ALEXANDRA AROD, peintre.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Alexandra Arod, êtes-vous à Banne pour la mouvance singulière ? Ou au titre de l'Art contemporain ?

Alexandra Arod : Je me sens plutôt parmi les artistes hors normes, sans faire partie d'un mouvement ou d'une école particulière. Je travaille sans anticiper sur le résultat de mes tableaux.

 

JR. : Vous êtes peintre, très coloriste. La couleur me semble l'évidence première de votre travail.

AA. : Oui, la couleur. Mais j'aime aussi infiniment le dessin, le trait fort et très présent.

 

JR. : Simplement parce que vous voulez surligner vos personnages ? Ou parce que c'est lui qui conditionne le tableau ?

AA. : En fait le fond, la matière et la couleur conditionnent ensemble le tableau. A partir de ce qui m'est donné dans mes fonds, je cherche le thème qui va arriver. Et, grâce au dessin, je vais rendre lisible l'histoire de ce tableau-là.

 

JR. : Vous voulez dire que vous réalisez d'abord un fond non signifiant, dans lequel vous cherchez des formes ou des taches… qui peuvent vous amener à une création figurative ?

AA. : Oui. C'est le fond qui est source d'inspiration.

 

JR. : Donc, vous devez forcément tenir compte de l'aléatoire ?

AA. : Tout à fait. C'est mon vrai plaisir, mon vrai bonheur : le tableau va arriver ; je ne sais pas ce qu'il va être ; et je le découvre au fur et à mesure du travail.

 

JR. : C'est donc constamment une lutte entre l'abstraction et la figuration ?

AA. : Oui. Je suis dans la figuration, mais j'ai une vraie fascination pour l'abstraction !

 

JR. : Dans ce cas, que vous apporte la figuration ? Parce que rien ne vous empêche de rester dans l'abstraction ?

AA. : Ce que je veux, c'est donner du sens à mes tableaux. Et ce sens, je le donne en revenant et en signifiant le contenu. Un jour, je donnerai du sens en ne travaillant que dans l'abstraction, mais je n'en suis pas encore là !

 

JR. : A l'évidence, c'est l'humain qui vous intéresse ? Je vois à la fois des hommes et des femmes : ils sont équivalents dans vos préoccupations ?

AA. : L'histoire de l'homme. L'histoire de la femme. L'histoire des relations, de la généalogie, des liens entre tous.

 

JR. : Parfois, vous avez deux personnages dont on ne voit que la tête et l'amorce du cou, un autre qui me semble être un minotaure, un quatrième encore, placé derrière… Comment reliez-vous ce personnage de la mythologie aux personnages du réel ?

AA. : C'est beaucoup plus l'inconscient qui me guide que la réflexion ; la symbolique et la part d'homme en chacun de nous. C'est ce thème qui m'habite actuellement : le taureau, le loup, les mythes anciens qui nous bâtissent et auxquels l'homme est très attaché, très lié. L'homme primitif, aussi, nos racines, notre cerveau reptilien qui est présent et me fait des clins d'œil.

 

JR. : D'un autre côté, vous avez " des scènes ", parfois assez érotiques. Je vois par exemple une femme nue, allongée. Elle est entourée de gens et en train de crier. Sommes-nous dans un lupanar ? Est-elle là contre son gré ? Faut-il amplifier cette idée de souffrance, ou suis-je en train de fabriquer mon propre scénario ?

AA. : Un peu. Pour moi, c'est une chanteuse ! C'est la femme dans toutes sortes de postures. Qu'elle soit habillée ou nue, pour moi c'est la vraie femme. Elle n'a pas besoin de vêtements. Elle est là, avec ses âges. Certaines peuvent être très âgées, avec la décrépitude des corps. Elle peut être plus jeune, être mère… C'est l'histoire des femmes qui, pour moi, est très touchante. J'aime les personnages, j'aime leurs histoires. Je suis touchée par ce qui peut arriver dans la vie des uns, des autres, et je crois que c'est une façon d'en parler.

 

JR. : Je ne suis pas convaincue qu'elle chante par plaisir ! Je la vois en souffrance. Ce qui est corroboré par les personnages des petits tableaux, qui de toute évidence, ne sont pas dans le bonheur ! Votre univers est-il finalement un univers de souffrance ?

AA. : Non ! Il y a sûrement de l'inquiétude ; sûrement beaucoup d'interrogations ; peut-être de la colère ; des cris qui sortent ou ne sortent pas… Je pense qu'en fonction de son histoire, de son vécu, de ses émotions… chacun va y projeter un certain nombre d'idées. Je souhaite que chacun puisse y mettre ce qu'il a envie d'y mettre. Je ne veux pas dire trop.

 

JR. : A l'exception d'une de vos œuvres où les personnages sont dans une relation, tous les autres sont côte à côte, mais ne se regardent jamais.

AA. : Peut-être ? Je ne sais pas que répondre, sinon que pour moi il y a beaucoup de questionnements, de mystères dans mes personnages. Mon souhait est, à partir de mes fonds, d'aller chercher toujours ce qui est le plus dérangeant, choquant, ou disharmonieux. J'ai envie de choquer, faire réagir, créer une émotion.

 

JR. : Que diriez-vous, pour conclure ?

AA. : Je dirais que j'aime travailler toutes les matières ; trouver de grands plaisirs dans cette démarche de recherche, ne pas anticiper. Etre dans l'émerveillement de ce qui arrive.

Entretien réalisé à Banne le 11 juillet 2007.

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