VISIONS ET CREATIONS DISSIDENTES

EXPOSITION D'AUTOMNE DU MUSEE DE LA CREATION FRANCHE DE BEGLES.

Par Jeanine Rivais.

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Longtemps, ce furent les JARDINIERS DE LA MEMOIRE et leurs dix-sept exposants, qui jalonnèrent annuellement les manifestations du Musée de Bègles. Puis, ils changèrent de nom, les exposants furent moins nombreux. Mais le rendez-vous de fin septembre demeure dans ce musée une date à marquer d'une pierre blanche.

A l'automne 2008, ils étaient huit à proposer leurs créations : dessinateurs, peintres, sculpteurs :

PIERRE AEBISCHER : Sous ses dehors d'homme des bois, cet artiste crée des œuvres d'une finesse surprenante, en fin brodeur qui aurait des sautes d'humeur, l'amenant de passages finement ciselés, à d'inquiétantes opacités. Chaque trait, chaque point, chaque tuilage ou chaque arabesque sont les signes d'une agitation rentrée, dont les effets vibratoires entourent sans un souffle de répit, sans le plus petit espace vide, une imagerie onirique faite de rêves immobiles. Un travail qui atteste d'un besoin de concentration ne souffrant aucune distraction.

Le résultat est une œuvre faite de paysages fantasmatiques, d'une rigueur dépaysante. J.R.

 

DANIELE CARON :

Qu'est-ce qui apeure si fort Danièle Caron et ses animaux hybrides, plus humanoïdes que bestiaux ? Est-ce parce qu'ils semblent dépourvus d'habitat, les maisons qu'elle place " entre eux " étant infiniment trop petites pour leur constituer un abri, leur procurer une sécurité ? Et pourquoi ces êtres ne se regardent-ils jamais, alors qu'ils sont toujours en groupe ? Le danger viendrait-il du dehors, puisque tous fixent une unique direction : celle où se tient le visiteur situé en off ? S'agit-il donc d'un sentiment de crainte à l'égard d'autrui, qui amènerait l'artiste à les doter d'yeux multiples, pour leur permettre de rendre regard pour regard ? Mais si tel est le cas, pourquoi leur nombre n'est-il jamais satisfaisant et surtout pourquoi sont-ils toujours au mauvais endroit (cyclopéens, ventraux, sexés, etc.). Et cette gravité qui se lit dans ces yeux fendus en amande, cernés de lourds traits noirs, comme couverts de masques, n'est-elle pas paradoxale avec les couleurs éclatantes, étalées en larges plages monochromes ? J.R.

 

MARIE-JEANNE FARAVEL :

S'agit-il, pour Marie-Jeanne Faravel, de s'évader d'un quotidien difficile ? Ou bien, aime-t-elle se sentir l'ethnologue imaginative de peuplades dont les allochtones ont créé un environnement à leur image ? Chacune de ses oeuvres est en tout cas la peinture d'un monde très stylisé, sans souci de réalisme. Humano/végétal. Fantasmagorique et exubérant. Dont il est difficile de dire s'il est aquatique ou terrestre : où individus et végétation sont étroitement enchevêtrés, l'air de prendre appui sur le sol par des ramifications arborescentes. Un monde enfin, où n'existe aucun angle droit qui pourrait heurter, mais où tout est courbes et contre-courbes harmonieuses.

Reliés en des emboîtements verticaux, ces êtres très esthétiques, semblent avoir créé leur communauté en demi-teintes, en des violines douces, des verts bleutés, des bruns miellés, sans éclairage extérieur générateur de luminosités hors de propos ; comme issus des profondeurs d'une terre, où l'artiste serait partie à la découverte d'une civilisation porteuse de ses rêves, de ses fantasmes. Cette démarche ne rejoint-elle pas l'utopie de ces archéologues cosmiques, dont les yeux sont empreints de lumières galactiques qu'ils iront un jour visiter ? J.R.

 

BERND GEHRING :

Les oeuvres de cet artiste sont conçues en des bruns lumineux obtenus apparemment par des mixtures de vernis, d'encres, de goudrons et peut-être de brous de noix ; générant tour à tour des plages de brillants et de mats.

Dominés par de vagues silhouettes qui pourraient être l'ombre tutélaire d'énigmatiques ancêtres ayant laissé sur les parois les traces de créatures ectoplasmiques, qui sont ces petits allochtones, déposés à même le sol en des excavations de grottes aux limites incertaines ?… Placés là nul ne sait par qui… Uniques ou gémellés. Encore à un stade primitif de leur vie, puisqu'ils sont dépourvus de membres et dotés de visages aux traits mal définis ; leurs énormes têtes cabossées à peine séparées des troncs par des cous épais et courts ; dotés de microscopiques oreilles et de bouches réduites ; avec des yeux noirs sans pupilles. Comment, avec des traits aussi rudimentaires, et une telle raideur des personnages, l'artiste parvient-il à traduire des nuances de caractères et d'humeurs, allant de petites joies à des expressions de tristesse ?

En fait, Bernd Gehring est-il animé de la volonté d'engendrer une ethnologie bien à lui, en des lieux imprécis, et des temps indifférents ? Ou de ramener le spectateur vers des mythes antédiluviens, où l'être vivant ne serait pas encore sorti de la caverne ? Quelle que soit sa recherche, il sait créer des images universelles, dans un monde ni passéiste, ni futuriste, ni même simplement d'actualité. Il est l'auteur d'un travail obsessionnel, profondément humain et tendre, grave et poétique ; dont la répétitivité, l'immutabilité, et la charge psychologique sont d'emblée perceptibles ! J.R.

 

EMILIE HENRY :

Comme ces voyages au cours desquels s'accumulent des impondérables, les oeuvres d'Emilie Henry se détournent de l'itinéraire prévu, pour devenir réflexions sur la solitude, la difficulté d'être, sur le précaire équilibre qui lie les êtres de ce travail immobile, très dominé…. Il semble bien que, pour satisfaire sa quête de la lumière et de l'ombre, il lui faille rester en noir et blanc, tout au plus en des ocres légers. Et dans cette progression, elle a si bien dompté les nuances, les granités ou les veloutés, que chaque scène parle d'elle-même ; oblige sans littérature ni psychologie, le spectateur à suivre son imaginaire à travers les arcanes de son monde de ténèbres et de lumières ; caché bien au-delà de la réalité !

Car le " paysage " est, dans ses encres, aussi prégnant que les rares individus qui le peuplent. Restreint à sa plus simple linéarité. Comme si, plus l'artiste réduisait les signes, plus elle se sentait libre et épanouie ! Quant aux personnages, aux corps à peine esquissés, emmaillotés dans une sorte de magma/vêtement indéfini ; aux visages figurés par de simples ovales encapuchonnés, ils offrent au visiteur un monde de formes à la simplicité originelle ; toujours verticaux, dépourvus de bras, à la fois momies et fétiches conjuratoires se détachant sur un fond infiniment proche.

Faut-il imaginer que, dans cette austérité, presque cet ascétisme pictural, Emilie Henry inscrive son travail dans la recherche d'une harmonie salutaire, où la beauté des courbes, des volumes et l'absence de couleurs sont censées procurer un bien-être au corps et à l'esprit ?... Pas d'esthétisme, dans ces compositions. Mais un grand sens de "l'évidence", d'une sorte de beauté à la fois froide et brûlante, qui gagne immédiatement l'esprit et le coeur du visiteur !

 

 

FLORENCE MERCIER :

Les psychologues qui se sont intéressés aux œuvres dessinées, traitées au crayon ou à l'encre par leurs auteurs, ont conclu, entre autres raisons, qu'elles le sont toujours par besoin d'intimité. Si tel est bien le cas, Florence Mercier qui semble passer depuis quelques années, de longues heures penchée sur ses papiers, à les noircir à l'encre de Chine, doit forcément partager avec eux, une complicité de vieux amis. " Revivant ", sans doute avec beaucoup de tendresse, les contes de son enfance ? Cherchant la femme, se cherchant à travers celles qu'elle met en scène, sans cesse en quête des moyens picturaux aptes à éclairer ses interrogations. Chaque tableau est donc une re-création de son monde, un quotidien réinventé.

Parfois, dans sa volonté d'une œuvre atemporelle, elle choisit de placer ses personnages sur des non-fonds, de sorte que seule, est " lisible " la linéarité de la femme, du poupon ou du gri-gri qu'elle tient ; les filigranes à peine visibles derrière cet avant-plan… D'autres fois, le " tableau " emplit la feuille, constitué de personnages presque réalistes, enfants joufflus ou têtes de clowns ; ou au contraire quasiment magmatiques. D'autres fois encore, elle jette sur la toile, de grandes épaisseurs de matières. Des excès vont générer des reliefs, des vides vont apparaître. Rien d'organisé, donc, un fond informel ; des configurations aléatoires sur lesquelles l'artiste va tenter de plaquer de guingois un " individu " chaotique. Comme s'il n'était pas "fini", qu'il reste ouvert pour de nouvelles interventions ; qu'en fait, il soit en devenir, prêt à être " achevé "… Comme si l'artiste, en choisissant ses façons variées de poser ses créatures sur la toile, réfléchissait, jouait de ses questionnements, de ses humeurs ; explorait son monde intime à travers son œuvre personnalisée, comme toutes les créations originales. J.R.

 

COLIN RHODES :

Plus connu pour les très nombreux ouvrages qu'il a écrits sur les arts marginaux et la marginalité, Colin Rhodes proposait à Bègles une suite très diverse d'œuvres, allant de la photographie au dessin, à la linogravure, etc.

Quelle que soit la technique, l'œuvre portait sur l'humain : du couple de momies enlacées au pied d'un arbre ; aux êtres lovés autour d'un tronc, tels ceux de Pierre Rapaud qui jalonnent la forêt limousine ; au personnage central, presque hyperréaliste, et néanmoins imaginaire ; visage emperruqué couvert de tatouages semblables aux dessins aborigènes ; à celui encore, d'un noir profond sur lequel sont posés en blanc sans nuances, des scènes, des éléments, d'autres visages qui pourraient être ses pensées intimes ?

Une œuvre intellectualisée, surprenante. J.R.

 

MYRIAM RUEFF :

Il est difficile de préciser en quels matériaux sont conçues les oeuvres de Myriam Rueff : S'agit-il de bois, d'objets de récupération ? Sont-elles vraiment en métal, comme le suggère leur apparence ?

Quelle que soit la réponse, il semble bien que le cheminement en quête d'incertaines origines soit la préoccupation de cette artiste, qui réalise sous forme de sculptures, des êtres inachevés, offrant au visiteur un monde de formes à la simplicité originelle. Petits êtres d'une beauté primale, à la fois déroutants et fascinants. Toujours verticaux. Toujours humanoïdes. Leurs corps filiformes et paradoxalement courts, positionnés pour le travail, pour la lutte, pour l'amour, pour la danse… ; appuyés sur des jambes interminables et des pieds lourds et massifs. Leurs doigts élancés écartés comme dans l'énervement d'une conversation ou l'évidence d'un geste commun. Tendant leurs visages raboteux, aux traits mobiles et expressifs, en un geste d'espérance sans doute, de dynamique toujours. Ou au contraire, bandant leurs corps vers un même point lorsque les relie une étrange osmose, lorsque les entraîne une sarabande endiablée.

Par ailleurs, les créatures de Myriam Rueff sont de nul lieu et de nul temps ; simplement, elles sont " là " ; métaphores de vies qui ne peuvent exister que par le sens inné du mouvement qu'elle possède ; par le mélange d'éphémère et de durable qu'elles véhiculent, par leur totale adéquation entre création et imaginaire, porteuses d'un message intemporel d'une poésie si puissante que l'émotion du spectateur rejoint, d'emblée, celle du sculpteur. J.R.

 

PS : Alors qu'il est fortement question de changer l'implantation du Musée de la Création franche (pour cause de trop grandes richesses trop peu montrées par manque de place !) le printemps 2009 organisera une exposition pour les 80 ans d'Ignacio Carlos Tolra. Mais surtout, le public pourra visiter une importante manifestation autour des dessins et fusils d'André Robillard qui (avec quelques comparses) sera sur scène, sous la direction du metteur en scène Alexis Forestier. 3 Représentations seront données à Bègles.

Un autre compte-rendu de festival

 un autre artiste