FIXER LE FIL DE SON HISTOIRE

AU

XIVe FESTIVAL D'ART SINGULIER, ART D'AUJOURD'HUI DE BANNE.

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Marthe Pellegrino, Présidente du Festival. Et Jeanine Rivais, auteur de la préface du catalogue.

Depuis la nuit des temps, le fil a fait partie de la vie des humains. Alors que se sont développées des civilisations fondamentalement différentes, ce mot a pris paradoxalement des connotations très voisines : Dans la religion bouddhique, les fils qui composent le tissu du monde sont les cheveux de Shiva. Chez les Grecs, filer et tisser sont des occupations divines pour lesquelles Athéna est sans rivale. Chez les Dogons, le métier à tisser est lié à la vie, à la mort, à la résurrection… De la légende d'Arachné à celle de Pénélope ; du tissage cosmique à celui du plus modeste tapis, il faudrait en évoquer toutes les variantes à l'aune infinie de l'univers.

Les mythes nous enseignent que la chaîne est le transcendant, le masculin, la lumière directe, solaire. Que la trame est l'horizontal, les évènements, l'humain, le féminin, la lumière réfléchie, lunaire. Que la destinée de chaque être vivant se déroule au fil des jours et des saisons, au rythme de la course du soleil et de la lune qui déterminent les calendriers…

Chaque peuple enrichit l'humanité par ses traditions, ses légendes, son histoire, tout ce qui tisse sa culture originelle. Les philosophes, les écrivains… ont de tout temps réfléchi sur le tissage lié à la vie ; et affirment que, dans tout écrit, le langage " tisse les mots " qui déroulent son histoire ; tel Shakespeare affirmant que " la trame de la vie est un fil où s'entrelacent le bien et le mal "… Et nul n'ignore que le mot " texte " a pour origine le latin " textus " qui signifie " tissu ".

Chaque individu vit dans le temps réel ou imaginaire de son histoire, naît, reçoit un nom, personnalise un espace. Chaque évènement, heureux ou malheureux, est l'un des maillons qui constituent les fils de sa vie. A mesure qu'il vieillit, il évolue, agrandit son espace, repousse grâce à son imaginaire, les limites de la réalité. Ainsi avance-t-il, cherchant son identité.

Les oeuvres grandeur nature, et combien pittoresques de JOEL BAST avaient, de nouveau, envahi le village.

Appliquées à l'Histoire, ces définitions constituent un indestructible passé qui a déposé ses strates à destination des temps à venir : la broderie dite " Tapisserie de Bayeux " est la mémoire du XIe siècle… Les bas-reliefs, peintures, papyrus, parchemins, livres … relient les fils de l'Humanité. Du va-et-vient du style d'un boustrophédon* aux têtes d'impression d'une imprimante, combien de textes en ont tissé les réseaux infinis, destinés à fixer les règles de fonctionnement des sociétés humaines, ou d'en jalonner le progrès ? Car le progrès s'est mis au service de toutes les disciplines déroulant l'écheveau de l'aventure terrestre…

 

Rapportées au quotidien d'un individu, à ses aventures, ses bonheurs ou moments difficiles, les réalités naturelles qui les jalonnent trouvent souvent leur définition dans des expressions populaires imagées, directement liées à ce quotidien : " Etre dans de beaux draps ", " La vie ne tient qu'à un fil ", un couple " se raccommode ", une relation " s'effiloche ", on peut " tisser des liens humains ", " une intrigue se trame "… Plus intimement, que devient ce mot pour quiconque affirme que l'enfant " se file " dans le ventre de sa mère, jusqu'au moment où elle " coupe " le cordon ombilical ?

(Photos de droite) : Michel Smolec qui a photographié les artistes chapeautés, et Jean-Michel qui aide chaque année au bon développement du festival.

N'est-ce pas tout cela à la fois et quelque chose de complètement différent qui guide la main et l'esprit des tisseuses, brodeuses, couseuses, pour lesquelles la notion de fil est à appliquer doublement ? Au-delà du côté conceptuel, n'ont-elles pas le sentiment de créer des univers qui les protègent et dont, en contrepartie, elles vont prendre soin ? Et encore la plupart d'entre elles créent-elles à partir de fils achetés prêts à l'usage. Mais que dire des tisseuses de la Cordillère des Andes, de l'Afrique profonde… qui filent la laine de leurs moutons ; cueillent les plantes, les rouissent, les teignent, avant de les tisser ? Ces femmes -puisque la plupart du temps il s'agit-là d'un travail féminin- ressentent profondément, par la transmission naturelle et l'immutabilité de leurs gestes, de leurs attitudes, qu'elles " appartiennent " à une tradition ancestrale. Pour elles, tisser le fil, c'est créer une matière, concrétiser leur " histoire " au milieu de l'inconnu. D'où l'exigence d'une extrême concentration sur elles-mêmes, une intimité, une résonance entre la matière et leur vie, des moments de magie où tout est cohérence. Tisser, est pour elles, un moment de recouvrance, de reconnaissance personnelle : les mains créatrices, les pieds au sol, et la tête dans les nuages, en somme. Par ailleurs, consciemment ou non, aucune n'oublie la symbolique véhiculée par l'aiguille qui va forer un passage, pénétrer dans une intimité délimitée par le fil, " fouir " un territoire. Geste chaque fois générateur de la plénitude du corps, qui " rit " de la volupté des cellules satisfaites. Car, toutes rêvent de toiles, certes, mais aussi de sacs, de petits objets, poupons ou doudous qui les ramènent vers l'enfance, vers les câlins de la mère, vers un univers cotonneux intime, générateur de sensations tactiles autant que visuelles. ?... Et puis, lorsque leurs doigts piqués, blessés à force de tirer ou enfoncer l'aiguille, deviennent douloureux, comment ne penseraient-elles pas à ces mains appartenant au passé, qui ont ravaudé, travaillé de manière besogneuse ; et à la chance qui est la leur, de pouvoir transformer cette souffrance en plaisir créatif ?

Les artistes au repos entre deux moments du festival.

Par contre, n'est-il pas a priori réducteur de résumer la création d'un artiste aux seuls fils de trame et de chaîne ? Alors que son imaginaire fuse de tous côtés, en tous sens, se cherche, se diversifie et se différencie d'une œuvre à l'autre ? Que le fil de son aventure est par définition indompté, chaotique, où se mêlent hasard et volonté, noir psychologique et vive lumière ? Et cependant, tout artiste n'est-il pas une sorte d'être hybride dont la double identité est source de perpétuel auto-questionnement, puisqu'il est partagé entre le fil de sa vie personnelle et celui de sa création qui en découle bien souvent, ou en témoigne ? Qu'il faut parler à son propos, de déchirement et d'enrichissement permanent des deux versants de son vécu ; de cette dualité qui lui permet de tisser à la fois le fil de son histoire réelle, et l'enrichir des nuances de la fiction. Sans oublier que parfois, une œuvre magistrale naît de son imaginaire conjugué à celui d'un autre : qui n'a admiré les manuscrits où scribe, poète, enlumineur, ont, pour témoigner de leur temps, entremêlé leurs interventions, amenant l'ouvrage à une parfaite osmose entre la façon de " tisser le texte ", entrelacer les arabesques : écrire et broder pour l'éternité ? C'est par l'infinitude de ces symboliques que tout se mêle et se démêle dans ces vies hors du commun ; que des fils se nouent et se dénouent. D'où cette intuition d'être des passerelles, d'assurer le lien d'un point à un autre, d'un temps à un autre : perpétuer le passé, et œuvrer, imaginer, fantasmer vers l'avenir. Partir de la tradition, et innover pour chercher leur identité. Fixer le fil de leur vie, de leur histoire.

 

Le Festival de Banne a bien compris cette démarche qui, deux fois l'an, donne à des artistes souvent inconnus, la possibilité de participer à cette grande chaîne, dont ils deviennent les maillons modestement ajoutés un à un. Maillons auxquels s'attachent, avec toutes les particularités évoquées plus haut, certaines créatrices d'œuvres de textile, qui trouvent périodiquement en ces lieux, un accueil les reliant sans distinction, aux peintres et sculpteurs.

Tous ensemble, donc, filant, tissant, fixant le fil de leur histoire…

Jeanine Rivais.

Le moment des discours, sous la houlette de la Présidente.

*Le boustrophédon désigne une façon d'écrire dans laquelle l'orientation du texte change à chaque changement de ligne. L'étymologie de ce mot rare et étrange renvoie au déplacement du bœuf de labour (ß?u? bous " bœuf " en grec) qui, une fois arrivé au bout du champ après avoir tracé un sillon, se retourne (st??f? strophein " action de tourner ") et continue son ouvrage dans le sens opposé.

un autre artiste