L'ART EN CORSE.

FRANCOIS BASSOUL (directeur de la Galerie Bassoul, Cours Grandval, à Ajaccio).

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Pierre Vellutini, "Note rouge".

 

Jeanine Rivais : Monsieur Bassoul, votre galerie est célèbre à travers toute la Corse. Racontez-nous son histoire.

François Bassoul : Cette pièce où nous nous trouvons a de tout temps, été essentiellement un lieu de rendez-vous pour des peintres. Son histoire commence au début du siècle. Mon père, Jean-Baptiste Bassoul, a reçu ici tous les peintres ajacciens, dont Corbellini, Péri, Canavaggio, mais aussi les artistes de passage: Avant 1900, Matisse est venu chercher la lumière en Corse. Il logeait Cours Grandval, à Ajaccio.

A cette époque, beaucoup de peintres travaillaient d'après nature, sur le site. Ils restaient trois ou quatre mois dans la région. J'étais alors tout enfant, et j'ai eu la chance de connaître des artistes qui, par la suite, se sont fait un nom, comme Strauss qui a exposé au Musée du Luxembourg, à Paris.

Tous ces artistes se donnaient rendez-vous ici. Ils se réunissaient très souvent, de sorte que mon père leur a finalement "sacrifié" une pièce afin qu'ils se sentent chez eux.

En fait, cette pièce n'a jamais été, au sens propre, une galerie: Mais, comme depuis la création de notre "maison", nous avons toujours vendu des encadrements, du matériel pour artistes, organiser des expositions est devenu le complément logique.

Du fait de cette situation, nous ignorons par contre les difficultés que rencontrent les autres galeries : Nous n'avons pas de personnel spécialisé, les employés de la boutique s'occupent également de la salle d'expositions. Nous n'avons pas de frais spéciaux (électricité, location, etc.), ils sont inclus dans les frais généraux du magasin. Nous ne pouvons donc pas, à proprement parler, désigner ce lieu comme une "galerie". Mais l'absence des difficultés financières vécues par nos confrères, nous a permis de durer depuis si longtemps et surtout de conserver cette pièce comme lieu de rendez-vous.

Nous avons l'intention de continuer dans cet esprit.

 

J.R. : Vous représentez donc, en fait, la tradition artistique d'Ajaccio !

F.B. : C'est cela. Nous sommes la plus vieille affaire d'Ajaccio dans ce genre de commerce.

Mon père l'a créée en 1911, et il a "ouvert" cette pièce en 1920. Depuis cette époque, se sont rencontrés ici, tous les artistes de passage ou vivant à Ajaccio. Ici, sont venus et ont bavardé Chocarne, Moreau, Strauss, Bonamici, Canniccioni, Poggioli, Chieze, Verdun, Bouchet et bien d'autres peintres. Péri a vécu à Ajaccio jusqu 'aux environs de l'année 27. Il s'est ensuite installé à Paris et a exposé à la Galerie Borghese, avenue .des Champs--Elysées, avec Jean-Gabriel Domergue et Guirand de Scévola.

 

J.R. : Quels clients, quel public, en 1992, avez-vous pour cette peinture traditionnelle à laquelle vous vous êtes, de tous temps, consacré ?

F.B. : Il existe un "bon" public, important et fidèle : Des médecins, des avocats et des gens qui, de plus en plus, s'intéressent à l'art et achètent des oeuvres. De ce point de vue, la situation en Corse s'est bien améliorée. Avant, à part les Ajacciens aisés, qui possèdent beaucoup de Corbellini, de Péri, de Frassati et d'oeuvres de peintres continentaux, c'étaient surtout des officiers de marine, français et anglais, des étrangers, séjournant l'hiver à Ajaccio, qui achetaient. Il y a maintenant une clientèle locale plus étendue qui a pris goût à la peinture. On nous demande très souvent des Corbellini, Péri, Frassat, mais il devient de plus en plus difficile de s'en procurer...

 

J.R. : Mais ce sont des peintres d'avant-guerre !

F.B. : Ah oui ! Mon père est mort en 1934. Mon frère et moi avons, depuis ce temps, perpétué la tradition familiale. Lucien Péri est mort en 1948, Corbellini en 1943 et Frassati en 1947. C'est pourquoi, pour les cérémonies du 500e anniversaire de la ville d'Ajaccio, avec M. Xavier Versini, Président du Comité d'Organisation de ces manifestations, avons-nous tenu à exposer les oeuvres de quatre artistes ayant vécu ici.

Ces quatre peintres, Corbellini, Bassoul, Péri et Frassati, étaient des artistes d'un talent incontestable. Ils ont su donner à leurs oeuvres une approche technique originale et authentique, fortement personnalisée. Ils nous permettent d'avoir un éventail significatif de la peinture corse de la première moitié du XXe siècle.

 

J.R. : Parlez-nous un peu plus longuement de ces quatre artistes.

F.B. : François Corbellini (1863-1943) était surtout attiré par le dessin et la peinture. Il a produit près de 2000 aquarelles. Il les vendait surtout à des Anglais de passage à Ajaccio : Elles sont donc aujourd'hui éparpillées aux quatre coins du globe.

Jean-Baptiste Bassoul (1875-1934) fut l'élève de Novellini. II avait une grande passion pour la peinture de chevalet. Il peignit de nombreux paysages, dont Ajaccio sous ses aspects les plus divers, et les villages de l'intérieur, notamment Bisinchi d'où il était originaire.

Lucien Péri (1880-1948) était essentiellement paysagiste. Ses oeuvres, d'une composition robuste, empreintes de poésie, étaient interprétées tantôt dans une pâte très grasse, tantôt infiniment légère. Il avait adopté une technique de détrempe qui lui permettait d'obtenir des effets aux couleurs mates.

Dominique Frassati (J896-1947) décora de nombreuses églises et réalisa des oeuvres de dimensions importantes dont " L'Epopée napoléonienne " au plafond de l'Hôtel de Ville. Il fut surtout un peintre de chevalet, et le seul artiste de son époque à considérer le paysage comme un genre secondaire. Il préférait les portraits, les scènes de la vie quotidienne ou de genre.

Jean-Baptiste Bassoul : " Le Vieux Médaillé".

 

J.R. : Vous parlez toujours de votre père créateur de la tradition par le truchement de cette "pièce/galerie". Parlez-nous de votre père artiste-peintre, en plus de ces quelques lignes biographiques.

F.B. : Mon père qui avait fait des études à Paris, à l'Ecole Nationale des Arts-Déco, était peintre-décorateur de métier. Il a décoré de nombreuses églises, lieux publics et maisons particulières.

Comme artiste-peintre, il était essentiellement paysagiste. Il peignait sur le site, même lorsqu'il utilisait des toiles de grand format. Il aimait les longues promenades à travers la campagne et avait toujours sur lui un carnet et un crayon Wolff (mine carrée). Il faisait de nombreux croquis et notait l'heure qui lui paraissait la plus favorable pour y retourner peindre. Il a procédé ainsi en Corse, en Balagne et en Castagniccia, à Girolata, dans la région de Corte et celle d'Ajaccio. Hors de Corse, il a voyagé en Italie, en Bretagne, en Provence. De ces voyages, nous possédons des croquis et des toiles. Il a fait peu de portraits, mais son " Vieux médaillé " avait obtenu un succès honorable à la Nationale des Beaux-Arts, en 1926.

 

J.R. Vous ne parlez, par ailleurs que de peinture. Quelles sont vos "relations" avec la sculpture ?

F.B. : Les sculpteurs travaillant en Corse n'ont jamais été nombreux. Très souvent, ils accomplissent des oeuvres monumentales, tels Bouardi, Elie Cristiani, et à l'exception de Toni Casalonga, Chilini, exposent peu en galeries.

 

J.R. Quels artistes vous demandent, actuellement, d'exposer ? Comment les choisissez-vous, et à quelles conditions (critères de qualité; finances; etc.)

F.B. : Nous avons des peintres professionnels qui exposent régulièrement depuis de nombreuses années et des peintres qui débutent. Nous les acceptons, leur permettant ainsi d'être encouragés et d'affronter le public et la critique.

En raison du nombre de peintres qui demandent à exposer, nous établissons le programme plus d'un an à l'avance.

Les conditions, en général, sont limitées aux frais incompressibles.

 

J.R. : Certains artistes d'art contemporain se fourvoient-ils parfois chez vous ? Quelles sont leurs réactions face à vos bouquets de fleurs et à vos paysages ?

F.B. : Les artistes contemporains viennent à la galerie à l'occasion de certaines expositions mais présentent leurs travaux et recherches dans d'autres lieux. Je pense qu'ils comprennent, s'ils ne sont pas sectaires, que tous les types d'expression picturale peuvent être proposés au public.

 

J.R. Inversement, que pensez-vous, vous directeur d'une galerie "d'art traditionnel " (même si, pour vous ce mot est approximatif), de l'''art contemporain" ?

F.B. : Je pense que l'art contemporain peut s'exprimer dans les formes les plus diverses, mais il doit être accessible et compréhensible. L'éducation du public peut sembler nécessaire. Quelquefois celle des créateurs d"'art fictionnel" également !

 

J.R. : Quelles sont, par exemple, vos relations avec la Galerie Artco, située à l'opposé de la gamme artistique que vous défendez ?

F.B. : Nos relations avec la Galerie Artco sont bonnes, nous nous rendons visite mutuellement à l'occasion de l'exposition de tel ou tel artiste, mais nous n'avons pas, à proprement parler, de relations professionnelles.

 

J.R. : Que pensez-vous de la situation artistique corse ?

F.B. : Elle bouge beaucoup et évolue particulièrement vite depuis une vingtaine d'années. De nombreuses galeries fonctionnent actuellement en Corse, dans les principales villes et dans les agglomérations de petite et moyenne importance.

Les artistes sont nombreux dans tous les genres, traditionnel, contemporain, tant en peinture qu'en sculpture. Peut-être parviendra-t-on, un jour, à la reconnaissance d'une expression artistique qui, en fait, a toujours existé en Corse. Tout cela est renforcé par l'action des musées corses, les expositions et publications thématiques qui devraient se multiplier au cours des prochaines années. La peinture corse, moderne et contemporaine a un grand besoin d'être connue. La négation de l'une par l'autre risquerait d'aboutir à l'appauvrissement d'une recherche d'identité…

 

J.R. : Que savez-vous des difficultés rencontrées par les artistes (peinture traditionnelle ? Fictionnelle ?

F.B. : La plupart des artistes dont nous exposons les œuvres exercent une autre profession et ont d'autres rnoyens d'existence. Même pour la peinture traditionnelle, les moyens manquent souvent. Cependant, certains artistes au talent confirmé, comme Pierre Vellutini, pour ne citer que lui, vivent de leur art. En règle générale, les difficultés à "vivre de son art" sont communes, hélas, à toutes les formes d'Art, s'il est sincère, chez nous comme ailleurs.

 

J.R. : Quelle serait, selon vous, pour un Corse ayant les moyens d'acheter des oeuvres, la collection idéale ?

F.B. : S'agissant de peintres corses de la première moitié du XXe siècle mais toujours actuels, même si, pour certains ils prêtent à sourire : Péri, Frassati, Corbellini, Caniccioni, Poggioli, Bach, Cardella, Louis de Casabianca. Je ne citerai pas les peintres vivants, ils sont trop nombreux et je risquerais d'en oublier malencontreusement !

 

CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 287 D'AVRIL 1993 DES CAHIERS DE LA PEINTURE ;

UNE TOILE JEAN-BAPTISTE BASSOUL AVAIT FAIT LA COUVERTURE DE CE NUMERO.

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