THIERRY BARRE, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Thierry Barré, estimez-vous être à Banne en tant qu'artiste singulier, ou en tant qu'artiste contemporain, puisque désormais le festival s'inscrit sous les deux labels ?

Thierry Barré : Contemporain. Les matériaux et les technologies que j'utilise sont très contemporains. Il y a dix ans, il aurait été impossible d'avoir ce genre de tirages. Je suis donc dans les contemporains purs et durs !

 

JR. : Qu'est-ce que vous utilisez donc comme matières ?

ThB. : J'appelle ces matières des PPPP (Peintures photographiées de Poissons Poulets) ! Ce sont des peintures, car je suis avant tout peintre et sculpteur. Et puis, un jour, en faisant des croquis, j'avais acheté des vrais poissons : j'ai commencé par une tête de thon. J'ai trouvé cela très beau, on dirait du métal brossé. J'ai donc commencé à dessiner sur des feuilles blanches. Bientôt, les jus se sont mélangés avec les encres. J'ai trouvé le résultat très beau. Mon fils était là, alors je lui ai proposé de faire des photos, des séances où des peintures seraient mélangées à de vrais poissons. J'ai acheté des maquereaux, etc. A ce moment-là, je n'avais pas encore pensé à leur ajouter des pattes. Et c'est en cherchant sans idée préconçue que j'ai dessiné des pattes. C'est alors que j'ai senti avoir touché quelque chose d'intéressant.

Depuis, je travaille sur mes poissons-poulets. Car c'est aussi ce qui fait l'intérêt de la chose : un corps de poulet sur une tête de poisson ! On se retrouve avec un " raptor ", un dinosaure, cela devient darwinien !

 

JR. : Et pourquoi un poulet ? Pourquoi pas un autre animal ?

ThB. : Je n'en sais trop rien ! Les pattes et la crête m'ont intéressé. Un poisson-coq ! Je ne suis pas le premier à avoir procédé ainsi. Picasso l'a fait. Dans un film où on le voit dessiner, il part d'un poisson, il ajoute une tête, une queue, une crête…

 

JR. : Mais ce genre de mutation n'est-il pas un peu angoissant ? Ou bien est-ce purement un plaisir jubilatoire ?

ThB. : Oui. Je prends beaucoup de plaisir à ce genre de création. Parce que, pour finir, ce sont de vraies peintures où je travaille à plat (même si la verticalité fonctionne). La photo est prise de dessus, et quand on la met verticale, on a la sensation que tout est debout, et que cela tient. Mais en fait, c'est réalisé à plat sur une grande table, avec tous les matériaux : de la peinture, des pigments, des colles, du sable… mais aussi des vrais poissons, des vrais poulets, du métal, du bois, des vrais citrons, des légumes… Et puis je compose des tableaux avec tout cela. Nous nous organisons pour prendre les photos sur une journée. J'essaie, au cours de cette journée, d'élaborer les meilleurs tableaux possibles, mais quelquefois c'est raté ! Quand je trouve que c'est bon, mon fils photographie. Il fait chaque fois environ quatre-vingts photos. Et, au final, il y une ou deux par jour qui sont intéressantes. Parce que, dès que les poissons sont trop couverts de peinture, je n'arrive plus à les laver, les poulets également. Après, il y a trop de jus, ils sont pourrissants… Certaines couleurs ne fonctionnent pas. Parfois, je mets trop de noir, ou pas assez ! Depuis deux ans et demi que je travaille sur cette idée, je dois avoir vingt-cinq très bonnes photos !

 

JR. : Donc, vous ne photographiez pas le poisson, et ensuite vous peignez dessus ? Vous peignez dessus, et ensuite vous le photographiez ? Pourquoi procédez-vous de cette manière ?

ThB. : Parce que l'idée " est venue comme ça " ! J'ai composé ces tableaux et j'ai commencé à peindre sur les corps des poulets. Les premiers étaient simplement des poissons posés sur des peintures, et je me contentais de faire les pattes et une crête au pastel. Et puis, un jour, j'ai commencé à peindre sur les poissons, puis j'ai fait des rayures, ils sont devenus des poissons rayés, c'est devenu un peu mon style. J'habite dans les Yvelines, à Montfort-L'Amaury, j'ai eu la chance d'ouvrir une galerie cave à vins avec mon beau-frère et parmi nos clients, nous sommes devenus amis avec Ianatus Bertrand, le photographe. Il m'a prêté son appareil, m'a conseillé pour le laboratoire. Je bénéficie donc d'excellents tirages. Et c'est ce qui est très étonnant dans le résultat : si je n'avais ni les moyens, ni les connaissances pour avoir des tirages de cette qualité, je pense que le résultat serait beaucoup moins intéressant. Quand le tableau est là, c'est assez inouï de voir les pattes de poulets " accrochées " au ventre du poisson.

 

JR. : Quand vous changez un peu de palette, et que vous mettez un poisson le ventre en l'air, dans deux mains qui de toute évidence, le tiennent tendrement, pourquoi exprimez-vous cette tendresse, alors que sur d'autres tableaux, vos poissons ont des airs féroces ?

ThB. : Ce qui est intéressant, c'est qu'il y a une dizaine d'années, le poisson se vendait mal. Les galeristes disaient que les taureaux, les chevaux, avaient la cote, mais pas le poisson. Et voilà que, depuis deux ans, on en voit de plus en plus. On sait maintenant que c'est un très beau symbole dans toutes les religions. En Asie, le poisson est adoré comme symbole de générosité, d'abondance… Il est même associé à l'oiseau, à la cigogne, etc. D'où mes poissons-poulets… Mais aujourd'hui où on donne de la farine de poissons à des poulets, et de la farine de poulets à des poissons, l'idée m'est venue de ces mutations assez drôles, assez provocantes. Peut-être ceux qui semblent plus agressifs, sont-ils ces espèces d'hybrides maquereaux en pleine mutation ?

J'en suis venu, maintenant que tout est plus élaboré, à préparer le travail plusieurs nuits auparavant, parce que je ne peux plus improviser comme je le faisais au début. Je sais maintenant ce qu'il faut faire et ne pas faire. Un jour, j'ai eu envie de faire des natures mortes à l'ancienne, des poissons en décomposition avec des faisans, des poulets suspendus… J'avais imaginé mettre une toile blanche, et faire des trous pour les visages et les bras. L'amie qui était venue travailler avec moi est restée allongée trois heures sous cette toile ! Je lui ai mis des poissons dans les bras, je les ai peints, je les lui ai mis au-dessus de la tête, etc. Nous avons fait dans cette journée-là six photos, dont trois étaient bonnes, l'une avec des brochettes de poulets qui ressemblent à des banderilles, c'est devenu " Les poissons-poulets n'aiment pas la corrida "… Et puis des écorchés qui sont la genèse des poissons-poulets… J'aime beaucoup cette série, avec ces poulets un peu dépouillés, très japonisants, un peu zen. Voilà où j'en suis actuellement.

 

JR. : Ce qui m'étonne, avec ce poulet accroché comme prêt à être étripé, c'est que son ventre compris en entre deux bandes blanches, représente une tête. On voit bien les yeux, un nez, une bouche ?

ThB. : Oui, mais ce n'est pas volontaire.

 

JR. : Quand vous composez ainsi vos tableaux, ou vous n'avez pas de fond, ou vous avez un fond non signifiant. Mais tout de même évocateur, par exemple un mur maculé par les précédents saignements…

ThB. : Oui. Au cours des séances, les fonds s'enrichissent de l'évolution du travail, des couches qui s'ajoutent… Il y a très peu de saignements, tout ce qui est rouge est de la peinture réalisée avec un très beau pigment qui arrive du Maroc. Il est vrai que toutes ces couches, nettoyages, salissures… enrichissent les fonds. A un moment donné, effectivement, il y a une sorte de saturation très sale du fond. Nous faisons encore quelques photos " pour voir ", mais en général elles sont ratées. A la pureté de la première couche qui est un peu faible, s'ajoutent les apports au milieu de la journée, qui donnent des fonds très riches, retravaillés, grattés. Et au bout d'un moment, il faut tout changer, parce que je présente avant tout des peintures. Pas des photos recomposées, retravaillées.

 

JR. : Justement, c'était la question que je voulais poser : puisque vous êtes parfaitement capable de les peindre, même avec les mutations que vous souhaitez… pourquoi les photographiez-vous ? Que vous apporte le fait de les photographier ?

ThB. : Je ne veux pas faire de l'hyperréalisme et peindre des têtes ou des pattes de poulets ! Cela ne m'intéresse pas. Alors qu'avec ce procédé, j'obtiens des résultats hyperréalistes, voire surréalistes, et le résultat se surprend toujours. Dans ce résultat, il y a une sorte de perte de vue en tant que spectateur. En peignant en plus les corps et les fruits et légumes, où est la peinture ? Où est la photo ? Où sont le vrai et le faux ? C'est ce que je trouve intéressant.

 

JR. : D'habitude, l'artiste peint justement ce qu'il a envie de peindre. Sauf accident où il n'y parvient pas. Or, vous me dites que vos photos sont les photos de quelqu'un d'autre : êtes-vous absolument sûr qu'il vous " rend " exactement ce que vous avez envie d'obtenir ?

ThB. : Oui, parce que c'est le réalisateur, c'est le technicien. Il est au-dessus de moi avec ses projecteurs, il prend donc exactement ce que j'ai fait. Il a un très bon matériel, il fait d'excellents tirages. Il y a donc sur la table " mon tableau ". Effectivement, avec la lumière, je pars d'une définition qui est intéressante par rapport à la réalité, mais C'EST la réalité sur la table, au moment où il a pris la photo.

 

JR. : Finalement, à quelques exceptions près, votre monde est un monde féroce, dur en tout cas ?

ThB. : Non, je ne pense pas. Je le trouve plutôt plein d'humour, plutôt drôle.

 

JR. : Je dirai donc que mon sens de l'humour est gravement pris en défaut !

ThB. : Moi, tout ce travail me fait rire. J'aime bien ces compositions un peu sordides, un peu sales, un peu " trash ".

 

JR. : Ce que vous venez me répondre corrobore mon impression : à savoir que votre monde n'est pas un monde " gentil " !

ThB. : Oui, d'accord. Sauf ici, à Banne, où on est bien ! Je suis très sensible à l'environnement, à tout ce qui touche à la nature, tout ce qu'on peut perdre, ces animaux qui disparaissent, cette nourriture gâchée ou mal faite… Tout cela me fait beaucoup de mal. J'en souffre beaucoup. Et cela me met en colère.

Peut-être que mon choix pictural est, sans que je m'en rende compte, le résultat de cette situation qui me tracasse ! Toujours à travers l'humour, mais c'est dit. Les gens comprennent tout de suite le rapport entre mon histoire de poissons et de poulets, et la malbouffe.

 

JR. : Il faudra que vous en fassiez muter un en José Bové !

ThB. : Quelque chose comme ça, oui. Mais avant tout, il faut que cela reste étonnant. J'aime beaucoup les derniers, avec les fonds blancs. Et paradoxalement, celui dont je pensais qu'il devait choquer le plus, et que j'ai longtemps hésité à montrer, est celui que les gens préfèrent. Car cela leur saute aux yeux, cela les étonne et les fait sourire, car ils comprennent tout de suite ce principe de couper des chairs, et de les assembler différemment, de façon à créer une sorte de créature qui peut ressembler à l'ancêtre des poulets, une sorte de ptérodactyle qui se serait transformé au cours des millénaires. Je pense que les gens ont en tête des archétypes, ils sont très surpris par cette photo-là, qui représente un corps de poulet avec une tête de poisson.

 

JR. : Y a-t-il une question que vous auriez aimé entendre et que je n'ai pas posée ?

ThB. : Oui, sur le plan technique, à propos des tirages. Chaque photo -je répète que ce sont de très beaux tirages- est contrecollée sur de l'aluminium, et donc résistante au temps. Chacune est tirée à huit exemplaires comme l'impose la loi. Ce sont donc des œuvres uniques, plus quatre épreuves d'artiste numérotées, signées, certifiées. Avec cela, nous allons partir dans l'International, puisqu'il n'y a pas d'équivalent, ce qui paraît étonnant. J'ai vu de grandes galeries, des grands salons parisiens, il y a plein de photographes, mais le fait de peindre sur de vraies natures mortes n'existe pas.

 

JR. : Vous êtes donc un précurseur, et cela vous permet de foncer ?

ThB. : On m'a prédit que j'allais sans doute être beaucoup copié. Voilà une vingtaine d'années que je fais de la peinture et de la sculpture, mais il n'y a que deux ans et demi que j'ai trouvé ces poissons-poulets et ces peintures-photographies. Alors, oui, je fonce !

Entretien réalisé à Banne, dans les Ecuries, le 18 juillet 2006.

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