GRAND BAZ'ART A BEZU.

Entretien de Jeanine Rivais avec

JEAN-LUC BOURDILA, organisateur et animateur du Festival International d'Art singulier Contemporain,

et CATHERINE HENRI, Coorganisatrice

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Jeanine Rivais : Jean-Luc Bourdila et Catherine Henri, vous venez de terminer votre premier festival que vous aviez intitulé " Grand Baz'art à Bézu ". Qu'est-ce qui vous a fait choisir pour premier Invité d'honneur, Yvon Taillandier ? Et comment avez-vous choisi les artistes exposants ?

Jean-Luc Bourdila : Il y a plus de vingt-cinq ans que j'ai " croisé " une toile d'Yvon Taillandier. Et cette toile, sans que je sache pourquoi, m'a " parlé ". J'étais un passionné de sport automobile, et je me suis senti en affinité avec les " auto-tailles "* de cet artiste. La simplicité du trait, l'équilibre géographique, psychologique, cette répétition des éléments, celle des couleurs… Tout cela m'avait beaucoup marqué et a dû mûrir dans un coin de mon cerveau. Et quand il a fallu choisir un invité, le premier nom qui se soit présenté à moi a été celui d'Yvon Taillandier.

Il a accepté spontanément, et son agrément a été un facteur supplémentaire pour " bien faire ". Non parce que c'était flatteur de l'avoir parmi nous, mais parce que bien au-delà de l'honneur, c'était un immense plaisir.

Nous n'avons donc cherché personne d'autre. Et encore une fois, lorsque l'on voit sa disponibilité, sa gentillesse, sa façon bien à lui de faire aimer l'art, sa manière d'être proche des gens, on ne peut qu'être heureux de l'avoir reçu. Et puis, il y avait pour lui dans sa venue un côté un peu anachronique ! Après avoir visité le Japon, l'Inde, Cuba… se retrouver à Bézu Saint-Eloi, même si c'est un village qui sait être accueillant, ce n'est pas le lieu touristique auquel on pense de prime abord.

De même pour Jesse Reno qui a accepté pour la première fois de venir exposer en Europe. A la grande surprise de tous les gens qui connaissaient bien son œuvre. D'ailleurs, quand nous annoncions sa venue, les gens étaient totalement incrédules. Ils pensaient que ses toiles seraient là, mais pas lui ! Faire quatorze mille kilomètres pour venir exposer à Bézu Saint-Eloi, semble totalement surréaliste. Et pourtant, il l'a fait.

Tout s'est enchaîné de la même façon. Jerzy Ruszczynski est venu de Pologne. J'en profite pour remercier Fréderic Lux qui a largement favorisé les venues de Jesse et Jerzy. Nous avions rencontré d'autres artistes, dont Jean-Christophe Philippi ; et je suis émerveillé des cinq géants qu'il a apportés et qui ont donné une certaine allure à la salle où s'est déroulé le festival.

 

JR. : Vous aviez choisi vingt-cinq artistes. Et sur les vingt-cinq, il n'y avait que quatre sculpteurs. Pourquoi ?

J-L.B. : Cela s'est un peu imposé. Au départ, nous avions l'intention d'équilibrer peintres et sculpteurs. Et puis, nous avons fonctionné aux coups de cœur. Nous sommes très vite arrivés à vingt-cinq artistes. Peut-être avons-nous privilégié la peinture cette fois-ci ? Mais nous avons tenu à inviter quatre ou cinq sculpteurs très différents : Il y avait Claire Chamoro avec ses papiers mâchés, Michel Smolec avec ses terres cuites, Giovanni Scarciello avec ses objets en fer, Melain N'Zindou qui travaille sur du bois ou des assemblages ; et Anne Grenier avec ses armures et ses grands miroirs. Cinq facettes très différentes et parfaitement identifiables. Comme dans les peintures, nous avons essayé de ne pas doubler les styles, ou d'avoir des styles trop proches. Nous voulions montrer le plus grand nombre de facettes, quitte à déborder un peu de l'Art singulier. Pour montrer encore mieux tous les aspects de cet Art singulier. Apparemment, tous les artistes ont parfaitement cohabité ; le public a semblé satisfait de voir autant d'œuvres différentes. Nous ne nous sommes pas limités, mais chacun de ceux qui étaient venus nous satisfaisait pleinement.

 

JR. : Pour les vingt autres qui étaient des peintres, diriez-vous que vous avez de la même manière cherché des catégories précises ? Ou n'était-ce que vingt coups de cœur ?

J-L.B. : Il y a un peu des deux. Je dirai qu'à 80%, c'était des coups de cœur. Mais que nous avons essayé d'être raisonnables, et que les 20% ont été choisis pour présenter un éventail assez large. Comme nous n'essayions pas de faire une affaire financière, nous avons invité des gens avec qui nous nous sentions en affinité. Par leur travail, et par leur personnalité.

 

JR. : Vous étiez partis du principe que les artistes ne devaient rien avoir à payer. Tous ont été magnifiquement hébergés dans des familles de Bézu. Vous avez fourni les repas, ce qui est absolument unique, dans l'histoire de l'Art singulier. Comment avez-vous réussi ce petit miracle ?

J-L.B. : Il y a deux parties dans le miracle : la chasse aux subventions et aux sponsors qui ont fourni une grande partie des fonds. Et nous sommes très fiers d'avoir obtenu une subvention qui n'est pas symbolique, de la part du Ministère de la Culture et de la Communication. Certes, nous avons été aidés pour l'obtenir, par des gens influents, mais nous sommes d'autant plus fiers que c'est la première fois qu'une manifestation conçue autour de l'Art singulier reçoit une subvention de l'Etat. En dehors, bien sûr, des institutions comme La Halle Saint-Pierre à Paris, etc. Fiers que cela sensibilise des gens à l'Art singulier ; que ce soit une forme de reconnaissance pour ce qu'il est, et pour les talents qui le représentent. Le Conseil municipal nous a aidés également. Plusieurs membres du Conseil se sont impliqués dans les travaux en cuisine, dans l'installation de la salle d'exposition et également dans l'hébergement.

Et puis, nous avons considérablement réduit les budgets parce que nous avons rencontré des gens qui ont cru immédiatement au projet, comme par exemple Jean-Paul qui a passé des heures à réfléchir comment installer au mieux les artistes, et au moindre coût. Au lieu de se consacrer à ses loisirs, il a construit tous les pieds des supports, les tables d'exposition, etc. D'autres ont accepté de recevoir des artistes. Et, lorsqu'ils ont connu les artistes qu'ils hébergeaient, ils sont venus tout spécialement pour voir les œuvres qu'ils créaient. Ils avaient acquis un autre regard.

 

JR. : Vous n'êtes pas au Conseil municipal, vous êtes donc en dehors de l'orbe politique…

Catherine Henri : Jean-Luc oui, mais je suis adjointe au Maire et Attachée aux affaires culturelles.

 

JR. : Diriez-vous que cela a vraiment constitué un plus ?

CH. : Oui. Cela a permis de faire les premières avancées vers la connaissance de l'Art singulier, préparer des réunions indispensables. J'ai amené petit à petit les membres du Conseil à comprendre l'intérêt qu'ils pouvaient avoir à aider ce projet dans le cadre de la Commune. La première de ces réunions a eu lieu au mois de mai de l'an dernier. Et à partir de là, les esprits se sont ouverts, il y a eu une adhésion quasi-unanime…

 

JR. : C'était ma question suivante ! J'avais entendu dire que certaines personnes du Conseil municipal étaient réticentes. Comment avez-vous réussi à les convaincre ?

J-L.B. : Disons que les personnalités les plus entreprenantes du Conseil municipal soutenaient notre projet : il était donc difficile de leur résister. Surtout, quand se dessine une large majorité, il est difficile d'opposer un veto.

Pour clore ce chapitre, je voudrais dire qu'il ne s'agit surtout pas de faire un " règlement de comptes à OK Corral " ! Nous avons largement gagné notre pari. Les gens qui se sont dévoués de toutes parts ont accompagné ce pari. Il se dit qu'une des facettes de l'Art singulier est née de la récupération. J'ai découvert que quelqu'un ici pensait que la politique pouvait s'apparenter à de l'Art singulier ! Je dis ceci en souriant car je pense qu'il a compris qu'il s'était trompé.

 

 

JR. : Jusqu'à ce jour, la plupart des festivals d'Art singulier se déroulent dans des lieux souvent hétéroclites où, à cause de la forte demande, les artistes sont nombreux et donc très proches les uns des autres. Vous avez pris le parti de n'en prendre que vingt-cinq, comme nous l'avons dit tout à l'heure. Et en plus, de donner à chacun un panneau de sept mètres linéaires, ce qui permettait de regarder les œuvres de chaque artiste sans avoir, par conséquence de proximité, les œuvres des autres dans le coin de l'œil. Vous m'avez dit que vos budgets n'étaient tout de même pas extensibles à l'infini : qu'est-ce qui vous a amenés à choisir ces panneaux de bois, par ailleurs de couleur chaleureuse ?

J-L.B. : Deux choses : d'abord le prix. Chaque panneau vaut environ 10 . Une fois comptés les pieds et l'assemblage, nous arrivions à moins de 20 . Le choix s'est donc fait par souci d'économie. Ensuite, nous avons trouvé que ces panneaux étaient originaux, singuliers, avec un côté naturel écolo. Ce matériau nous a semblé un peu différent.

 

JR. : La moitié environ des artistes se connaissaient bien, d'autres étaient totalement inconnus. Mais comme dans les autres festivals, s'est créée une convivialité évidente. La convivialité s'est faite avec les hôtes qui nous accueillaient. Et elle s'est faite avec vous. Vous avez été omniprésents et disponibles. J'ai l'air de vous jeter des fleurs, mais je le pense très sincèrement. Les artistes, même ceux qui n'ont rien vendu, sont partis très contents : Qu'est-ce qui vous a amenés à créer ce petit prix, avec les petits trophées que vous avez offerts** ?

J-L.B. : C'est tout simple. Nous ne voulions pas d'un vernissage guindé, avec les habituels discours lénifiants. Ceci dit, il est vrai qu'avec Yvon Taillandier, les réunions sont rarement tristes ! Et justement, nous ne voulions pas de ces moments tristes, avec des gens qui se sentent obligés de faire un discours ennuyeux, préconçu, très formaté. Ces petits prix avaient surtout pour but d'animer la soirée. D'abord, ils n'avaient pas de dénominations très sérieuses. C'était plutôt un côté festif, convivial. Nous n'avons pas la prétention de remettre en cause la carrière d'un artiste en lu remettant nos " petits Osk'Art ". Et puis, nous avons trouvé l'idée originale. C'est un ami de Catherine qui est Maître-verrier et qui a réalisé ces figurines. Mettre un prix dans l'Art singulier a été pour nous un amusement. Un symbole entre les artistes.

 

JR. : Il semble bien que vous ayez l'intention de pérenniser ce festival. Comment procéderez-vous l'année prochaine : comme dans la plupart des festivals, un tiers d'anciens et deux tiers de nouveaux ? Ou autrement ? Reprendrez-vous des artistes ayant déjà exposé cette année ?

J-L.B. : Oui, sans doute. Parce que déjà, des liens se sont créés. D'autres se sont renforcés. Nous avons œuvré sur l'aspect humain et les liens amicaux durant tout ce festival. Nous avions misé sur un renouvellement de la moitié. Mais aujourd'hui, nous avons eu tellement de gages de gentillesse, d'amitié, de chaleur, que nous n'osons même pas envisager de faire une liste de ceux à qui nous allons demander de revenir. Peut-être aussi, certains seront-ils occupés ailleurs, et la question ne se posera-t-elle pas ? Nous ne voulons pas, aujourd'hui, nous poser la question de savoir si nous devrons ou non faire des choix. Ma réponse peut sembler ambiguë, mais pour les raisons que je viens d'évoquer, nous n'avons pas envie de nous prononcer aujourd'hui, nous voulons rester sur notre émotion.

 

JR. : Quand je fais, à chaque festival où je vais, des entretiens avec les artistes que je ne connais pas, j'ai l'habitude de faire signer par chacun sa page de mon catalogue. J'ai assisté cette année à quelque chose que je n'avais jamais vu, c'est-à-dire que c'étaient les visiteurs qui couraient après les artistes pour se faire signer des pages. S'agissait-il de visiteurs du crû ? Comment pensez-vous qu'a pu se créer cette démarche ? Qui, selon vous, peut en avoir eu l'initiative ? Cela peut-il être le fait que les visiteurs n'ayant pas l'argent pour acheter des œuvres, aient demandé aux artistes de leur illustrer une page ?

CH. : Cela a démarré le matin avec les enfants venus visiter l'exposition. Les enfants ont commencé, et au fur et à mesure de la journée, les adultes sont, en fait, partis, comme eux, à la chasse aux dessins.

Je crois que c'est le résultat de l'ambiance qui s'est développée spontanément ; une espèce de communion -même si le mot peut paraître un peu fort- qui s'est créée entre les artistes et le public. Les artistes étaient heureux entre eux. Ils ont voulu traduire cet échange avec le public. Il y a eu aussi Anaka et Jacky Mouvillat, puis le groupe de percussionnistes Kopa qui ont présenté leurs performances et ont largement contribué au rapprochement avec le public. Tout cela a été très chaleureux. Tous ces paramètres différents ont généré cette ambiance. Ce n'est qu'une hypothèse. Mais je n'ai pas d'autre explication. En tout cas, j'en suis très heureuse. Peut-être tout simplement, les gens ont-ils eu envie à leur manière de se rapprocher de l'art ?

J-L.B. : Et puis, quand Yvon Taillandier montre l'exemple… Il a passé un après-midi entier à dessiner pour des gens qui, en d'autres circonstances, auraient à peine osé l'approcher, ou l'auraient regardé avec déférence. Parce que, dans l'inconscient des gens, l'artiste est quelqu'un d'invivable, la star au contact uniquement médiatique… Ou, au contraire l'être tourmenté… Bref une image que l'on acquiert à voir cet art un peu snob des grandes expositions ; ou que les médias aiment bien donner pour faire de l'audience ? Et là, ils ont trouvé des gens humains, chaleureux, avec qui ils pouvaient parler. Et puis, en amont, nous avions beaucoup communiqué, insisté sur le fait que les artistes seraient là… Peut-être tout cela a-t-il contribué à persuader le public que les artistes répondraient à leurs sollicitations ? Et comme ils ont partout trouvé cette présence réceptive, ils ont eu envie de la prolonger ?

 

JR. : Vous aviez justement fait une énorme " com' " avant le festival. Malgré cela, il me semble que les médias n'ont pas été présents pendant ces deux jours ?

J-L.B. : Les médias locaux et régionaux se sont faits discrets, en effet. Ils nous ont publiés, avant le festival, plusieurs pages dans leurs journaux. FR3 s'est décommandée une heure avant le rendez-vous pour une " activité politique première "…

 

JR. : Vous avez eu sur les deux jours environ mille visiteurs. Ce festival d'Art singulier était le premier dans la région. Quelles couches de population pensez-vous avoir touchées ?

J-L.B. : Bonne question ! Sans être très précis je dirai : localement, très peu. Parmi les gens que nous avons rencontrés, une partie a fait de vingt à cinquante km et beaucoup ont fait entre cent et cent cinquante km pour venir. Une dizaine de collectionneurs sont venus, discrètement, qui ont acheté des œuvres. Je pense que nous avons attiré des gens qui sont depuis longtemps intéressés par l'Art singulier. 60 % des visiteurs, peut-être ; les 40% restants étant composés de gens qui ont découvert cet art ou sont simplement venus " pour voir ". Bien sûr, tous les gens qui nous ont aidés, officiels locaux ou régionaux, sont venus voir si le résultat était en adéquation avec notre discours. Je pense qu'ils sont repartis satisfaits. J'ai même entendu l'un d'eux dire : " Je suis émerveillé " ! Je pense donc qu'à travers ce premier festival, nous avons obtenu une certaine crédibilité. Sans vouloir être prétentieux, une certaine reconnaissance.

 

JR. : Quelques mots pour dresser un bilan définitif ?

J-L.B. : Oui. Le premier est notre tristesse de voir les artistes partir, après avoir passé avec eux de si merveilleux moments. Le second est que tous les artistes sans exception nous ont dit merci, et affirmé qu'ils étaient enchantés, et je crois qu'ils le pensaient. Le troisième est que tous les gens qui ont donné sans compter de leur temps, de leur énergie sont enchantés de ce festival. Les hébergeurs sont ravis de leurs contacts avec les gens qu'ils recevaient. Nous avons eu mille témoignages de gentillesse…

CH. : Je crois que ce bilan très positif tient au fait de la convivialité entre artistes, de l'accueil fait au public, etc. Pour une première édition nous ne pouvions pas prévoir le nombre de visiteurs, même si nous nous étions fixés une limite minimum à quatre cents personnes qui a été plus que doublée. Nous n'étions pas non plus assurés que les artistes réalisent des ventes. Nous avons choisi de privilégier l'ambiance pour qu'ils soient au minimum satisfaits d'être présents au Grand Baz'Art. N'oublions pas que certains ont traversé la France pour exposer leur travail et que pour eux aussi cela représente un investissement sans garantie de retour.

J-L.B. : Je crois que nous avons apporté à une partie du public une autre image que celle qu'il avait de l'Art. Beaucoup de gens voyaient travailler des artistes pour la première fois. Ils se sont beaucoup amusés à les voir transformer leurs toiles blanches en œuvres***, à partir de l'impression de leurs mains ! L'un travaillait debout avec une main dans la poche, un autre tournait la toile dans tous les sens…Une dame regrettait que sa fille qui est élève aux Beaux-Arts n'ait pas été là pour les voir, etc. Nous avons ainsi recueilli de nombreux petits témoignages. Après tant de travail, tout cela est réconfortant.

J'arrive à peine à réaliser que c'est fini, que les artistes vont partir, que seules quelques œuvres ne sont pas encore décrochées… Demain, la salle sera vide.

 

JR. : Pour conclure, je vais vous poser la question que je pose à tous les artistes à la fin de mes entretiens : Y a-t-il un sujet que vous auriez aimé aborder et que je n'ai pas évoqué ? Des questions que vous auriez aimé entendre, et que je n'ai pas posées ?

J-L.B. : Oui. J'aurais une question à vous poser…

CH. : Oui, que pensez-vous du festival ?

 

JR. : Je suis très contente d'avoir été présente avec vous pour " essuyer les plâtres ", comme le dit une expression populaire. Fière d'être là pour la naissance de ce festival, et j'espère vivement qu'il va continuer. Certes, je connaissais la moitié des exposants, nous nous retrouvons depuis des années dans une relation devenue amicale. Mais cette relation s'est créée avec les autres, et j'en suis ravie. Et, puisque cette fois, j'ai réalisé treize entretiens, j'ai eu treize réactions complètement différentes, parce que les œuvres l'étaient. Et je trouve que c'est cette différence qui, d'emblée, a généré la qualité du festival. J'espère revenir.

J-L.B. : Rendez-vous donc l'année prochaine. Mais il y a un point sur lequel je voudrais insister, parce que nous avons beaucoup parlé de la convivialité, de l'esprit, des grands moments de bonheur : tout ceci n'a été possible que parce qu'il y avait de grands talents, de grands artistes qui étaient présents, et le public a découvert que l'art pouvait être accessible à tous. Que chacun pouvait le comprendre. Nous avons en somme attiré des gens qui n'auraient jamais osé entrer dans une galerie, ou pousser la porte d'une exposition. C'était aussi un beau compliment, que tous ces gens ressentent une telle émotion.

Mais j'en reviens à la question que je voulais vous poser : Vous parcourez inlassablement les festivals, vous interviewez inlassablement les artistes, ou des gens comme nous : pourquoi faites-vous cela ?

 

JR. : Je dirai que " dans une autre vie ", j'ai côtoyé l'art officiel, et que je n'y trouvais jamais mon compte. Un jour, j'ai découvert chez une artiste que je venais de rencontrer (à ce moment-là, je commençais mon parcours personnel), une revue intitulée " Bulletin de l'Association les Amis de François Ozenda ", revue qui ne traitait que d'Art singulier. C'était au moment où Philippe Aïni avait les plus noirs ennuis avec les catholiques intégristes de Flines-les-Raches qui avaient saccagé sa fresque dans l'église. J'avais réalisé avec lui un long entretien. Je l'ai envoyé aux Caire que je ne connaissais absolument pas. Quelques semaines après, cet entretien était publié. J'ai collaboré avec eux pendant dix ans. Jusqu'à la fin de la revue, en fait. Quand j'ai découvert le contenu de cette revue, j'ai eu, comme je le dis toujours, le sentiment absolu d'" être arrivée chez moi ". D'un seul coup, je découvrais l'existence d'un art qui respectait son public, un art chaleureux, où je trouvais sur la toile ou la sculpture les tripes et le cœur de l'artiste. Bref, je découvrais un art dont j'ignorais jusque-là l'existence. J'ai commencé à faire un travail de prospection. Au début, cela a été très modeste. Et puis, petit à petit, j'ai pris goût à ces entretiens. Et je pense, je pense vraiment qu'en dehors du plaisir de côtoyer les artistes qui me posent souvent la question : " Mais pourquoi es-tu là parmi nous ? ", et à qui je réponds : " Parce que je vous aime, parce que sans vous je serais malheureuse, j'éprouverais un grand vide ! "… en dehors donc de cet aspect relationnel, et sans vouloir me vanter, ce que je fais est unique, je suis la seule à le faire. Et je crois vraiment effectuer un travail mémoriel, un travail d'archive. C'est aussi cette idée qui m'encourage lorsque je suis fatiguée, tentée de poser mon dictaphone ! Et quand je ressens en moi les liens d'amitié qui se sont noués avec la plupart des artistes, fatiguée ou non, j'ai envie de continuer !

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Entretien réalisé au Festival de Bézu Saint-Eloi le 31 mai 2009 ?)

*les " autos-tailles " : les autos d'Yvon Taillandier, comme il l'a écrit dans son dictionnaire.

** Lire aussi dans le dossier Grand Baz'Art à Bézu (Rubrique comptes-rendus de festivals) " Quelques remarques préliminaires et bilan succinct d'un premier festival ".

*** Jean-Luc Bourdila avait acheté 25 toiles de même format, et demandé aux artistes, en partant de l'impression de leurs mains couvertes de peinture, de réaliser le tableau qui leur plaisait. Ces tableaux ont été créés devant le public du dimanche.

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste