L'ARACINE : MUSEE D'ART BRUT.

Entretien de Jeanine Rivais avec MADELEINE LOMMEL, fondatrice et conservateur.

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Jeanine Rivais : Madeleine Lommel, il n'y a sans doute pas de hasard dans le fait de découvrir un jour tout un monde de créations "brutes", s'y attacher passionnément, au point de créer un musée s'y rapportant : Votre vie personnelle peut-elle expliquer votre goût pour ces oeuvres viscérales, hautement psychologiques, voire psychiatriques ?

Etes-vous vous même créatrice ? Si oui, dans quelle gamme d'oeuvres ?

Madeleine Lommel : Au début de la collection, j'ai exposé mon propre travail ; c'était une erreur : on ne peut être juge et partie. L'erreur étant réparée, je peux affirmer que quiconque touche à la matière a une autre approche des œuvres ; et que ma propre interrogation quant à la création m'a ouvert des voies incommensurables, et apporté bien des éclaircissements.

 

J.R. : Racontez-nous la genèse de l'ARACINE ?

Vous parlez, dans une lettre où vous avez bien voulu me résumer son "histoire", de création "parallèle" à celle de Dubuffet. Quelles ont été vos motivations profondes ? (Est-ce, par exemple, du nationalisme ? etc.) Comment définissez-vous, finalement, votre collection et son évolution, par rapport à la collection de Lausanne ?

M.L.: Michel Thévoz m'a dit un jour en souriant : "Vous êtes drôlement patriote !". En fait, ce n'est pas de patriotisme dont je suis atteinte, mais plutôt du sens du clan. Je m'explique: La découverte de l'Art brut, rue de Sèvres, près de Kopac, m'a brusquement révélé ce que pouvaient faire "les miens". Imaginez ce qui s'est passé en moi lorsque je me suis trouvée face à des oeuvres venant de gens de mon milieu !

C'est ainsi que l'histoire a commencé au point d'imaginer que pouvait se trouver, derrière chaque volet, quelqu'un qui oeuvrait !

 

J. R. : Parlez-nous de votre influence personnelle, et de celles de vos collaborateurs, dans la création de cette collection. Qui était plus orienté vers quoi ?

Pensez-vous, par ces possibles inter-influences, avoir constitué une collection représentative de toutes les tendances de l'Art brut ?

M.L. : Initiée par Kopac, il est bien évident que je ne pouvais être indifférente aux "classiques" ! Je ne connaissais qu'eux ! Cependant, une fois, en 1981, nous avons fait une incartade, lors de l'exposition que Claire Teller, Michel Nedjar et moi avions organisée en commun à la Maison de la Culture d'Aulnay-Sous-Bois, juste avant de fonder l'Association. Pris dans une sorte d'euphorie, nous avions réuni des oeuvres de personnes très différentes. Kopac est venu voir, et nous a mis en demeure de rectifier le tir ! Or, il n'était pas encore question de musée, à ce moment-là. Aujourd'hui, je ne peux que remercier cet homme épris de rigueur : la leçon qu'il nous a donnée n'a pas été perdue !

Quant à Lausanne, ce que j'en retenais, c'était que la Suisse avait hérité de ce que la France n'avait pas su garder, et surtout pas su comprendre ! Il fallait donc agir de façon à lui faire enfin sentir ce dont il était question !

Quant à l'idée de vouloir rivaliser, comme certains l'ont parfois laissé entendre, avec Lausanne, elle relève de la pure fantaisie : il faudrait être bien innocent ou présomptueux pour ne pas réaliser l'écart qui existe entre les deux collections : l'une âgée de quinze ans environ, l'autre de plus de cinquante !

Les orientations des trois membres fondateurs ont permis de constituer une collection conçue sur un large éventail, car nos tempéraments différents provoquent un bon équilibre et des discussions très animées : Travailler à plusieurs constitue aussi un garde-fou.

 

J. R. : Dubuffet s'étant réservé l'exclusivité de l'expression "Art brut", comment avez-vous pu employer ce mot pour votre musée ?

M.L.: Il y a beaucoup d'hypocrisie à propos du terme "ART BRUT". Tout le monde peut, puisqu'il n'est pas déposé, l'utiliser. Si nous l'avons adopté, c'est qu'il explique bien de quoi il est question : toutes les inventions du monde n'y changeront rien. Car pour finir, chacun contourne le mot, de sorte que l'ambiguïté grandit sans cesse: "Art brut et compagnie", "Sous le vent de l'Art brut", "Du côté de l'Art brut"... Ou encore "Création brute", "Oeuvres brutes"... Et pour adoucir un peu, "Art naïf et brut", etc. Toutes ces appellations corroborent le tabou existant à propos de ce mot qui surgit, nous concernant, sans que l'on s'étonne. Car ce n'est pas "Art brut" qui, dans notre cas, pose problème ; mais le mot qui le précède, soit "Musée", ce qui donne Musée d'Art brut.

Or, Lausanne, avec son appellation " Collection de l'Art brut " ; et nous avec " L'Aracine Musée d'Art brut ", différencions parfaitement les lieux. Par contre, il nous est impossible de différencier les œuvres !

Je respecte profondément Michel Thévoz, et nous avons à ce propos échangé des lettres et eu des conversations. Il comprendra avec le temps que le danger n'est pas là où il semble résider ! L'Art brut sera mis à des sauces dont il souffrira bien plus que du "problème" que nous avons suscité. A moins qu'il ne défende une théorie, au nom de je ne sais quel principe ?

Pour ma part, Lausanne m'apporte toujours la même émotion, même s'il n'y a aucun rapport avec ce que j'ai vécu rue de Sèvres. C'est, et cela restera, un beau musée, avec sa manière personnelle d'aborder l'Art brut. Je le considère volontiers comme un musée expérimental.

 

J. R. : Vous avez plus récemment créé une autre collection : Pourquoi ? Quelle est sa définition ? Est-ce également une " Neuve Invention " ?

M.L.: La collection parallèle comporte, comme son nom l'indique, des oeuvres parallèles à l'Art brut ; et seulement parallèles. Or, cette collection que l'on peut, si l'on veut, assimiler à la Neuve Invention, demande réflexion : elle s'est, au fil du temps, enrichie d'oeuvres de genres si différents qu'il va falloir penser à d'autres divisions ! Longuement nous y attarder !

Ces oeuvres souvent "riches", permettent d'établir des "parallèles". Il est trop tôt pour définir comment, mais d'ores et déjà, elles suscitent toutes sortes de réflexions.

D'autre part, il est évident qu'en sélectionnant des oeuvres d'Art brut proprement dit, nous sommes arrivés immanquablement à une conclusion proche de celle de Lausanne. Si cela donne à penser que nous "imitons", c'est absolument sans importance : l'essentiel est de suivre son fil... et comme j'ai l'habitude d'ajouter, "aussi ténu soit-il" !

 

J. R. : " L'ARACINE " : A considérer grammaticalement ce mot, il semble formé du préfixe "a" privatif; et de "racine" : donc, il devrait signifier : "qui n'a pas de racines".

Avez-vous pensé à l'étrangeté de ce paradoxe, appliqué à un lieu foisonnant d'oeuvres qui, justement, plongent au plus profond de leurs racines ?

M.L.: L'Aracine ! " La Racine " fut d'abord retenue. Puis, le mot " art " s'inscrivant phonétiquement dans cette appellation, la décision fut prise de scinder le nom par un "L' ". Cependant, d'après différentes étymologies, le " a " peut aussi signifier "extraire des racines", ou bien encore "prendre racine".

 

J. R. : Quel sens donnez-vous finalement au mot "Aracine"? D'où vous en est venue l'idée ?

M.L.: Nous avons choisi comme emblème, une oeuvre de Josué Virgili : " La RACINE ", inscrite sous le soleil (qui brille sous toutes les latitudes), "fait pousser". Et la langue tirée, qui signifiait aussi pour Virgili "faire bisquer" est un symbole universel fortement exprimé à la fois par l'image et par le titre.

Au-delà du symbole, le mot signifie : Les Amis Réunis Autour d'une Création Intemporelle, Novatrice, Essentielle !

 

J. R. : Qu'appelez-vous "un musée contrôlé" ?

M.L : L'expression "Musée contrôlé" se distingue d'un musée classé ou national. L'expression signifie : "Musée contrôlé par l'Etat". Les oeuvres doivent être déclarées, numérotées, répertoriées. Le terme "contrôlé" ne s'emploie plus guère. On dit plus volontiers "Musée agréé".

 

J. R. : Il semble que, même après avoir obtenu le statut de musée, vous ayez conservé à votre collection, un caractère de grande confidentialité. Pourquoi ?

M.L. : J'ignore si nous avons gardé un caractère de grande confidentialité ? Mais il est certain que nous sommes plutôt silencieux. Nous étions tellement absorbés par le travail, et disposions de si peu de fonds ! Et nous tenions avant tout à faire des acquisitions. De ce fait, passait au second plan la publicité, et celle qui a été faite par Raw Vision et Télérama était un bien joli cadeau que nous avons apprécié.

Cependant, le bouche-à-oreille fonctionne remarquablement. Pour notre grand plaisir, nous avons retrouvé des gens qui connaissaient la rue de Sèvres : des étudiants, des psychiatres. Je crois que les choses ont fait leur chemin à leur manière.

 

J. R. : Vous étiez installés à Neuilly-sur-Marne: Pourquoi avez-vous dû quitter la ville ? Et comment en êtes-vous venus à migrer dans le Nord ?

M.L.: Quitter la ville devenait une obligation, si nous ne voulions pas que la collection périclite : Nous n'avons pas de moyens financiers personnels. La mauvaise santé de chacun de nous trois, mon âge avançant, le peu d'intérêt de la ville qui n'a aucune ambition culturelle ; enfin, le bénévolat que n'aurait pu exercer quiconque après nous, ont fait que, depuis trois ou quatre ans, tout en ayant encore quelques folles espérances, cette solution était envisagée.

Et puis, Henri-Claude Cousseau que j'avais rencontré en 1983 et pour qui j'ai une profonde estime, a quitté Nantes et pris un poste élevé à la Direction des Musées. J'ai cherché à le revoir. Il a compris la situation, et fait en sorte que les choses aillent dans le sens que nous souhaitions : J'avais, en effet, une tendresse particulière pour le nord de la France. C'est ainsi que les choses se sont amorcées.

 

J. R. : Question anecdotique : "Déménager" est toujours une épreuve à la fois angoissante et pleine d'inattendus. Lorsqu'on déménage ses propres meubles, on redécouvre immanquablement des "trésors" totalement oubliés. En va-t-il de même pour une collection ? Qu'avez-vous exhumé qui serait resté longtemps dans l'ombre? Et si tel est le cas, certaines oeuvres ont-elles tout à coup, pris à vos yeux un relief nouveau ?

M.L.: Non, je ne crois pas que, dans le déménagement, nous ayons redécouvert des oeuvres, car nous sommes, depuis des années, constamment "dedans". Par ailleurs, nous avons vécu intensément chaque acquisition. Nous les connaissons donc toutes, leur nombre, leur grandeur... Par ailleurs, je suis une véritable table des matières, car j'ai une mémoire d'éléphant !

 

J. R. : Le changement de lieu va-t-il générer un changement de statut ? Si oui, comment vivez-vous cette mutation ?

M.L. : Pour l'heure, rien n'a changé. Les oeuvres appartiennent toujours à l'Association. Bien sûr, cela ne durera pas. Nous nous préparons à ce changement. C'est d'ailleurs la raison qui nous a fait quitter Neuilly ; plutôt que d'attendre que l'équipe soit décimée et ne puisse plus préparer l'avenir !

 

J. R. : Ne craignez-vous pas, en partant pour cette tentaculaire ville du Nord, déjà organisée autour de l'art conventionnel, voire "officiel", que votre "enfant" vous échappe ? Que sa vocation soit changée ?

Ainsi, la dispersion des oeuvres en divers lieux de Villeneuve-d'Ascq ne risque-t-elle pas d'amoindrir l'impact des œuvres ? On ne peut nier, en effet, que la force d'une collection vienne de ce que le spectateur passe, sans transition et sans répit, d'une oeuvre forte à une oeuvre forte de facture différente, sans possibilité de "se remettre de ses émotions" ?

M.L. : Nous craignons pour notre collection, tous les dangers ! Mais nous sommes bien décidés à veiller sur elle et à organiser son avenir !

Nous comptons également sur les adhérents qui ne doivent pas hésiter à donner leur opinion, souligner ce qui les choque, intervenir chaque fois qu'ils le jugent utile !

Issus des écoles, habitués à certaines lignes de pensées, les conservateurs qui nous accueillent, s'attellent à quelque chose qu'ils n'ont jamais approché : ils doivent donc s'attendre à nos éventuelles réactions. Mais le jeu en vaut la chandelle. Et c'est à nous d'imposer nos connaissances. Toute aventure implique des risques : le tout est de ne pas les mésestimer.

Les différentes expositions qui ont actuellement lieu à Villeneuve, n'ont rien à voir avec notre collection : ce sont des collections de différents organismes, ou des collections privées.

 

J. R. : Avez-vous réexposé la collection entière? Est-elle appelée à demeurer côte à côte avec la collection préexistante ? Ou va-t-on édifier pour l'Aracine un bâtiment spécifique?

Dans ce cas, avez-vous déjà réfléchi à l'aspect que vous souhaitez lui donner: confidentiel, sorte de huis clos, comme Lausanne? Ouvert et clair, plongeant dans la modernité, comme Zwolle, etc. ?

M.L. : Nous n'avons jamais exposé la collection entière: ce serait quasi-impossible. Pensez que de certains créateurs, nous possédons 100 ou 200 œuvres !

Collection préexistante ou actuelle ? Vous voulez dire les anciens et les nouveaux ? Tout cela est affaire de choix : A Villeneuve a été organisée une exposition thématique, ce qui ne me semble pas très convaincant ! Pour ma part j'ai quelques idées qui doivent mûrir. Nous tenons en tout cas à l'intimité, et l'exigerons. Certes, nous ne voulons pas de noir qui est une expérience propre à Lausanne, mais tout cela est à penser longuement. Je ne connais pas Zwolle. Cependant, les musées fortement éclairés ne me paraissent pas appropriés à ce type d'oeuvres. Et si certains réfutent le pathos qui se dégage de Lausanne, je condamne encore plus l'atmosphère clinique propre aux musées modernes.

Mais, peut-être voulez-vous dire par "préexistante", la collection d'oeuvres d'Art moderne exposée au musée ?

Il faut nettement différencier ces deux formes de créations : l'Art brut est indépendant et ne peut entrer dans le giron de l'histoire de l'Art. Si certains rêvent de l'y intégrer, ils se heurteront à tant de contradictions qu'ils seront contraints de rebrousser chemin. Ces dissidents involontaires sont la conscience de l'artiste et n'ont que faire de l'hommage qu'on tend à leur rendre !

Les reconnaître ne signifie pas les couler dans les moules conventionnels, mais accepter leur identité propre!

 

J. R. : Vous semblez très préoccupée par la relation "art", "art-thérapie" ?

Cérès Franco affirme, contrairement à ce que semblent sous-entendre les psychiatres, qu'il est impossible à des malades de créer dans les périodes de crises ? Que seuls les répits permettent une création intéressante. Qu'en pensez-vous?

M.L. : Ni l'art-thérapie, ni l'ergothérapie ne nous intéressent. Aussi appréciables que soient ces méthodes, nous ne nous situons pas sur le terrain du thérapeute, mais sur celui de l'Art.

Quant à savoir si la création peut intervenir dans les moments de crise ou de répit, nous ne nous sentons pas habilités à trancher. Peut-être d'autres personnes peuvent-elles répondre à cette question, mais tel n'est pas notre cas.

 

J. R.:Vous écrivez dans un texte intitulé " Expression et création " : " De l'expression source de bien-être, à la création à l'état brut où l'auteur est littéralement possédé, le champ est vaste".

Avec la multiplication des ateliers d'art-thérapie (Je pense entre autres, à ceux liés à l'Art cru Muséum...), où des psychologues, psychiatres, etc., vont "organiser" la création de personnes âgées, de handicapés mentaux, de "mal dans leur peau" de toutes origines... on en arrive à une création parallèle, sorte de canada-dry de l'Art brut, dont il me semble bien difficile d'évaluer la possible portée ?

Du moment où ces gens vont être mis en condition, travailler "seuls" à partir de stimuli proposés par des pédagogues "compétents", êtes-vous sûre de pouvoir faire la différence entre ce qui se crée peut-être encore au fond d'un jardin ; et ce qui se fera dans le cadre bourgeois d'un atelier organisé ?

M.L. : Si tout le monde a droit à l'erreur, j'espère bien que nous pourrons toujours faire la différence entre le "fabriqué" et le "spontané" ; encore que l'un et l'autre puissent être sincères ! Mais il faut balayer ce qui empêche d'accéder à la vérité, sinon le résultat est obligatoirement artificiel ! A nous de posséder les qualités de regard et de perception indispensables à l'établissement de la différence !

 

J. R.: Par ailleurs, il semble s'être créé des "écoles d'Art brut" qui attribuent en fin d"'étude", un "diplôme" de broderie, de tapisserie "art-brutistes" ? Comment réagissez-vous à cette hérésie ?

Accepteriez-vous, un jour, dans votre musée, des oeuvres -peut-être belles, là n'est pas la question- qui vous seraient proposées par des gens "ayant appris à faire de l'Art brut" ?

Et que pensez-vous de l'emploi inconsidéré de ce mot ?

M.L. : La création d'écoles, de mouvements, les récupérations… enfin tout ce qui "rôde" autour de cette chose si enviable qu'est la création née miraculeusement, ne peuvent que déclencher une véritable fascination ! Pour beaucoup, la création est une sorte de rédemption.

Il se produit-là un phénomène particulier, dont nous ne mesurons encore ni l'ampleur, ni la portée. En réalisant une oeuvre, l'homme apporte la preuve irréfutable de la valeur de son existence ; c'est pourquoi si nombreux sont ceux qui s'y essaient depuis la "découverte" de l'Art brut. Peu importe donc la vague de dérives et d'excès que provoque son rayonnement ! Ne faut-il pas plutôt ne considérer que cette grande révélation, dont l'homme sort, grandi ?

Les illustrations proposées avec cet entretien sont extraites des deux catalogues de l'Aracine, avec la gracieuse acceptation de Madeleine Lommel.

Cet entretien a été publié dans le N° 60 de juin 1997, du BULLETIN DE L'ASSOCIATION LES AMIS DE FRANCOIS OZENDA.

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