JOËL BAST, sculpteur

Entretien avec Jeanine Rivais

**********

Jeanine Rivais : Joël Bast, vous avez introduit dans Banne, ce village très classique, un monde tout à fait étrange, inattendu, qui s'intègre tellement bien à la population, que par moment ils sont plus vrais que les autochtones ! Y a-t-il longtemps que vous sculptez ? Et qu'est-ce qui vous a amené à ces personnages grandeur nature, tellement réels qu'on les confond avec des vraies personnes ?

Joël Bast : Il y a à peu près cinq ans que je fais des personnages que j'appelle des "Présences " grandeur nature. Vous dites " on dirait des vrais ". Non, justement, ce n'est pas mon travail. Mon travail n'est pas de porter à penser que c'est du réel. Je veux rester à la limite de la caricature et du réel. Je ne fais pas vraiment, je n'essaie pas les formes académiques et les rapports académiques des corps. Ce que je veux marquer, c'est le mouvement, l'instant suspendu, arrêté. Qui est arrêté, mais dont on n'attend pas une suite immédiate. Le principal est de créer dans la tête des gens, le début d'une histoire qu'ils vont construire à une vitesse phénoménale, quelques secondes. On donne ainsi déjà raison d'être à ce que l'on voit. On construit un " pourquoi ", un " comment " qui est là en deux, trois secondes. Quand les gens racontent leur première rencontre avec les Présences, ils ont tout de suite un texte qui est très long par rapport au peu de temps où la rencontre s'est produite.

 

JR. : Une question par laquelle j'aurais dû commencer : Estimez-vous être à Banne comme un artiste singulier ? Ou comme un artiste d'aujourd'hui ?

JB. : Je trouve que ce n'est pas à l'artiste de se positionner ! C'est le rôle des critiques, des gens qui voient. L'artiste a créé, a avancé sur son travail, sa création. Quand on me propose deux solutions, comme dirait Woody Allen, je n'hésite pas, je prends la troisième, et je dirai que je me rapproche beaucoup de l'Art contextuel.

 

JR. : Qu'entendez-vous par là ?

JB. : Il n'y a pas très longtemps, je suis tombé par hasard sur un livre qui s'intitule " L'Art contextuel ", c'est-à-dire un art qui se fait hors des circuits commerciaux de l'art habituel, hors des galeries, des manifestations habituelles. Et puis, l'artiste ne produit pas une œuvre finie, léchée, que l'on va pouvoir accrocher. Qui est morte et ne demande plus qu'à s'empoussiérer. L'artiste crée quelque chose qui va évoluer, qui va continuer à vivre. Je me suis retrouvé dans cette définition, parce que mes personnages ne vivent que quand ils sont en situation, aux yeux des gens. C'est là leur raison d'être et leur fonction.

 

JR. : Cela n'empêche pas pour autant que vous apparteniez, à mon avis, à l'Art singulier.

Je ne suis pas tout à fait d'accord quand vous dites que vous n'essayez pas de les rendre réalistes…

JB. : " Réalistes " serait plus exact que " réels ", parce que je connais des gens qui font des personnages en latex par exemple, où l'on peut voir tous les petits poils sur les bras, où la copie du corps humain est parfaite. Mon travail est de susciter l'imaginaire, et de faire que mes gens, par un mouvement, soient exactement ce que montrent les livres d'anatomie : quand un corps bouge, il y a des points évidents qui sont en saillie, en tension… C'est ce qui m'intéresse, et non l'exactitude : aucun de mes personnages n'a d'oreilles. Plusieurs sont disproportionnés. Et pourtant -c'est là qu'est mon jeu et mon travail- ils pourraient être des gens. Cela permet aux visiteurs de se promener en se demandant chaque fois : " Celui-ci est-il vrai ou pas vrai ? " Et en se posant la question, cela les incite à regarder les gens.

En plus, mon travail est d'aller à l'encontre d'un idéal du corps humain. Si l'on a dans son imaginaire le concept du corps humain, c'est un corps qui n'existe pas. Les traits que je souligne, dans mes caricatures, sont ceux qu'ont toutes les personnes. Tous les gens ont des défauts par rapport à un idéal du corps que l'on ne rencontre que très rarement. Et ces défauts que l'on admet quand on les voit représentés, font que l'on se reconnaît par rapport à des gens qui ne sont pas idéaux.

 

JR. : Justement, vous avez parlé tout à l'heure des canons de la sculpture, de l'académisme ! Il ne me serait pas venu à l'idée de prononcer le mot " académisme " en regardant vos sculptures ! Ce qui m'intéresse en les voyant, comme je vous l'ai déjà dit, comme vous l'avez expliqué, c'est le leurre : ce grand-père piqué immobile, que j'évoquais plus haut, en le voyant du bout de la place, je me suis dit : " Tiens, Joël Bast a ajouté une sculpture ". Et quand soudain, il s'est déplacé, je me suis rendu compte que je m'étais laissée duper !

JB. : C'est pour cela que le mieux pour les sculptures, n'est pas quand la place est vide le matin, même si c'est intéressant pour les gens qui, en ouvrant leurs volets, découvrent un nouveau spectacle. Mais, ce n'est pas encore vivant. C'est le moment où les gens vont se promener, aller et venir parmi les personnages, donner vie à l'ensemble, et créer l'illusion.

 

JR. : Il me semble que, mis à part " le Dandy " qui est à côté de nous, l'ensemble de vos personnages sont des gens du peuple ?

JB. : J'ai un ami poète qui a résumé d'une façon que j'aime beaucoup, ce que sont mes personnages : plus vrais que faux*, etc. Ce sont des gens comme nous ! Parce qu'il faut bien sortir l'art de ces saloperies de musées empoussiérés ! Je comprends qu'on puisse stocker des témoignages du passé, mais il faut aussi donner la place aux vivants !

 

JR. : Pourquoi cette volonté d'en faire des gens du peuple ? Parce que, même si, comme vous le disiez, vous les sortiez du musée, rien n'empêche qu'ils soient des gens de la haute !

JB. : J'ai envie que le citoyen lambda se reconnaisse dans ces personnages. Je n'ai pas envie que l'on porte de jugement sur des personnages où l'on ne se reconnaîtrait pas. Après tout, peut-être que j'en ferai un jour ! Mais il ne s'est pas trouvé que j'en ai rencontré. Sans doute parce qu'on les rencontre moins en situation.

 

JR. : Une chose est certaine, ils ne sont même pas nos contemporains. Ils sont hors de tout temps, ils sont intemporels. Parce que la plupart sont habillés de façon très ringarde, très rétro.

JB. : Une chose m'intéresse beaucoup, c'est le temps. Plusieurs choses m'intéressent dans le temps : C'est déjà le temps. J'aime que l'on respecte le temps qui passe. C'est normal que l'on vieillisse, que l'on se cabosse au cours d'une vie… Et l'équilibre. Je pense que tout est affaire d'équilibre. Et, dans mes personnages, dans mes constructions, il y a des équilibres et les rapports de force quand je fais ma structure de grillage.

 

JR. : Justement, je voulais vous demander en quels matériaux sont faits vos personnages ?

JB. : Grillage à poules hexagonal mailles de 13 ! Qui est d'époque, parce quand je regarde les matches, je constate que les séparations sont faites en grillage comme le mien !

Et puis, du papier journal ou d'autres papiers, des nappes de restaurants, etc. Le tout, collé avec de la colle à papier peint.

 

JR. : Donc, des matériaux périssables ! Vos sculptures n'ont donc aucune pérennité ?

JB. : C'est la raison pour laquelle il est difficile pour des personnes d'envisager l'achat d'une sculpture, investir dans quelque chose qui n'est pas solide, garanti à vie ! J'en fais aussi en résine, mais je déteste la résine ! Sans doute à cause de cela, je me suis dit : " Même si l'art est important, il est quand même un peu superflu, et il n'y a pas de raison d'aller encombrer des lieux avec des objets en résine qui vont durer indéfiniment " ! J'aime beaucoup l'éphémère.

Mes personnages sont un peu fragiles, mais beaucoup de sculptures ne supporteraient pas les traitements auxquels je les soumets, quand j'en fourre vingt dans une caravane, que je les transporte par des chemins parfois douteux. L'avantage du grillage et du papier, c'est que je peux retendre un peu le grillage, remplacer un coin de papier. Une fois encore, tout est question d'équilibre, de rapport de force. Si je n'ai que des personnages très légers en papier, quand ils se bousculent, ils ne vont pas se faire mal. Mais si l'un est plus lourd, il va écraser tout le reste !

 

JR. : Vous les restaurez chaque fois qu'elles ont un accident ?

JB. : En général, oui ! Sauf si je manque de temps entre deux présentations. Dans ce cas, elles arrivent avec les traces de leur douloureux vécu !

 

JR. : J'aime vraiment beaucoup votre humour ! Voulez-vous ajouter quelque chose à propos de votre travail ?

JB. : Que je suis bien content d'être à Banne. Et puis nous en resterons là, parce que j'ai tellement parlé que je ne me suis pas écouté !

 

Entretien réalisé, à Banne, sur la place de la fontaine, au chant des cigales et réflexions des joueurs de boules, le 20 juillet 2006.

 

* " Entre mouvement et silence, ombre et lumière, ses personnages sont plus fous que vrais et plus vrais que faux. A la fois acteurs et spectateurs, ils nous interpellent. Baigneurs sur la plage ou badauds dans la rue, des gens simples que Joël Bast représente avec humour et talent ". (Michel Zoom, poète disparu)

(Extrait du catalogue).

 

un autre entretien

 un autre artiste