LAURENT BAHANAG, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Laurent Bahanag, de quelle origine êtes-vous ?

Laurent Bahanag : Je suis d'origine camerounaise, mais je suis né en France.

 

JR. : Il me semble cependant que l'on retrouve votre ascendance africaine, dans le travail que vous avez effectué sur vos personnages. Comme dans la statuaire africaine, vous avez de façon récurrente, le visage, l'humain.

LB. : J'aime beaucoup la statuaire africaine. Cela m'a sûrement influencé.

 

JR. : Peut-on dire que votre personnage est toujours placé au centre d'un fond non signifiant, mais toujours dans les mêmes nuances que le visage ?

LB. : Oui, exactement.

 

JR. : Et également que le visage " entre " dans le fond, ou qu'il " s'en détache " ?

LB. : Je pense qu'il s'en détache plutôt. Comme s'il venait de quelque endroit.

 

JR. : S'il est en train de se détacher, il est en train de naître, en somme. Est-ce la raison pour laquelle il est encore dans un état très primitif, très raboteux. En fait, il n'y a rien de lisse, dans votre travail. Comme si les chairs étaient en train d'être pétries, malaxées, sans avoir trouvé une autonomie définitive.

LB. : Peut-être. Ce que je cherche, c'est à " donner vie ", et la matière, pour moi, est la vie. J'essaie de faire surgir des sentiments par rapport à cette matière. Je commence souvent à peindre en rapport avec des dessins. Je superpose des couches de peintures, et ainsi le visage apparaît, se compose.

 

JR. : Justement, ce visage donne l'impression d'inachevé. Il est en gestation ?

LB. : Je ne sais pas. J'ignore s'il est ou non " fini ". En fait, quand moi, je l'ai terminé, il devrait être " fini " ! Dans mon esprit, il l'est.

 

JR. : Mais étant donné qu'il n'est fait que d'apports successifs de peinture, il n'est pas conçu du tout comme un visage traditionnel : à quel moment estimez-vous qu'il est fini ?

LB. : Je crois que c'est une affaire d'intuition. A un moment, je sens que je ne dois plus rien ajouter. Comme sur certains tableaux pour lesquels l'artiste sent que ce qu'il fait ne " fonctionne pas ". C'est instinctif. Je travaille jusqu'au moment où je me dis que je suis au bout de la démarche.

 

JR. : Je dirai aussi que vous êtes un " matiériste ". Que votre matière est extrêmement riche, faite de petits apports successifs, de petites couches, de délicats ajouts…

LB. : En effet, j'ajoute, je retire…

 

JR. : Si j'en reviens une fois encore aux visages traditionnels, je dirai que le vôtre n'a rien de comparable avec eux. En fait, le vôtre est si raboteux que de près, il est presque illisible.

LB. : Oui. De près, c'est un travail abstrait. Et de loin, on retrouve le figuratif.

 

JR. : Voilà ! De près, les petits éléments juxtaposés ressemblent à des taches. Il faut donc regarder votre travail de loin pour avoir une idée d'ensemble.

LB. : Oui. D'ailleurs, je travaille de cette façon : je travaille de près, je m'éloigne… je fais sans arrêt des allers-retours. Ce que j'aime, c'est la limite entre l'abstrait et le figuratif, et jouer avec les deux.

 

JR. : Vous êtes également un très bon coloriste, alors que vous travaillez dans la plus grande sobriété : A part d'infimes ajouts que vous glissez ici et là, on peut dire que vous n'avez qu'une valeur et une couleur : le blanc et le brun, le blanc et le noir…

LB. : Oui. Le blanc et le rouge… Parfois, j'ajoute une complémentaire.

 

JR. : Pourquoi ce parti pris de sobriété dans vos couleurs ?

LB. : Je voulais un nombre très limité de couleurs. Et puis, à l'origine, je travaillais à la bombe, et au pochoir, donc uniquement sur les contrastes, blanc/noir, etc. Je pense que cela m'est resté. Quand je suis venu à la peinture à l'huile, j'ai eu envie de rester dans cette bitonalité.

 

JR. : Pour en revenir à l'idée de " naissance " que nous évoquions au début, je dirai que vos personnages sont à des stades plus ou moins avancés. L'un, par exemple, a l'avant du visage encore à l'état d'ébauche ?

LB. : Ou alors, il est terminé, et il est fondu " dans " le fond ?

 

JR. : Donc, celui-là ne serait pas encore " né " ? Comment vous rattachez-vous à l'Art singulier ? Je ne vous y aurais pas vraiment inclus.

LB. : Moi non plus. Mais je suis ici, il faudrait demander pourquoi aux personnes qui m'ont sélectionné. Moi, j'ai l'impression de faire davantage un travail expressionniste.

 

JR. : Exactement. Mais alors, inversons le problème : Pourquoi avez-vous postulé ?

LB. : J'ai postulé, en espérant que mon travail pourrait entrer dans l'Art singulier ?

 

JR. : En fait, vous vous y sentez bien ?

LB. : Oui, tout à fait.

 

JR. : Alors, c'est l'essentiel.

Entretien réalisé à Lyon le 28 octobre 2007.

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