THIERRY ET JO BARIOLLE, CREATEURS ET ANIMATEURS DE

" COURANTS D'ARTS ", EXPOSITION D'ART INSOLITE .

Entretien avec Jeanine Rivais.

**********

Jeanine Rivais : Me voici donc face à vous deux, fondateurs de l'Association AMIS et organisateurs de l'exposition qui se déroule dans l'abbaye de Nottonville.

Dites-nous quelques mots de l'un et de l'autre.

Jo Bariolle : Je peux vous parler de la création de l'association. Il y a deux ans, nous avons organisé une exposition dans notre village de Miermaigne. Nous nous sommes vite rendu compte que nous pouvions faire seulement de petites expositions. Que pour organiser des manifestations importantes, il nous fallait l'aide des institutionnels, et que pour cela, il fallait créer une association. Ce que nous avons fait. Comme Thierry se débrouille très bien en informatique, il a eu l'idée, afin que les artistes puissent être connus, reconnus du monde entier, qu'ils puissent échanger, dialoguer… de créer un site Internet qui regroupe maintenant plus de 400 artistes. A travers ce site, nous avons pu solliciter des artistes pour une exposition, et nous avons décidé d'organiser une manifestation importante en Eure-et-Loir, puisque un département où, -bien qu'il soit facilement accessible parce que proche de Paris- il n'y a pas beaucoup d'expositions, surtout en milieu rural. Il s'agissait d'apporter un peu de gaieté à travers la campagne.

 

JR. : Une fois l'association créée, vous avez donc créé un site qui est une petite merveille, et qui, en même temps, fait mon désespoir, je l'ai déjà expliqué plusieurs fois à Thierry, parce que les images en sont mobiles, et impossibles à " repiquer ". Je le trouve néanmoins très original, et agréable à regarder. Quel est le rôle de ce site -en tant que site, vous venez de l'expliquer- par rapport à votre exposition ?

TB. : L'exposition en est la continuité. Le site est une communication permanente comme tout site Internet à travers le monde. Et il permet de maintenir le lien entre les artistes. Il continue à grossir, et je pense que d'ici quelques mois, nous arriverons facilement à 450 artistes. Il y a deux parties sur le site : une partie peintres et sculpteurs ou assimilés, parce que nous ne voulons pas être enfermés dans un carcan ; nous voulons ratisser large. C'est pourquoi nous l'avons appelé " Art insolite ", parce que ce terme veut à la fois tout dire et ne rien dire. Mais il y a aussi toute la partie " environnements ", que nous avons développée, avant de connaître les peintres et les sculpteurs. Nous allons continuer à faire des prospections sur tous les environnements, les anarchitectures. Le site est donc le moyen de maintenir le contact en permanence.

 

JR. : Vous venir de dire que " l'expression 'Art insolite' désigne tout et rien ". Il me semblait pourtant que ce mot avait été choisi pour contourner le mot " Singulier " qui est de plus en plus galvaudé, il faut l'admettre ?

JB. : Galvaudé, je ne sais pas. Ce que je pense, c'est que les artistes qui sont sur le site, et qui appartiennent peu ou prou à cette mouvance, sont d'inspirations très diverses. En même temps, très proches et ne se voulant pas intellectualisés. Le plus grand nombre a des prix qui sont abordables également par le plus grand nombre. Ce qui rend cet art accessible, et permet de le promouvoir autant que possible par des gens qui le connaissent, achètent, aiment, mettent en rapport les amateurs et les artistes.

 

JR. : Tout de même, vous avez labellisé ce mot. Jusque-là ; chacun disait : " Tiens, ces gens-là sont insolites " : il était employé comme adjectif à l'usage des artistes. En l'accolant au mot " Art ", vous en faites un sigle.

JB. : C'est parce que, depuis que Dubuffet a baptisé l'Art brut "Art brut", et qu'ensuite il a interdit que l'on emploie le mot, on a considéré que certains termes devaient être la propriété exclusive de quelqu'un. Il n'en reste pas moins vrai que " singulier " ou " insolite " sont des mots qui ont une signification en français ; et que toutes les choses qui sont insolites ou particulières, peuvent s'appeler " singulières ".

TB. : Nous avons même pensé à une époque employer " Singuliers Pluriels ".

 

JR. : Ce label existe déjà. Dans le Midi de la France.

JB. : Certainement. Peu importe. Ce qui est insolite, l'est bien. Et nous n'allons pas empêcher les autres d'employer " insolite " au singulier. Simplement AMIS en revendique l'identité. Mais pour le reste, les termes sont des mots français et elle en laisse à chacun le libre usage.

 

JR. : Je trouve amusant qu'ayant vu 55 artistes sur 56 exposants, le mot " Singulier " soit connu d'une façon générale. Par contre, ce mot " insolite " employé pour la première fois a été interprété de façon très diverses. Par exemple, quelqu'un m'a dit : Selon la façon dont je fais mon taureau, il est insolite ou contemporain ! C'est-à-dire que la plupart ont complètement détourné le sens du mot " insolite ", au même titre que le mot " singulier " qu'ils emploient au sens d'original. Je leur rétorque à chaque fois que ce n'est pas au sens de " tout artiste est singulier " qu'il faut l'entendre, mais en tant que membre ou non de cette mouvance.

JB. : Tout à fait.

TB. : Chaque artiste est forcément singulier.

 

JR. : Sur quels critères avez-vous invité ces artistes ?

TB. : Nous avons forcément été obligés de faire une sélection. Ce que je n'aime pas. Nous aurions pu terminer à plus de 80 artistes. Il a donc fallu choisir. C'est en cela que j'aime Internet, parce qu'il n'y a pas de limites.

 

JR. : En fait, ce site serait également le complément des obligations relatives aux expositions ?

TB. : Pas un complément ! Il est à l'origine. Il est fédérateur. C'est lui qui nous a donné envie de faire l'exposition. C'est un outil extraordinaire !

 

JR. : Un objet de souffrance !!

TB. : Il y aura comme partout des abus, des détours. Vous parliez des images ! Je les ai voulues mobiles parce que, d'abord, elles vivent ; mais d'autre part je ne voulais pas mettre des images trop petites, sinon on ne voit rien. C'est aussi une question de place, parce que le dérouloir à l'infini, n'est pas facile. Enfin, pour les artistes, c'est un gage que l'on ne puisse pas prendre leurs images.

JR. : Au chapitre des regrets, Praz-sur-Arly n'existe plus, alors qu'il a été très proche de cette mouvance. Par contre, Banne existe toujours : comment définissez-vous votre exposition par rapport à celle de Banne, puisque vous avez sensiblement le même nombre d'artistes ?

JB. : Nous n'avons pas créé cette manifestation pour nous comparer, pour faire " comme "… Banne est magnifique. Le village est sensationnel. Et c'est une très belle exposition. Mais de Paris, contrairement à notre région, les gens n'iront pas, c'est trop loin. Alors, puisque nous avons choisi la même mouvance, pourquoi ne pas importer ce qui se fait à Banne, dans notre région ? Que d'autres gens puissent en profiter.

TB. : L'Eure-et-Loir, c'est la terre brûlée. Il n'y a rien. Nous partons de rien ! Quand on part de rien, on pense que l'on va arriver à quelque chose. Avec les avantages et les inconvénients que cela implique.

Ceci dit, c'est un stress incroyable, des mois de préparation, une semaine de manutention, etc. Mais de toutes façons, ce que nous vivons ici est la plus belle chance que l'on puisse rêver.

JB. : Nous avons eu plus de monde que prévu, nous ne nous en plaindrons pas ! Même si cela a provoqué un beau désordre !

TB. : Au fond, nous aimons bien le désordre ! Pour l'ordre, il y a les musées.

 

JR. : En somme, vous êtes insolites, même pour l'organisation !

TB. : Nous sommes en marge dans notre tête, de toutes façons !

 

JR. : Vous parliez tout à l'heure de " terre brûlée ", c'est-à-dire de zéro. Comment a réagi la presse locale ?

JB. : Ils nous soutiennent, ils nous aident. Chaque jour, il vient un journaliste dans nos murs. Hier, nous avons eu une interview, la veille un article sur notre association, puisqu'il n'avait pas encore de photos. Ils essaient de nous soutenir au mieux.

TB. : Même FR3 est venu un après-midi.

JB. : Nous ne pouvons pas nous plaindre, ni en vouloir aux médias. Je regrette par contre, que les municipalités les plus proches n'aient pas répondu favorablement à nos demandes d'affichage.

 

JR. : J'ai oublié de vous demander pourquoi " Courants " d'arts ?

TB. : Justement, parce que c'est de l'Art insolite. Que nous ne souhaitons pas, ni pour nous, ni pour qui que ce soit, être enfermés dans une mouvance.

JB. : Ni dans une appellation très contrôlée.

TB. : Je regarde souvent les déclarations des gardiens du Temple, voire les intégristes de l'Art brut. Il n'y a pas que de l'Art singulier, il y a d'autres choses…

 

JR. : Nous n'allons pas épiloguer sur le terme " Art singulier " devenu complètement obsolète.

TB. : Je ne veux surtout pas entendre les gens répondre : " C'est de l'Art ceci ou cela ". Je ne le veux surtout pas.

 

JR. : Soyez rassuré. A ma deuxième question qui était : " Comment vous sentez-vous relié à l'Art insolite ? ", la plupart ont répondu très librement, " C'est ma famille " ou au contraire " Je me sens ici comme ailleurs "…

TB. : D'où l'expression " Courants d'Arts ". Dans cet esprit d'ouverture.

 

JR. : Je voudrais maintenant que vous énonciez une question que l'on ne vous a jamais posée, et que vous auriez aimé entendre ?

JB. : " De combien avez-vous besoin ? " Cela nous permettrait de ne plus mettre à la tâche tous nos amis qui se sont dévoués bénévolement pour organiser cette exposition.

 

JR. : La plupart des festivals complètent leur exposition par des catalogues. Avez-vous déjà envisagé d'en éditer un ?

JB. : Bien sûr que nous aimerions ! Mais nous n'avons pas les moyens.

TB. : Evidemment, si nous demandions 100 à 150 euros à chaque artiste, nous pourrions le faire. Mais nous entrerions alors dans le camp des institutionnels. Ce qui me déplaît, c'est que les gens qui procèdent ainsi sur le dos des artistes, prennent l'argent à l'avance, et advienne que pourra. Nous n'avons pas cette démarche.

Parlons de l'avenir où nous pouvons affirmer que nous continuerons tant que nous aurons les artistes à côté ou devant nous. Ce que nous voudrions faire dans un second temps, c'est récupérer une vieille maison qui est dans notre village ; un ancien presbytère du XVIIIe siècle, avec un immense parc, qui appartient à la Fondation de France.

JB. : Selon le legs, nous pourrions en bénéficier, avec le soutien de la mairie. Or, le maire serait d'accord. Encore faut-il que la Fondation de France signe les papiers.

TB. : Ils sont d'accord sur le principe, mais ils ne l'ont pas écrit. L'avenir serait alors d'organiser des expositions permanentes, personnelles ou collectives, et tous les ans, faire ce que nous avons fait ici : un rassemblement dans l'esprit convivial : on écoute de la musique, on mange, on boit un coup !

JB. : Il y a un immense parc, une grosse bâtisse carrée, avec une dépendance tout en longueur, dans laquelle on peut faire ce que l'on veut. Nous en ferions un endroit qui s'autofinancerait. Et puis, grâce aux expositions, à des soirées à thèmes et à la restauration… nous générerions des emplois pour le village et des revenus pour l'entretien.

TB. : Notre but, en fait, c'est de parvenir à tout mélanger. L'art, la vie, la convivialité…

 

JR. : La convivialité est bien là. Toutes les réponses ont été unanimes.

JB. : Il faut que chacun se sente bien. On ne peut avoir l'excellence que lorsque tout le monde est à l'aise. S'ouvrir aux autres, parler…

TB. : Absolument. Nous espérons donc récupérer cette maison, parce que Miermaigne présente un gros avantage : Nous avons toute l'infrastructure sur place. Le village est à 5 km de l'autoroute. A 1h15 de Paris. 75 km du Mans. Nous sommes au milieu de grandes villes accessibles.

Nous l'avons bien vu, il y a deux ans, lorsque nous avions organisé " le jour de l'art ", où nous avions bénéficié d'un temps splendide (Ce qui n'était pas le cas à Nottonville où tous les fantômes de l'abbaye s'étaient déchaînés pour faire pleuvoir tout le week-end ! La preuve en est, les signes cabalistiques inscrits sur la charpente du dortoir des moines !), où nous n'exposions que des sculpteurs et où tout se passait dehors, nous avions eu un monde fou.

 

JR. : Voulez-vous ajouter quelque chose ?

JB. : Pas du tout. Nous voulons vous remercier pour le travail que vous effectuez.

 

JR. : Mais je suis heureuse, ici, je suis dans mon élément, au milieu des artistes. Alors, à l'année prochaine !

Entretien réalisé le 17 juin 2007, à Nottonville.

Un autre compte-rendu de festival