MIREILLE BELLE, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais

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Jeanine Rivais :Mieille Belle, y a-t-il longtemps que vous faites de la céramique ? Comment en êtes-vous venue à cette forme de création ?

Mireille belle : Il y a une trentaine d'années, j'ai fait des stages pour une création beaucoup plus classique, des pots, etc.

 

JR. : De la poterie, en somme ?

MB. : Oui, en effet. Mais déjà, j'avais tendance à aller vers l'humain. Puis je me suis arrêtée un bon moment. Et j'ai recommencé, depuis environ une douzaine d'années, en utilisant mes connaissances en céramique, et en me dirigeant davantage vers la sculpture. Peu de pièces émaillées, mais des techniques de raku, etc.

 

JR. : A parcourir votre exposition, on passe de l'extrêmement sérieux au ludique, de la dérision à l'hyperréalisme… Comment définissez-vous votre démarche ?

MB. : Je dirai que, quelle que soit la tonalité, je recherche surtout l'expression. Ce qui m'attire, c'est l'émotion provoquée par un visage qui naît… Les visages sont très importants pour moi.

 

JR. : Cependant, si je regarde la série de petits personnages, j'y vois les curés, le diable…

MB. : Cette série est très récente. Ah : le diable, oui !!! Le diable !

 

JR. : Un prédicateur…

MB. : Non, non ! C'est un ivrogne philosophe ! Il raconte des histoires très bêtes avec des discours très intelligents et très convaincus.

 

JR. : Quand vous abordez un thème, par exemple le diable et le curé qui sont côte à côte, avez-vous l'impression d'être irrévérencieuse ? Ou est-ce le hasard qui les a rapprochés ?

MB. : C'est le hasard. Il est vrai que le diable me parle bien. J'aime beaucoup les diablotins, les petites cornes, etc. Mais en fait, ce n'était pas volontairement installé.

 

JR. : Chacun de vos petits personnages est donc indépendant ?

MB. : Oui.

 

JR. : Vos œuvres sont pratiquement toutes en terre mate. Pourquoi choisissez-vous le mat, alors que la plupart de vos collègues emploient des émaux ?

MB. : Je n'aime pas trop l'émaillage. Je suis plus dans la sculpture. Car, au niveau des visages, je trouve que les émaux écrasent les expressions. Il peut m'arriver de placer une petite pointe de rouge pour un côté ludique, mais la plupart du temps, c'est uniquement du mat.

 

JR. : Vous insistez sur le fait que vous travaillez surtout les visages. Alors, quand vous représentez deux personnages qui semblent être deux hommes, mais dont l'un est sans doute une femme puisqu'elle a de petits seins, qu'expriment-ils tous les deux, pour vous ?

MB. : Ils se rencontrent pour la première fois, donc ils ont envie de se tourner l'un vers l'autre, mais avec une certaine timidité. Tout cela reste très discret. Néanmoins, l'homme est bien " présent " !

 

JR. : Au fil de vos œuvres, certains manifestent le plaisir ou la souffrance. Mais l'un d'eux me semble à part qui est en train d'émerger ? C'est la douleur de l'enfantement ?

MB. : Oui, c'est cela. Pour moi, c'est la naissance, mais certains visiteurs y voient la mort ! Quel que soit le point de vue, cette œuvre ne laisse personne indifférent. Et, en tout cas, c'est pour moi une pièce importante. Pour moi, le vivant est très important également.

 

JR. : Néanmoins, j'en vois un deuxième qui, lui, n'est pas encore issu de sa gangue ?

MB. : Oui, celui-ci est un peu enfermé, parce que dans ma tête, c'est un peu difficile à analyser. Mais c'est vrai qu'il est un peu prisonnier.

 

JR. : Et la façon dont il est enveloppé symboliserait ses problèmes de vie, ses soucis ?

MB. : Oui. Ce sont des vêtements plutôt qu'un linceul.

 

JR. : Les oeuvres que je pourrais appeler des sculptures de Récup' ne me semblent pas appartenir à la même série ?

MB. : En effet, les petites sculptures et les bois flottés sortent pour la première fois de l'atelier, et ils sont un peu à part. Ils ont une autre cohérence.

 

JR. : Vous employez des terres beiges, d'autres noires. Quand vous les choisissez, qu'est-ce qui détermine votre choix d'une couleur plutôt que l'autre ? Par exemple, pour le personnage dont nous parlions tout à l'heure, il est noir et émerge d'une terre noire : vous auriez pu prendre du clair ? Qu'est-ce qui a déterminé votre choix ?

MB. : C'est le côté " matière " qui guide mes choix. Dans les bois flottés, ce sont des éléments usés. Neufs, ils ne donneraient pas le même résultat.

Toutes les œuvres sont faites avec la même terre. Simplement, pour certaines, j'ajoute des oxydes. J'aime leur donner un côté peut-être pas viscéral, mais un peu … Le feu, en somme. J'aime jouer avec le feu, faire des cuissons bizarres…

 

JR. : Mais vos sculptures n'ont jamais été traitées en raku ?

MB. : Si si !

 

JR. : Et vous les recolorez après ?

MB. : Non, ce sont des enfumages. Le passage par le feu me touche beaucoup. J'ai de grands personnages de deux mètres que j'ai enfumés. On m'a demandé pourquoi je ne les coupais pas pour qu'elles entrent dans un four normal ? Mais l'idée de les couper pour les recoller, ne me convient pas du tout. Elles doivent aller au four d'un seul tenant, même si elles cassent ! Elles passent l'épreuve du feu, debout !

 

JR. : Parfois, vous avez traité la terre de telle façon qu'elle ressemble à de la pierre.

MB. : C'est peut-être à force de frapper sur la terre qu'elle se tasse à ce point ? Je n'y avais pas pensé, en fait. Il est vrai aussi que ces personnages sont moins détaillés que les autres.

 

JR. : Quand vous dites avoir intitulé un couple " Pierre et le loup ", c'est parce que parfois, vous avez besoin de référents ; ou simplement parce que vous avez pensé à ce conte et à cette musique ?

MB. : Non. Je les avais fait pour une exposition où ce thème convenait parfaitement. Mais il est vrai que, de temps en temps, des musiques, des chansons, des textes que j'aime bien font naître des sculptures.

 

JR. : Et quand vous faites côte à côte David et Goliath ou Laurel et Hardy… Ou peut-être Cervantès…

MB. : Non, ce n'est pas cela. Mais il est vrai qu'elles ne sont pas par hasard sur le même présentoir. L'une s'appelle " Protection " et l'autre " Egide ".

 

JR. : Elles seraient donc plutôt du domaine conceptuel ?

MB. : Elles sont du domaine de la maternité ou de l'absence de maternité. D'ailleurs, le corps de ces œuvres est creux. En fait, leur conception est assez étonnante : j'avais fait une sculpture dans un bois de pommier extraordinaire, avec des veines magnifiques. Mais il y avait des fissures au niveau des bras. Et, en fait, le tronc était entièrement creux. J'ai trouvé magnifique d'être tombée justement sur ce morceau de bois !

 

JR. : A considérer l'ensemble de ce que vous avez apporté, il semble que le visage ne soit pas le seul important. Pour l'un, avant son visage, je regarde ses mains qui sont en imploration…

MB. : Oui, les mains sont pour moi très importantes. Beaucoup de sculptures, d'ailleurs, n'ont qu'une tête et des mains.

 

JR. : Certes, pour certains il est évident que le visage est important. Mais il me semble que, pour la plupart, l'attitude corporelle, la posture du corps priment le visage.

MB. : Oui. Mais c'est un ensemble. Mais il reste que je travaille surtout les visages et les mains. Et j'aime infiniment sculpter les mains. Les pieds sont plus anecdotiques. Ils sont souvent interchangeables. Les mains, jamais.

 

JR. : Y a-t-il d'autres questions que vous auriez souhaité que je vous pose, et que je n'ai pas posées ?

MB. : Eh bien, par exemple, ce que vous en pensez ?

 

JR. : J'aime bien le côté à la fois ludique et angoissé, de votre travail. J'aime bien aller de l'un à l'autre. De plus, ce travail sur la matité m'intéresse beaucoup. Je viens de visiter plusieurs de vos collègues qui sont dans des brillances parfois très marquées. Le contraste est donc saisissant entre votre travail et le leur. Non seulement ce contraste m'intéresse, mais aussi la raison pour laquelle vous faites ce choix.

MB. : Je crois que le brillant irait moins bien avec ce que je fais. C'est la matière, la matière brute, le côté sobre et un peu primitif, qui m'intéressent.

 

JR. : D'autant que sur la plupart de vos oeuvres, vous laissez la trace de vos pouces, de sorte que l'on " sent " le moment où vous les avez pétries.

MB. : Je trouve important de laisser dessus la trace du moment où je les ai fait naître. C'est une véritable aventure, surtout pour les grandes : le temps de les créer, les laisser sécher, les passer au four, leur faire subir l'épreuve du four, en espérant qu'elles la passeront sans problèmes… Et ensuite, il faut recommencer !... Et puis, il faut vivre avec. Quand je les fais, je ne me pose pas de questions, mais ensuite elles deviennent un peu envahissantes… Tout cela est difficile à expliquer ! D'autant que, comme j'expose peu, je vends peu. Et lorsque l'une d'elles part, j'aime bien savoir où elle va ? Poser mes œuvres dans une galerie, et revenir pour chercher un chèque, je n'en suis pas encore là !

 

JR. : Ce sont donc vraiment vos enfants ?

MB. : Oui, en effet.

 Entretien réalisé à Céramiques Insolites à Saint-Galmier, le 17 mai 2009.

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