AYA SO, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Aya So, voilà une étrange appellation. Est-ce un pseudonyme ?

Aya So : Oui, c'est un pseudonyme.

 

JR. : Je lui trouve un petit air masculin. Est-ce exprès ?

AS. : Non, pas du tout. L'histoire, c'est que ma fille s'appelle Sarah. Et lorsqu'elle était petite, elle n'arrivait pas à prononcer ce mot, elle disait " Aya ". Quand je me suis mise à faire de la peinture, j'ai tout naturellement emprunté ce mot. Et la première syllabe de mon prénom qui est Sonia ! Il fallait que je trouve un nom d'artiste, et celui-ci me convenait très bien.

 

JR. : Et pourquoi ne vouliez-vous pas peindre sous votre nom véritable ?

AS. : Je n'en ai pas la moindre idée. C'est venu spontanément. Je n'osais pas sortir sous mon vrai nom. Il y a des années que je peins. D'ailleurs, depuis mon enfance, le dessin m'a passionnée. Mais j'ai mis très longtemps avant de trouver le courage de me montrer. Et peut-être ai-je pris ce pseudo pour me protéger, me cacher. Parce que mes peintures sont toujours très personnelles, très concernées. Il n'est pas facile de se dévoiler aux yeux de tout le monde. Parce que, forcément, en se dévoilant, on doit affronter des jugements. Il n'est pas toujours facile d'écouter, d'entendre ou d'être face à sa propre réalité. C'est peut-être la raison de ce choix.

 

JR. : Peut-on dire que votre monde est résolument contemporain, avec son lot de misères, de violences et de mort ?

AS. : C'est la torture, mentale ou physique. Il y a toujours la torture, quel que soit le sujet. Je suis toujours à la recherche de quelque chose, et comment le faire ? Bien sûr, en faisant du mal. D'autres en se faisant du mal à eux-mêmes. Grande question : Pourquoi n'arrive-t-on pas à se contenter de ce que l'on a au moment présent.

 

JR. : Votre monde, en effet, ne fait jamais relâche. Il est toujours menaçant. Il y a toujours de gros personnages avec des dents énormes, prêtes à mordre ; avec la main sur un pistolet, etc. Y a-t-il donc toujours la menace autour de vous ?

AS. : non ! Consciemment ou non, je ne peux pas dire que c'est toujours une menace. Mais c'est très personnel, j'entre alors dans des choses très profondes, familiales, etc.

 

JR. : Creusez, creusez, nous sommes ensemble pour cela !

AS. : Non que ce soient des êtres méchants ? Mais ils ont une espèce de pouvoir psychologique. Avec la volonté de faire faire aux autres ce qu'il attendait des personnes qui l'entouraient. Quelqu'un de méchant, on arrive à le haïr. Mais quand quelqu'un fait du mal non parce qu'il est méchant mais parce qu'i est ma dans sa peau, et que cela transpire sur les personnes de son entourage dont il arrive à transformer la personnalité, c'est beaucoup plus difficile de comprendre pourquoi, et d'aller au fond des choses !

 

JR. : On pourrait donc, en fait, dire que tous ces éléments de votre huis clos personnel ?

AS. : Oui. Exactement. Totalement. Et cela a été un besoin spontané, viscéral, de dire sur ma toile. Je ne peux pas le dire avec des mots, parce qu'alors je sens que je n'irai pas assez loin, parce que je sais que la personne qui s'est ainsi comportée l'a fait parce qu'elle-même était mal… Si j'arrive à mon tour avec des mots qui matraquent, cela va mal se terminer. Donc, je mets tout cela sur la toile.

Par contre, souvent, je présente ma toile à la personne qui m'a inspiré ce mal-être, pour voir si cela peut créer un dialogue. Avec certaines personnes c'est impossible. Avec d'autre, je n'ai rien à expliquer, il suffit de montrer la toile. Il comprend ce que j'ai voulu dire. C'est un moyen de communication que j'ai trouvé pour aller vers les gens, parce que j'ai toujours peur de blesser avec mes propres mots. Peur de mal employer certaines phrases. D'avoir une mauvaise approche. Parce qu'on ne sait jamais comment va être la personne, si elle est réceptive, etc. C'est le moyen que j'ai trouvé pour exprimer ce qui ne va pas.

 

JR. : On pourrait donc définir vos tableaux comme des messages ?

AS. : Ce sont des messages. Des messages dont j'ai besoin. Certaines personnes n'ont pas besoin de mettre les choses au point, elles arrivent très bien à vivre avec les problèmes. C'est une façon que j'ai trouvée parce que je me suis rendu compte que je ne veux pas rendre le mal. C'est le message que j'ai trouvé pour dire que je ne veux pas que l'on se heurte, je veux qu'on en discute. C'est ainsi qu'a débuté ma peinture. .

 

JR. : Une autre évidence est que, autant vos personnages sont surlignés, violents au sens de incontournables, autant vos fonds sont impersonnels. Rien qui complète l'idée de personnage. Ce n'est pas une maison, etc. Ils sont culturellement indéfinissables. Ils font penser à des vieux murs où auraient été déposé des graffiti. Ce sont toujours des non-fonds.

AS. : Ce sont des non-fonds parce que ce n'est pas le fonds l'important. Ce n'est pas le fond de la toile, c'est le fond du message qui est porté par les personnages eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle, en effet, ils sont soulignés.

 

JR. : Quand vous ajoutez des lettres, des mots généralement pas en français, sont-ils redondants de ce que disent les personnages ? Ou disent-ils autre chose ?

AS. : Cela dépend. En général, c'est de l'espagnol. Ce peut être seulement un paradoxe qui amène à se poser la question : " Mais pourquoi tel personnage avec telle parole ? ". Un paradoxe, mais qui a, néanmoins, une relation, lorsque l'interlocuteur " veut " entendre l'explication. Ou, au contraire, c'est simplement le cri de la personne.

 

JR. : Comme je ne lis pas l'espagnol, que dites-vous ?

AS. : Sur l'un des tableaux, je dis simplement : " Je n'arrive pas à faire ce que je veux avec cette tête ".

 

JR. : C'est en effet, une transposition de ce que vous venez de développer.

AS. : Voilà. Après, il faut savoir à qui ce message est destiné ? Pourquoi ? Chacun met des cases dans sa tête. Personne n'a le droit de mélanger ces cases en étant très rigides et en décidant qu'il ne faut pas dire d'autres mots. Ils n'arrivent pas à faire ce qu'ils veulent de leur esprit. Ils laissent leurs principes les guider.

 

JR. : Tout de même, dans le lot de ces personnages hyper-surlignés, vous en avez deux ou trois qui sont presque non-lisibles, comme perdus dans la matière, mais une matière assez indistincte, faite à la fois de matière projetée et de lettres mêlées. Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas comme les autres ?

AS. : Ce sont mes dernières créations ?

 

JR. : Cela signifie-t-il que le danger s'éloigne un peu ?

AS. : Peut-être un travail a-t-il été fait ? Ce n'est pas " peut-être ", c'est même certain. C'est une évolution. Ou va-t-elle aboutir, je n'en sais rien !

 

JR. : Y a-t-il un autre sujet que vous auriez aimé aborder ? Un autre aspect de votre travail que vous souhaiteriez évoquer ?

AS. : J'ai parlé sur l'ensemble de mon œuvre. Mais je pense qu'après, il faudrait détailler. Parler de la personne sur laquelle j'ai voulu peindre. Ce but est bien précis. Mais il arrive parfois que d'autres personnes se sentent concernées, ressentent un message qui les touche. D'autres qui ressentent un maise. Ce sont souvent des gens concernés d'une façon ou d'une autre que je rencontre. Qui sont intéressés par mon travail, parce qu'il leur parle à eux, aussi.

 

JR. : En fait, l'intérêt de ce que vous faites, au niveau où vous le faites, c'est que pour vous, c'est une histoire personnelle et même familiale, mais pour votre visiteur, c'est une histoire générale. Et il est préférable de ne pas personnaliser, de ne pas dire : " Papa, je t'en veux pour ceci ou cela ", mais de rester dans la généralisation.

AS. : Il est certain que je ne pourrais pas procéder de cette façon. Mais si l'on va sur mon site Internet, certaines personnes qui m'ont suivie depuis le début, en viennent à connaître l'histoire de ma vie. Parfois, c'est un peu perturbant, parce que je me rends compte que j'ai dévoilé ce que j'ai toujours voulu cacher. Mais comme eux sont passionnés par ce que je fais, ils sont satisfaits d'avoir compris ce que j'ai exprimé. Une phase de ma vie. Et il est vrai que cela crée des relations bien particulières, des affinités qui se créent. Et au bout du compte, c'est exactement ce je recherche.

Entretien réalisé à Miermaigne le 21 juin 2008.

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