GABRIELLE ASTER, peintre

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Gabrielle Aster, êtes-vous à Banne en tant qu'artiste " Singulière " ? Ou d'artiste contemporaine ?

Gabrielle Aster : Je crois que je suis dans la catégorie Art singulier. Même si on peut aussi parler de " contemporain ", puisque je crée aujourd'hui.

 

JR. : Oui, mais quand je pose la question, c'est au sens de la marginalité.

GA. : Alors, dans ce sens, certainement.

 

JR. : Etes-vous autodidacte ? Ou êtes-vous passée par des écoles d'art ? Et y a-t-il longtemps que vous peignez ?

GA. : Je suis autodidacte. Et je peins depuis vingt ans (1988).

 

JR. : Vous vous comportez comme le ferait un photographe : vous êtes dans une cérémonie, vous prenez des couples, ou des personnes seules… Et ensuite, vous re/travaillez vos portraits ?

GA. : " Je retravaille "…

 

JR. : Un vrai photographe ne va pas laisser ses photos telles quelles… Comme lui, vous reprenez vos portraits, mais vous, vous n'essayez pas de les rendre réalistes…

GA. : Ah oui, je vois ce que vous voulez dire. Mais ce n'est pas travaillé dans ce sens. En fait, ce n'est pas prémédité. Ce sont les personnages qui viennent à moi et non pas moi qui vais à eux. C'est-à-dire qu'ils apparaissent au fur et à mesure de l'avancée du travail. Ils sont quelque part. Et la seule comparaison que je pourrais trouver avec le photographe -mais c'est vous qui me donnez l'idée à l'instant même-, c'est qu'il développe ses personnages et les voit apparaître à mesure que le bain agit.

 

JR. : Si je comprends bien, quand vous choisissez un format de départ, vous ignorez si ce sera un seul personnage ou un couple ? Qu'est-ce qui détermine le résultat ?

GA. : C'est la matière ; c'est le geste, la couleur… C'est très aléatoire. " Ca vient "… " Ca " étant je ne sais pas trop quoi. De toute évidence cela raconte quelque chose. Qui veut venir, en fait. Et moi, je suis le médium. Ma main est là pour le faire venir.

 

JR. : Ce qui m'a fait penser à l'idée du photographe, c'est que vos personnages posent, ils sont toujours à l'avant-plan du tableau. Et surtout, ils ne se regardent jamais, ils regardent le personnage en off devant eux. En fait, ils " me " regardent. Mais ils ne " se " regardent pas. Même lorsqu'ils sont enlacés, ils ne communiquent pas entre eux. Est-ce une absence définitive de communication ? Ou bien sont-ils en représentation, comme dans l'idée de la photo ?

GA. : Je vais réfléchir à votre question ! Vous pointez quelque chose que je découvre en même temps que vous. Ils sont comme au théâtre, peut-être ? J'ai été comédienne, c'était ma vocation, ceci explique peut-être cela ?

 

JR. : S'ils sont sur scène, ils s'y trouvent au moment où ils avancent pour saluer le public ! Dans une scène, les acteurs se regardent, il y a entre eux une interdépendance. Même la mère ne regarde pas son bébé !

GA. : Oui, mais dans les tableaux anciens, la Vierge regarde rarement son enfant, elle regarde le peintre. D'ailleurs, dans ce rapport de personnages, j'ai peint récemment une petite série de " Vierge à l'enfant ".

Pour l'essentiel, vous avez raison. Mais si tel est le cas, où cela nous mène-t-il ?

 

JR. : En fait, ils ne se soucient pas les uns des autres, ils ne se soucient que de vous qui êtes la peintre. Par ailleurs, ils n'ont pas non plus de contact avec un possible contexte, puisqu'il n'y a pas de contexte. Tous vos fonds sont non signifiants.

GA. : Oui, je m'en rends compte.

 

JR. : On ne peut donc tirer aucune conclusion définitive : s'ils sont sur la scène, ils en sont au moment où ils avancent raidement vers les spectateurs pour saluer. Mais rien ne permet de les situer ni géographiquement, ni socialement, ni temporellement. Ils sont hors du temps, hors des modes, complètement atemporels.

GA. : Oui. Mais là encore, je peux vous dire que ce n'est pas prémédité.

 

JR. : Vous n'êtes pas obligée d'être d'accord avec moi, avec ce que je ressens. Mais si vous ne l'êtes pas, il faut me dire pourquoi. Alors, essayons d'inverser les rôles, et dites-moi comment vous analysez vos œuvres ?

GA. : Je dirai qu'en gros c'est toujours la même histoire, les mêmes personnes, des femmes à la robe rouge, un chat, un lapin… Mais je ne sais pas encore quelle histoire je raconte. Je ne suis que le médium de cette histoire. Quand j'aurai trouvé ce dont il s'agit, je passerai sans doute à une autre… Dans le cas des couples, j'ignore s'il s'agit d'un mari ?

 

JR. : En tout cas, quelle que soit la relation, l'homme est toujours derrière.

GA. : Oui, mais je le trouve dominant, pas vraiment rassurant.

 

JR. : Avant de continuer, je voudrais vous demander quel sens vous donnez à la robe rouge que vous avez évoquée plus haut ?

GA. : Je ne sais vraiment pas ? Je me suis posé la question, mais je n'ai pas de réponse. Je pense que, là encore, lorsque j'aurai trouvé la réponse, il se peut que j'arrête la série. Mais pour le moment, je continue.

Pendant longtemps, les personnages avaient le crâne fendu. Et quand j'ai trouvé pourquoi, je me suis arrêtée. Je pense qu'il en ira de même pour la robe et la relation entre les personnages.

 

JR. : Vous me dites : " C'est toujours la même histoire ". Je vous réponds que dans ce cas, c'est une histoire de mariage qu'ils sont en train d'immortaliser.

Mais je ne suis tout à fait d'accord qu'il puisse s'agir du même personnage, parce que tous n'ont pas le même faciès : vous avez les sceptiques, les rigolos… Ceux qui ont le regard vacant, ceux qui ont l'air de se poser des questions : de multiples expressions, donc. S'il s'agit d'un même personnage, pourrait-il être devant sa glace, en train de mimer diverses situations ? Les différences de visages ouvrent, en fait, le questionnement.

GA. : Je crois quand même que, dans toutes ces attitudes, c'est de moi que je parle. Mais je ne sais pas ce que je dis. Je suis une ignorante qui met des morceaux d'elle-même, des morceaux d'un puzzle dont elle ne connaît ni les tenants ni les aboutissants. Je vais à l'aveuglette ! (Ce qui n'est pas l'idéal pour un peintre !)

 

JR. : Oui, en effet, il vaut mieux qu'il voie ! Je trouve que vos tableaux sont d'une composition, d'un état d'esprit comparables à ceux de Bacon. Ils sont semblablement rayés, surchargés.

Mais je voudrais que nous parlions de votre technique. En s'approchant du tableau, le spectateur a l'impression qu'il s'agit de feutre. Vous travaillez la peinture de telle façon qu'il n'y ait aucune brillance, elle a de petites nuances, mais feutrées. Comment parvenez-vous à ce résultat ?

GA. : Déjà, je ne mets aucun vernis. Et puis, je mélange de l'acrylique avec du mortier pour avoir un aspect un peu mat. J'ai beaucoup rêvé sur les murs, ce que l'on devine en observant les peintures passées, les ratures, etc. J'obtiens ce résultat en malaxant les deux matériaux.

 

JR. : Ce serait donc le ciment qui donnerait à vos œuvres leur aspect feutré ?

GA. : Oui. Et peut-être le fait de mettre la peinture, la gratter, en remettre…

 

JR. : Vous pensez donc que ce serait les sous-couches qui généreraient cet aspect ?

GA. : Oui. Entre autres. Car elles sont nombreuses.

 

JR. : Y a-t-il un aspect de votre œuvre dont vous aimeriez parler et que je n'aurais pas vu ?

GA. : Je ne crois pas. Mais j'ai l'esprit d'escalier, alors cela me reviendra peut-être plus tard ?

 

JR. : Je ne connais pas cette expression : " avoir l'esprit d'escalier " ?

GA. : Ce sont les gens qui ne savent pas répondre du tac au tac, et qui trouvent les réponses plus tard !

 

JR. : Mais je trouve que vous avez bien défendu ce que, d'ailleurs, je n'attaquais pas, puisque je trouve votre travail très beau, très travaillé, très original !

GA. : Cela me fait plaisir!

Entretien réalisé à Banne le 30 avril 2008.

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