RETOUR A LISBONNE de MAX ALHAU

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Dans son minuscule fascicule intitulé " Interroger la terre ", Max Alhau demandait :

"Ce pays de toujours guetté /

où perdure l'enfance, ne l'as-tu pas déserté ? /

Tu l'avais approché /

à force de paroles, de silences, /

pays maintenant hors de portée… ".

A défaut de préserver ce monde de l'enfance, il a voyagé à travers le monde. Pas de ces voyages à l'esbroufe, au milieu de la foule : des voyages seul, à l'écart chaque fois que possible. Dans des jardins, d'abord, de l'adolescence à l'âge mûr, de celui où, de " sa chambre de bonne, au dernier étage, le jeune homme apercevait un carré d'herbe… ", aux clos les plus prestigieux lui permettant de " déporter son regard au plus vif de leur splendeur ". Jardins imaginés, rêvés, oubliés, absents… jusqu'à celui, virtuel qui s'allumait sur l'écran de son ordinateur.

Voyages de découvertes, certes, mais surtout de retrouvailles, comme ce " Retour à Lisbonne ", journal plus que narration, petit guide intime à l'usage personnel de ce passionné de la ville. Epris au point d'affirmer qu' " aller à Lisbonne ne suffit pas. Il convient d'y revenir, pour deviner qu'à chaque voyage la surprise attend le promeneur amoureux de la belle cité… ". Car ce sont tous les aspects de la capitale qui attirent Max Alhau : Lisbonne ville de mer d'où partirent les découvreurs de continents ; Lisbonne ville de terre offrant " les odeurs, les bruits, les souvenirs…. " ; Lisbonne ville fluviale, dont le Tage " mer de paille ", la relie à l'Atlantique… Lisbonne de tous les temps, depuis l'antique quasiment détruite par un tremblement de terre ; jusqu'à Lisbonne ployant sous le joug de la dictature… Et la moderne, enfin, largement tournée vers l'avenir.

Et c'est ainsi, qu'à peine débarqué de l'avion, Max Alhau part à la re/découverte de la ville ; qu'il la réinvestit progressivement, en parcourant à pied (il semble être un marcheur infatigable) les rues dévolues aux Lisboètes… Et, quand son errance de semi-hasard l'amène dans un restaurant où ne dînent que des autochtones, alors il est arrivé. Les jours suivants, ce hasard devient but. Le promeneur s'efforce d'éviter les quartiers à touristes, craignant toujours de passer pour l'un d'eux, avec sa caméra et son guide du Routard. Ces retrouvailles ne sont pourtant pas évidentes pour l'auteur qui se demande sans cesse : " Qu'est-ce que je cherche ? Durant ce séjour, que (vais-je) trouver ? "

Et soudain, le lecteur comprend, lui qui, à l'origine n'y avait vu que des allusions. Il s'aperçoit que le questionnement trouve sa réponse : qu'en fait, Max Alhau est une fois encore, inconsciemment peut-être, revenu marcher sur les traces d'un autre poète auquel il voue une grande admiration : Fernando Pessoa. Que si l'homme a dû renoncer à l'enfance, le poète reste fidèle à ses attachements.

La narration bascule, la promenade se fait moins erratique, et à chaque étape de son séjour, le poète vivant " retrouve " le poète non pas mort, mais mémorisé par la ville, s'interrogeant lui aussi, à son époque antérieure :

" Moi ? Mais suis-je le même que celui qui vécut

ici avant d'y retourner,

d'y retourner, d'y revenir,

d'y revenir, et encore y retourner ? "

Il se recueille devant son tombeau " dont la présence emplit Lisbonne, pour qui s'en soucie, bien sûr… ". Il hante les lieux que son prédécesseur a hantés, ceux qu'il aurait hantés eût-il vécu. Il se demande " quelle aurait été sa réaction à la vue de ces édifices (modernes), ce qu'il aurait écrit s'il avait dû poursuivre son guide sur Lisbonne… ? ". Il descend dans la station de métro Alto dos Moinhos, sur les murs de laquelle figure en gros plan le poète … Ailleurs et partout, il trouve, retrouve " la présence de Pessoa (résistant) à toute volonté d'effacement "… Jusqu'au moment où ses pas le conduisent au café Martinho da Arcada, où le poète avait ses habitudes. Enfin, il parvient à la statue de bronze représentant " Ce client exceptionnel (qui) n'en finit pas de se taire, de rêver, d'observer fébrilement ".

Le paradoxe de la visite lisboète de Max Alhau, c'est que Pessoa l'indéracinable, celui dont la vie se superpose aux impressions du visiteur, n'est pas seul dans les rues du souvenir : près de lui, illuminent de leur pensée et de leur poésie, Miguel Torga, Camoes, de Queiros, etc. Mais, plus présent que le poète, plus réel que le vrai, il en retrouve un autre, Ricardo Reis, né de l'imaginaire de José Saramago… Et c'est un chassé-croisé entre l'écrivain-poète d'aujourd'hui suivant le poète de naguère et son hétéronyme… Le vivant, l'honoré et le fantasmagorique !

Ainsi, le voyage de Max Alhau qui pourrait n'être que touristique, attendri devant tant de beauté des pierres et de l'esprit de la ville, devient-il mémoriel. A la fois jeu des souvenirs et des citations. Tout cela, immuable dans la ville qui change, dans " Lisbonne ville trop idéalisée… ville en accord avec son histoire, son temps… / Lisbonne hantée par des ombres qui l'assurent de sa pérennité. / Lisbonne bateau de pierre à l'ancre mais sans cesse en mouvement. Lisbonne sur qui des sentinelles veillent jusque dans leurs rêves ".

Quant à l'ouvrage, cheminement poétique bien qu'écrit en prose, empreint de nostalgie bien que lieu choisi et retrouvé, succession d'admirations et refus de grégarisme, il donne au lecteur l'envie d'aller se rendre compte dans cette ville tellement imprégnée de culture, si lui aussi éprouvera la présence simultanée de ses poètes, ses écrivains, ses artistes… en tentant de marcher sur les annotations de l'un, sur les traces des autres… ?

Jeanine Rivais.

MAX ALHAU : " Retour à Lisbonne ". Editions Tertium (5 rue du Collège, 82000 Montauban. Tél : 05.63.24.17.59.) Collection Pays d'encre " littérature ". 125p. 9,5

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