur certains contrastes, sur certaines contradictions d'états, de ruptures, d'émotions justement. Au théâtre, on parle beaucoup de " rupture de texte ". C'est-à-dire que l'on va travailler sur une émotion, et on va traduire différemment cette émotion, parce qu'elle évolue au fur et à mesure. Je ressens exactement cette impression dans ma peinture : j'ai besoin de me libérer complètement de certaines contraintes, et de me laisser porter par la couleur. Je me laisse porter, et parfois arrivent des ruptures. Je ressens ces ruptures dans le bleu, dans des contrastes qui cassent complètement cet univers.

 

JR. : Dans plusieurs tableaux, vous avez ce que l'on pourrait appeler " une scène de convivialité ". L'un d'eux m'a immédiatement fait penser au repos d'une caravane dans une oasis, où tous les personnages sont ensemble. Cependant, chacun est d'une couleur complètement différente. Comment s'établit leur complicité ?

RB. : En fait, dans cette œuvre, j'ai travaillé sur quatre personnages que je connais. Et qui, pour moi, ont chacun " une couleur différente ". C'est en fait, de l'émotif pur. La première personne m'a immédiatement fait penser à du jaune. Je l'ai vraiment ressentie jaune. Il n'y a pas forcément de recherche particulière sur l'ensemble de la couleur. C'est plutôt une émotion en fonction de chaque personnage que je connaissais et que j'ai voulu mettre dans ce tableau.

 

JR. : Nous avons là des personnages conçus en grand, de façon à remplir le tableau. Mais dans l'un de vos petits tableaux, beaucoup plus confidentiel, est-ce bien une barque ?

RB. : Pas du tout. C'est un homme. Un père qui a son enfant sur ses genoux. C'est " le Dieu-Père ". Comme j'ai fait " la Déesse-Mère. Il fallait que je fasse ce Dieu-père, parce que pour moi, c'est une complémentarité. Un ensemble.

Je travaille beaucoup sur les dieux et les déesses. Au théâtre, j'effectue ce travail de dieu : faire ressentir à travers de la couleur, la forme, toutes les énergies qui peuvent passer au travers du corps. Sans forcément aller chercher le réalisme. Ce que je fais passer, c'est vraiment le mouvement. Et c'est vraiment l'énergie que l'on peut ressentir au travers de son corps entier. Ressentir la douleur, la peur, la tendresse… à travers tout son corps. Ne pas forcément s'arrêter à un vêtement, à une notion vestimentaire… Pour moi, c'est l'intérieur du corps que l'on voit. Ce sont les énergies, qui traversent le corps.

 

JR. : Ce qui est curieux, c'est que, malgré que vous me l'ayez défini, je n'arrive pas à le voir comme un homme ! En fait, j'avais vu un berceau ou une barque, avec quelqu'un dedans. Et au-dessus, une espèce de personnage menaçant, que j'avais pris pour un animal…

RB. : Ah ! ah ! ah ! C'est très intéressant ! Je trouve super de pouvoir interpréter une œuvre de tellement de façons ! C'est ce que recherche chaque artiste : il a des images, qu'il n'a pas forcément envie de retraduire. Ce qui m'intéresse, c'est que chaque peinture va avoir une histoire différente selon la personne qui va la regarder. J'y ai mis une certaine charge émotionnelle, mais ensuite, chacun se fait plaisir.

 

JR. : Faisons-nous donc plaisir. Sur l'une de vos grandes toiles verticales, je me suis d'abord demandé si c'était un spectacle de cirque, avec un trapéziste qui rattrape l'autre ? Ou si c'était une séance de domination, où l'un des personnages aux jambes en l'air était en train de sauter sur l'autre, qui grimace tant et plus ?

RB. : En fait, ce qui se passe, c'est que j'ai voulu faire une série, que je n'ai pas finie ; et qui porte sur les sept dieux coquins. Celui-ci est " le Dieu de la chatouille ". Pour moi, c'est un homme qui se repose, qui s'étire, et le Dieu de la chatouille vient lui chatouiller les dessous de bras. Cette toile est vraiment très anecdotique. C'est une histoire que j'ai voulu raconter comme je pourrais le faire au théâtre. L'histoire d'un dieu coquin qui vient déranger " le Dieu du repos ", par exemple.

 

JR. : Pour tous les autres, sauf les tableaux complètement horizontaux où nous avons chaque fois un personnage unique, en position de relaxation, de repos, vous avez une série de petits tableaux qui donnent en fait l'impression d'une spirale. On voit bien l'un des personnages placé au-dessus de l'autre. Sommes-nous dans la position du grand tableau évoqué tout à l'heure ?

RB. : Plus ou moins. Dans l'autre œuvre, nous avions un dieu qui était allé surprendre l'autre. Alors que nous avons maintenant un dieu en pleine compassion. Un dieu qui soutient, qui regarde, qui ne bouge pas. Et qui ne juge pas. C'est important d'avoir cette notion-là.

 

JR. : En fait, à partir de mythes que vous avez revisités à votre façon, vous traduisez des sentiments humains ?

RB. : Exactement. C'est ce qui m'intéresse. Aller au fond de l'état. Au fond du sentiment de l'être humain. Ce qui m'intéresse et ce qui me plaît. Je n'irai pas peindre un paysage. Je peins l'être humain dans ses défauts, dans ses qualités. Dans son humanité en général, dans ce qu'il ressent. Ce qui m'intéresse, c'est le ressenti. C'est ce que l'on traduit sur scène. C'est ce que l'on traduit dans la vie. C'est ce qui nous fait vivre, en somme, tous les jours. Et j'aime travailler sur ces émotions-là.

 

JR. : Mais finalement, à part cette petite série de solitaires, vous êtes toujours dans " un tandem " ?

RB. : Souvent. J'aime bien travailler les tandems. Mais j'aime bien travailler aussi sur la solitude de certains personnages. Souvent, je fais des croquis sur des émotions que je ressens, un sentiment profond que j'éprouve et que je n'analyse pas du tout.

 

JR. : Sur cette toile, il me semble que vous faites un mélange de vos deux couleurs favorites : vous n'avez QUE du bleu et du rouge ? Peut-on dire que l'un de vos personnages est ailé ?

RB. : Oui. Je n'ai pas forcément envie de dire que ce sont des ailes, mais on peut les voir ainsi. Pourtant, je ne pense pas que ce personnage puisse voler avec de si petites ailes ! Mais ce que j'essaie d'évoquer avec les ailes, c'est le côté léger, la légèreté du personnage. Mis à part qu'elle a de très grosses fesses, de gros seins et une ampleur énorme, elle a de toutes petites ailes.

 

JR. : Vous dites " elle " : c'est donc une femme ?

RB. : Oui. C'est " la Déesse du Bon Conseil ".

 

JR. : A qui distribue-t-elle ses bons conseils ?

RB. : Elle donne un conseil à une femme qui, pour moi, a un air plutôt désespéré. Qui est en plein doute, en pleine remise en question. J'ignore si son conseil est de bon augure ou non, mais en tout cas elle fait de son mieux.

 

JR. : Je vois un autre de vos personnages qui semble se protéger contre quelque chose ou quelqu'un qui serait en off ?

RB. : Celui-là est " le Dieu de la Grimace ". Il ne se protège pas, il fait une grimace. Le nez, les yeux… Pour moi, c'est un pied de nez.

 

JR. : Etant donné que pour plusieurs de vos œuvres, j'ai vu des choses différentes de ce que vous expliquez, avez-vous des titres qui corroborent vos dires ?

RB. : Absolument. J'aime bien donner des titres. Quand j'écris un texte de théâtre, j'ai besoin de mettre un titre. J'ai besoin d'évoquer l'ensemble de l'œuvre. Même si après, chacun a sa propre vision de cette œuvre. Le titre vient en peignant, de lui-même.

 

JR. : Donc, chaque titre fait redondance avec l'œuvre ?

RB. : Oui, tout à fait. J'ai besoin de donner un nom à l'œuvre, comme je donnerais un nom à un personnage, à un enfant.

 

JR. : Qu'est-ce que cela vous apporte de dire : " C'est le Dieu de la Compassion ; le Dieu de la Grimace, etc. " ? Alors que vous réalisez des scènes tout à fait humaines, pourquoi ce besoin de dieux comme référents ?

RB. : C'est avant tout le besoin de raconter des histoires. Je crois que si j'ai besoin de mettre des titres et de parler de dieux, c'est que je pense que cela sollicite l'imaginaire de beaucoup de gens. Si j'ai besoin de raconter des histoires, si je fais du théâtre et si je peins, c'est avant tout pour raconter quelque chose. Et, comme je l'ai dit tout à l'heure, le fait de mettre un titre et de parler de dieux évoque un rapprochement entre le théâtre que j'ai fait en tant qu'acteur, et ma peinture. Du coup, il est devenu évident de raconter des histoires de dieux. Cela fait partie du rêve, du mythe, de quelque chose d'un peu fantastique, d'allégorique.

 

JR. : De même qu'au théâtre, vous oubliez le quotidien pour créer des personnages qui sont forcément exemplaires, dans le sens du bien ou du mal ; de même vous vous êtes créé une sorte de mythologie qui vous emmène au-delà de ce quotidien ?

RB. : Voilà. Cela me fait rêver. Cela me permet de m'évader ; de tout créer ; de pouvoir tout faire. Sur scène, lorsque l'on joue, on se dit que tout est possible. On peut tout inventer avec rien. J'ai besoin de m'inventer un univers, de m'inventer un rêve, et je le fais au travers de mes peintures, de mes titres, de ma thématique. Il reste que l'artiste a besoin que les spectateurs se laissent emporter par leurs émotions, qu'ils puissent entrer dans un univers qui n'est pas forcément le sien à la base, mais un univers en tout cas !

Entretien réalisé au Festival GRAND BAZ'ART A BEZU, à Bézu-Saint-Eloi, le 31 mai 2009.

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