Texte de BRIGITTE MILLERAND

Ergothérapeute dans un ATELIER A MEDIATION PLASTIQUE.

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ENTRETIEN avec Jeanine Rivais.

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Notre atelier de travail n'est pas un groupe d'artiste.

Nous nous retrouvons, patients et soignants, chaque semaine dans l'atelier, dans un cadre thérapeutique, pour ensemble expérimenter, partager, traverser, découvrir diverses médiations, plus ou moins artistiques.

Nous n'avons pas de prétention artistique, mais l'art fait partie de notre nourriture.

Nous aimons regarder, voir, autour de nous, dans des livres et dans des expositions, nous ouvrons notre regard et nos pensées vers des mondes qui nous font rêver, qui nous font réfléchir, qui nous touchent et que nous avons envie de transmettre à notre tour.

Dans notre travail, nos techniques ne sont pas orthodoxes, nos productions ne sont pas ce qu'il y a de plus important, même si nous y mettons toute notre attention et nos émotions au moment où nous les réalisons.

L'essentiel est ce qui se passe dans l'atelier, nos moments de concentration, nos moments de plaisir, nos incertitudes, nos doutes, quelques fois nos angoisses, nos découragements et quelques fois nos renoncements, notre bonheur à chercher et parfois, mais pas toujours ! trouver des solutions, nos découvertes fortuites, la surprise à retrouver des moments et des émotions que nous pensions oubliées....

Dans ces temps d'atelier : voir le monde sous un autre angle, à l'endroit / à l'envers, ce qui importe c'est de prendre le temps de le regarder, de le re-découvrir, avec des yeux tous neufs, avec nos mains, avec notre corps tout entier, à l'aide aussi du regard des artistes qui nous ouvrent des chemins, de s'approprier pour un temps ou pour longtemps une vision différente de notre quotidien, de notre façon de penser.

Nous jouons, encore et toujours, le plus sérieusement du monde, c'est à dire avec enthousiasme et envie.

Apprendre à désapprendre, observer, déconstruire et recomposer.

Jouer et tenter de modifier, de faire évoluer notre rapport au monde.

Profitant de la chaleureuse invitation qui nous a été lancée de participer à l'évènement " Grand Bazar à Bézu " pour 2009, nos avons décidé de plancher sur le thème des objets.

Objets quotidiens utilitaires ou décoratifs, objets pris au hasard dans notre environnement ou porteurs d'histoire singulière et intime, objets modestes, objets poétisés simplement par notre regard naïf et l'attention qu'on a décidé de leur porter.

Ils sont devenus nos compagnons d'atelier, ont pris leur place à part entière.

Examinés, soupesés, arrangés, dérangés, enragés? engagés? vus de près, de loin, sous toutes les coutures, supports de notre imaginaire et de notre recherche.

Sortis de leur anonymat, ils deviennent formes, matières, espaces, se regroupent, prennent de la distance, de la consistance, se transforment, accrochent la lumière ou se cachent les uns derrière les autres, parfois ils s'empilent, jouent à cache-cache, boudent aussi dans leur coin.

Même au bout de plusieurs mois, nous n'en n'avons pas encore fait le tour et ils nous réservent sans doute encore d'autres surprises, d'autres tours dans leur sac.

On les éloigne, on les rapproche, on les dissimule pour mieux les voir, pour mieux s'en souvenir... " "- Oh Mère-grand comme vous avez de grands yeux! - C'est pour mieux te voir mon enfant! "....

Comme pour tout processus, nous explorons, nous décalons, nous divaguons, nous rêvons, nous imaginons, nous râlons!, nous incorporons, nous digérons, nous intégrons, nous oublions, nous mettons en œuvre et nous confrontons à la dure réalité, nous cheminons, ... bref, nous vivons notre atelier et dans notre atelier.

Brigitte Millerand

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ENTRETIEN

Jeanine Rivais : Brigitte Meillerand, de quelle nature est votre travail ?

Brigitte Meillerand : Mon lieu de travail est un CATTP qui accueille des patients hospitalisés en psychiatrie, qui viennent soit pour le temps de l'atelier, soit sur plusieurs ateliers, selon les complications médicales dont ils souffrent. Ce sont des patients adultes qui ont un suivi psy plus ou moins long et qui viennent à l'atelier tous les lundis après-midi.

 

JR. : On peut donc dire que vous pratiquez l'Art-thérapie, au sens qui lui a été donné depuis que la création est sortie des asiles et où on l'a transplantée dans des hôpitaux comme le vôtre ?

BM. : Je suis ergothérapeute, ce qui est une profession proche de l'Art-thérapie. C'est une profession bien spécifique, qui s'adresse aussi à la rééducation, etc. Dans le cadre de la psychiatrie, il est vrai que nous avons des outils très larges : peinture, sculpture, danse (je fais aussi de la danse, parce que je suis danse-thérapeute)., théâtre, etc. Chacun apporte les outils qui sont pertinents par rapport aux besoins des personnes prises en charge.

 

JR. : Quand vous venez participer à une exposition comme celle de Bézu Saint-Eloi, vous laissez à vos patients, une absolue liberté ?

BM. : Nous ne fonctionnons pas tout à fait ainsi. Nous pourrions le faire, mais le problème est que ces gens ne parviendront pas à lancer quelque chose. Par exemple, moi je travaille souvent par thèmes. Le thème actuel est les objets. Chacun a donc expérimenté des objets. A partir de ces objets, nous avons exploré des façons de les dessiner, des façons de les peindre, de les voir. Dans l'atelier, le principe est la découverte. Le plaisir d'expérimenter. La curiosité. On va voir des expos, on s'interroge, on met les choses à l'endroit, à l'envers. Le travail des matières. Le travail des techniques. Ce n'est donc pas du tout un atelier de dessin au sens classique, c'est un chemin qu'on fait ensemble. Parce que je suis avec eux. Ils m'apportent autant que je leur apporte. C'est le principe de notre travail.

 

JR. : Quand ils ont dessiné un objet, ou un groupe d'objets, ou quel que soit le thème que vous avez choisi, ils en parlent ? Ils savent en parler ? Ou ils peuvent en parler ?

BM. : Je leur propose d'en parler systématiquement. Il y a un petit temps de parole à la fin de chaque atelier. Chacun montre ce qu'il a fait, essaie d'exprimer ce qu'il ressent. S'il n'y arrive pas, je pose des questions pour qu'ils essaient d'exprimer si c'était difficile, quelles émotions ils ont pu ressentir ? Eventuellement, à quoi cela peut leur faire penser. Mais ce n'est pas une interprétation. C'est une parole libre. Parfois, ils ne vont pas en va élargir leur propos. Nous ne sommes pas seulement dans " le faire ", nous sommes beaucoup dans l'expression, la relation. Ce qui est intéressant, c'est la relation qui se crée et se noue autour de cette technique et de cet atelier.

 

JR. : Il est évident que ce que créaient, la plupart du temps en cachette, les patients des hôpitaux psychiatriques, avait précisément une très lourde implication psychiatrique. Pensez-vous que ce que vous leur faites faire puisse avoir le même effet thérapeutique que ces œuvres qu'ils créaient librement ?

BM. : Je dirai deux choses : je pense que les patients qui créaient dans ce que l'on appelait " les asiles " le faisaient vraiment par nécessité, comme un moyen vital d'expression. Aujourd'hui, la psychiatrie a évolué. Il y a de nouveaux médicaments pour soulager les angoisses, les douleurs, etc. Il n'en reste pas moins que c'est peut-être le contraire. Parfois, nous avons des gens qui sont trop " tassés ", apathiques, qui n'ont pas forcément d'envies, ni les moyens de réaliser quelque chose. Alors, j'essaie des les orienter en ce sens plutôt que de s'exprimer, parce que c'est " un vide ". Essayer de creuser ensemble, et s'apercevoir qu'en fait, ce vide n'est pas si vide qu'il y paraît.

Thérapeutiques ? Oui, je pense que ce travail a des effets thérapeutiques, ne serait-ce que dans le fait de venir régulièrement. Au lieu d'être enfermé chez soi. Parce que l'on ne peut pas sortir. De rencontrer d'autres personnes, d'expérimenter d'autres choses ensemble. Ne serait-ce que de venir à un festival comme celui de Saint-Eloi. Du coup, ils découvrent un grand nombre de choses nouvelles. Parce que, même si je leur apporte des documents variés, la connaissance qu'ils ont de la peinture se borne aux paysages. ALorsqu'ils disent : " Ah ! C'est plein de couleurs ! ", " Ah ! C'est intéressant ! "… C'est tout ce cheminement que nous parcourons.

Aujourd'hui, la psychiatrie s'oriente beaucoup vers la réinsertion, le social, etc. Moi, j'essaie de préserver aussi quelque chose qui ne soit pas de l'uniformisation. Je n'ai pas envie qu'ils fassent des choses que tout le monde fait. Je n'ai pas envie qu'ils deviennent " normaux ". Je veux qu'ils gardent ce qui fait aussi leur particularité, sans que ce soit pathologique, mais parce que c'est leur richesse. Et ce n'est pas évident. C'est un compromis à trouver.

 

JR. : Prinzhorn avait écrit : " La maladie ne donne pas de talent, mais presque chaque individu est capable de composer des formes complexes… ". Pensez-vous que la vision des objets observés par vos patients puisse être déformée par la maladie ? Ou dessinent-ils comme le ferait n'importe quelle personne, en dehors de la maladie ?

BM. : Non, certaines pathologies, comme chez les schizophrènes, par exemple, font qu'ils ont une perception du monde différente de la nôtre. C'est une réalité. Il y a aussi des personnes qui sont très déficitaires, et qui, du coup, n'ont pas non plus la même vision que nous.

Effectivement, ce n'est pas parce que l'on est pathologique que l'on a un talent. Mais par contre, j'essaie vraiment que les particularités puissent être mises en valeur. Sans pour autant tomber dans le délire. Le but du jeu n'est pas de les amener dans des processus délirants. Mais de les amener à se confronter à une autre vision qui est la mienne, ou celle de mes collègues qui m'accompagnent. Et qui est celle du monde environnant. Voir comment toutes ces perceptions peuvent coexister ?

 

JR. : Justement, vous dites : " Ne pas les emmener dans une conception délirante ". Mais comment réagissez-vous, quand vous les mettez devant une bouilloire comme celle qui est devant nous, et que l'un d'eux a envie de réaliser cette petite composition avec des personnages complètement déformés, et ce qui me paraît à gauche être une bombe en train d'exploser ?

BM. : Je ris, parce que la personne qui a fait cette composition ne délirait pas. Mais, effectivement, il y a des personnes qui peuvent délirer parce qu'elles sont dans un processus de délire, et que quand elles sont à l'atelier, elles sont délirantes.

L'idée est donc que, par rapport à la réalité, il y a des moments où on leur dit d'aller au plus simple, non pour les censurer, mais en essayant d'en parler ensemble. Le processus délirant est handicapant dans la mesure où c'est angoissant. Il leur fait parfois commettre des actes qui sont effectivement délétères. Donc, dans l'atelier, s'ils sont délirants, on essaie de reprendre avec eux ce qui se passe, pourquoi ils dessinent cela ? On va essayer de décortiquer toutes les raisons ? Mais ce n'est pas de la censure. C'est essayer de comprendre avec eux, et leur expliquer qu'à un moment donné, cela dérape. Que la réalité est dépourvue de gros monstres dans le placard, que personne ne va les tuer. Parce qu'il y a aussi ce type de délire-là.

 

JR. : Mais pensez-vous que le langage que vous allez forcément diriger, puisque vous dites " on essaie de les aider, etc. ", peut compenser ce que, peut-être, exprimerait le dessin ?

BM. : Non. Ce sont deux plans différents. Qui sont complémentaires. Il faut savoir aussi que je travaille depuis une dizaine d'années avec les personnes qui sont dans cet atelier. Certaines sont là depuis moins longtemps. Mais de toutes façons, c'est un travail sur le long terme. Un travail de confiance. La maladie fait que parfois ces patients vont s'absenter, ne pas être bien, délirer… Puis ils vont revenir. Ils vont pouvoir avoir conscience de ce qui s'est passé…. C'est donc bien un travail de long terme. Ce n'est pas en une séance que l'on va savoir ce qui va se passer. Ni ce qu'il va falloir dire. Il y a des fois où l'on ne sait pas que dire. Personne n'est magicien par rapport à ces situations. C'est un travail d'accompagnement.

 

JR. : Y a-t-il des questions que vous auriez souhaité que je vous pose sur votre action en ce lieu, et que je n'ai pas posées parce que je suis tout à fait novice en ce domaine ?

BM. : Je voudrais juste dire que nous essayons de faire ces ateliers du mieux possible. Mais que c'est un vrai travail. Une vraie exigence, technique même si ce n'est pas très technique. Mais en même temps, j'espère que c'est un grand lieu de partage, un grand lieu de plaisir. Cela me paraît essentiel. Et dans une exposition comme celle-ci, les choses que l'on voit, les couleurs, etc. sont une expression vivante. Contrairement à la maladie qui est souvent mortifère, qui emmène vers des angoisses le sentiment de vide et de " on serait mieux si on était mort " . Visiter cette exposition, c'est réintroduire du vivant. Je souhaite que cela puisse perdurer pour tout un chacun. Et pour moi aussi.

 

JR. : J'ai vu vos patients visiter le lieu, rester devant les œuvres… Quand vous allez rentrer, comment allez-vous exploiter ce qu'ils auront vu ici ? En dehors du fait que vous affirmez que cette visite leur a montré des choses très positives.

BM. : Pour chaque exposition, je leur demande de parler de ce qu'ils ont vu. Ne pas dire " c'est beau, c'est pas beau… " . Mais : qu'est-ce ce qui vous intéresse ? Qu'est-ce que vous avez envie de savoir ? Donc les amener à être curieux, aller gratter un peu derrière. Déjà, hier, je leur ai demandé ce qu'ils auraient envie de faire, à partir de ce qu'ils ont vu. Certains ont parlé de l'écriture sur les tableaux. Nous avons donc des pistes de travail que nous allons réexploiter ensemble.

 

JR. : Il me semble donc que, si vous procédez ainsi, ils vont passer de sujets imposés, comme la bouilloire, à des sujets libres, puisqu'ils vont réinterpréter les œuvres qu'ils ont vues.

BM. : Non, ils ne vont pas les réinterpréter. Ils vont se servir de quelque chose qui va les avoir touchés. Ils vont réutiliser quelque chose qu'ils vont avoir remarqué. Je vais les aider à le réutiliser, parce que peut-être l'auront-ils oublié d'ici la semaine prochaine.

Mais quand j'impose un thème, en fait, je le " propose ", et à chacun de l'exploiter à sa façon. Ce n'est jamais très directif. Je ne dis jamais " on fait ça, ça ou ça… ". Je dis : " Je vous propose de travailler comme ça, voilà les outils… ". Eventuellement, ils vont procéder ainsi. Mais après, quand ils disent " on sait plus… ", je leur dis de chercher, qu'ils vont trouver des solutions.. Et, si vraiment ils calent, je les aide. Mais c'est à eux de trouver des solutions.

 

JR. : Vous avez dit tout à l'heure que certains sont absents, parfois. Est-ce qu'ils ressentent un manque ? Sont-ils heureux de revenir ? Ressentez-vous une différence entre ceux qui sont venus dans la continuité, et ceux qui ont interrompu leurs passages pour une raison X ?

BM. : Quand ils reviennent, c'est à leur demande. Dans l'atelier, ce n'est jamais une obligation. Si, à un moment donné, un patient déclare qu'il ne veut plus venir, nous en discutons. Mais je ne force jamais un patient à venir à l'atelier. Donc, quand quelqu'un s'absente parce qu'il est hospitalisé, ou pour toute autre raison, lorsqu'il revient c'est en connaissance de cause, puisqu'il sait comment fonctionne l'atelier. Et, s'il le fait, c'est qu'il a envie de revenir.

Dans leur travail, je ne vois pas de différence notable, parce que c'est vraiment sur le long terme. Par contre, pour l'un d'entre eux qui est là depuis dix ans, j'ai vraiment vu son travail évoluer. Et, cela, on peut le revoir avec lui. Je lui fais regarder son travail d'il y a un an, deux ans… Je lui demande s'il se souvient ?

On voit ainsi le chemin qu'ils ont parcouru, et c'est vraiment intéressant. Vraiment valorisant. Souvent, ils l'ont oublié. Mais, tout ce qu'ils ont vu entre temps, ce qu'ils ont vécu, s'inscrit quelque part.

 

JR. : L'une de mes amies qui anime un centre comme le vôtre m'avait un jour emmenée. L'une de ses patientes ne sait sculpter que des femmes enceintes. Elle m'avait ainsi offert une statuette d'une dizaine de centimètres qui représentait une femme en fin de grossesse. Mon amie me dit qu'elle est tellement en manque de maternité qu'elle ne sait que projeter ce manque et fait ce genre de travail à chaque séance.

Avez-vous déjà eu des cas aussi obsessionnels, parmi vos patients ?

BM. : Certains patients sont effectivement sur des thématiques qui reviennent constamment. La grande question est : Fait-il les en faire sortir ? Comment les accompagne-t-on dans cette obsession ? Est-ce gênant ? Est-ce délirant ? Notre travail ne se fait pas tout seul, il se fait dans une équipe, il y a donc d'autres prises en charge : médecins, médicaments, entretiens… Je pense que ce qui est tolérable, est dans la limite du confort et du bien-être du patient.

Nous-mêmes avons chacun nos obsessions. Quand on voit les œuvres des artistes qui sont ici ou ailleurs, chacun a des thèmes récurrents qu'il traverse, qu'il travaille, qui évoluent ou n'évoluent pas, qui régressent. Chez les patients, c'est peut-être plus marqué, plus pathologique, mais cela, je crois, fait partie de tout un chacun. On est plus ou moins fragile par rapport à cet état, Mais il ne faut pas le nier. Il faut en faire quelque chose, peut-être, ne surtout pas chercher à le gommer.

Entretien réalisé au Festival " Grand Baz'Art à Bézu, le 31 mai 2009.

Un autre compte-rendu de festival

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