L'ART EN CORSE.

ISABELLE AIROLA, peintre, et PASCAL SANTONI, professeur de philosophie.

Entretien avec Jeanine Rivais.

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Jeanine Rivais : Isabelle Airola, vous allez, dans quelques semaines, réaliser votre première exposition personnelle. Quel âge avez-vous ? Quelle formation ? Depuis combien de temps peignez-vous "en professionnelle" ?

Isabelle Airola. : J'ai vingt-cinq ans. J'ai eu une formation universitaire, à la Sorbonne, où j'ai obtenu une maîtrise de Lettres et Arts plastiques sur "la matière et la forme". Je peins en professionnelle depuis trois ans que je suis revenue en Corse.

 

J.R. : Vivez-vous de votre art ?

I.A. : Certes non ! J'ai sollicité, sans l'obtenir cette année, un poste de professeur de dessin. J'espère être nommée l'an prochain.

 

J.R. : Comment définissez vous votre travail ?

I.A. : Je propose, à travers la matière, un travail d'écoute et de regard, presque des tableaux pour non-voyants : Je donne un parcours du regard, celui du vagabond, à cinq/dix centimètres du sol ; des promenades ; des passages qui me marquent, que je retiens et traduis avant tout par la tactilité.

 

J.R. : Mais votre travail est très coloré ! Comment pouvez-vous dire qu'il pourrait être pour des non-voyants ?

I.A. : La couleur est pour moi presque secondaire. Elle n'a son importance que par rapport à mon environnement : La Corse est une île de lumière, c'est ce rattachement à la couleur qui se reflète dans la luminosité de mes oeuvres.

 

J.R. : Quels contacts avez-vous eus à ce jour ; et quelles ont été les réactions des professionnels face à votre travail ?

I.A. : Mon premier contact a eu lieu avec les organisateurs du salon de Ville-di-Paraso (1) que vous connaissez : Un critique est venu me voir le jour du vernissage. Il trouvait une similitude entre mes travaux, mes références et ceux de Tapiès et des "matiéristes". Mais cette rencontre a été un contact superficiel, sans lendemain. Je crois qu'en Corse, c'est le cas de la plupart des contacts…

 

J.R. : En somme, vous êtes insulaires à l'intérieur de votre île ?

I.A. : Vous avez- trouvé le mot juste. Ceci est valable pour tout le monde, tant qu'on n'a pas atteint un certain stade de notoriété. Peut-être est-ce par peur du discours, de la critique ? Sur le continent, j'étais habituée à une critique vivante, puisque les facultés échangeaient des expositions. Ces initiatives entretenaient une émulation, de petits conflits entre étudiants et artistes ; les expositions permettaient un dis:ours, un affrontement verbal, une sorte de remise en question permanente qui n'existe ici dans aucun domaine, figuratif, abstrait ou autre. J'essaie d'aller voir toutes les expositions, je trouve toujours le même esprit de compromis. On échange des compliments, on dit la même chose chaque fois ; les rapports restent polis, sociables, par peur de franchir le seuil de la critique. Pourtant, cette critique permettrait à l'artiste de progresser. J'ai été très choquée, et déçue, à mon retour, par cette complaisance entre artistes et organisateurs !

 

J.R. : Est-ce facile, pour une jeune artiste, de se faire connaître et d'exposer ? Où avez-vous déjà tenté votre chance et comment avez-vous connu le Parcours du Regard (2) qui vous ouvre ses portes en 1992 ?

I.A. : II est très difficile d'exposer et de se faire admettre par une cour déjà élue par l'intelligentsia locale !

J'ai exposé pour la première fois à Ville-di-Paraso. J'ai été réinvitée au second salon et au quatrième qui réunissait tous les lauréats des précédentes années. Ensuite, j'ai fait quelques petites expositions dans des pianos-bars, mais ce n'est pas très convaincant ! L'hiver dernier, j'ai exposé à Bandol. Cet été, je vais exposer au "Parcours du Regard ", à 0letta : J'avais lu dans la presse qu'un concours était ouvert. II fallait envoyer un curriculum vitae. J'ai envoyé le mien, une sélection a été faite, et Madalena Antoniotti-Rodriguez m'a annoncé que j'étais retenue pour le salon annuel.

 

J.R. : Le choix d'Oletta qui se situe en opposition à l'art officiel va-t-il vous classer à l'avenir dans "l'opposition" ?

I.A. : Le mot "opposition" est peut-être exagéré ?

 

J.R. : II semble très fort quand on écoute Madalena Antoniotti-Rodriguez !

I.A. : C'est vrai. Elle se met en marge de toutes les organisations estivales, des quelques autres organisées l'hiver et surtout de celles qui dépendent du FRAC et de la DRAC. Au début, d'autres organisateurs étaient indépendants, mais au fil des subventions accordées, la liste des favoris s'est considérablement amenuisée. Il est vrai que Madalena se met carrément en marge de ce système. Elle fait ce que bon lui semble ; c'est tout à son honneur, surtout en Corse où tout est dirigé par une administration au pouvoir monstrueux. Se passer de certaines subventions, se dire que l'année suivante, elle ne pourra peut-être plus organiser son salon, c'est prendre des risques réels. Et c'est là son plus grand mérite, parce qu'en Corse, peu de gens osent s'engager ainsi.

 

J. .R. : Ceci, c'est l'apanage de Madalena Antoniotti-Rodriguez. Mais en entrant dans ce système d'opposition, avez vous le sentiment de vous préparer une carrière difficile ? Etes-vous prête à affronter ce genre de difficultés ?

I.A. : Je ne rentre pas dans une opposition flagrante. Je suis jeune. J'ai gagné un concours ; on m'a proposé d'exposer... J'ai discuté avec Madalena Antoniotti-Rodriguez. Je partage certaines de ses idées. Je suis heureuse d'exposer puisqu'elle m'en donne l'opportunité. Elle est une des seules, et je l'en remercie. Cette exposition ne rendra pas pour autant les choses plus difficiles pour moi : Avec ou sans cette occasion, elles l'auraient été, car mon travail heurte beaucoup de gens.

 

J.R. : Comment avez-vous vécu cette sélection, et sur quels critères artistiques pensez-vous avoir été sélectionnée ?

I.A. : Je n'ai investi dans cette sélection rien de plus que dans les autres. J'al pour habitude de saisir toutes les occasions qui se présentent.

Je pense qu'ils ont retenu mon dossier parce que j'y présentais un travail de recherche. Or, la majorité des jeunes artistes se cantonnent à ce que leur montre quotidiennement la Corse : des paysages par milliers.

 

J.R. : Ce qui nous intéresse ici n'est pas le travail d'imitation, c'est la création !

I.A. : En effet. Le jury d'Oletta a dû s'attarder sur mes tableaux parce qu'il y avait un effort de création, de chemins suivis et repris, une recherche d'autre chose, en tout cas, l'acceptation du risque et non la complaisance à une situation déjà établie.

 

J.R. : Tous ces jeunes dont vous dites qu'ils font des paysages, quelquefois, sans doute avec beaucoup de talent, ne sont selon vous, pas capables de faire autre chose parce qu'il n'y a pas les infrastructures de formation plastique ou parce qu'ils préfèrent la facilité ?

I.A. : Il n'est pas question de facilité, sauf pour quelques-uns. C'est la peur du risque. Si vous vous écartez du "déjà vu", personne ne vous aidera, votre carrière sera de plus en plus solitaire et difficile. Etre en marge, prendre des risques, fait très peur !

Dans le domaine des arts plastiques, la faculté de Corte a ouvert un UFR ; pour les jeunes, s'ouvrent donc quelques perspectives. L'école artistique de Bastia leur donne également quelques possibilités d'épanouissement, surtout en sculpture. Bien sûr, par rapport aux villes du continent, ces infrastructures restent très modestes, mais il faut tenir compte du contexte : Nous ne sommes ni Paris, ni Toulouse, ni Montpellier ! Reste la peur d'être montré du doigt !

Pascal Santoni : Reste surtout l'ambiance : Dans ce monde très réactionnaire, le but idéal de tout jeune est de "s'intégrer"...

 

J.R. : La définition d'un artiste est tout de même d'être " autre", "différent" !

P. Santoni : Bien sûr. Mais n'oublions pas que jusque dans un passé récent, l'espace culturel corse était habité essentiellement par le chant. En s'ouvrant à d'autres formes d'art, on a perdu le domaine de la limite. La limite nous angoisse, et si Madame Rodriguez est si attentive à ce problème, c'est e:n raison de sa sensibilité méditerranéenne.

Tout à l'heure, Isabelle disait qu'elle favorisait la matière par rapport à la couleur. Elle voulait dire que si la couleur a son rôle, elle n'intervient qu'après coup, comme résultante de la matière. L'artiste propose un monde possible, une terre possible, comme le travail de la terre à ses origines. C'est ce dont ont parlé René Char et Saint John Perse : favoriser une démarche imaginaire, voir le monde comme un "monde possible", ouvrir d'autres voies... D'où les références aux détails. Dans le " parcours errant ", elle utilise ce terme comme dans une ballade. On s'attache certes à l'unité du paysage, mais surtout aux mouvements, à tous les possibles qui n'arriveront pas à réalisation, à toutes les forces qui ne seront jamais dynamisées...

 

J.R. : Quelles sont vos relations éventuelles avec le continent ? Une jeune artiste corse, presque débutante, a-t-elle des relations avec des musées, des galeries ?

I.A. : Je m'y efforce. J'ai commencé avec l'île de Bandol. Je vais relancer mes amis parisiens qui travaillent dans la publicité ou les galeries, Cet hiver, je vais envoyer des dossiers. Je ne peux présumer du résultat. C'est très difficile, quand on n'est pas sur place !

 

J. Rivais. Pour terminer, comment vous, jeune femme de 25 ans, définiriez-vous la situation artistique corse ?

I.A. : Elle est en pleine léthargie. L'été, elle se réveille dans certains villages qui présentent des expositions, des concerts de chants corses. Mais l'idée de l'art ne prime pas, plutôt la volonté de redonner, par l'afflux des touristes, un prestige au village !

 

J.R. : Vous pensez donc qu'à beaucoup de niveaux, le manque de professionnalisme est criant ?

I.A. : Oui. Les gens compétents sont rares. Il suffit pour s'en convaincre, de regarder l'accrochage dans les galeries ! J'ai parcouru la plupart des expositions : Même un touriste non habitué doit s'en rendre compte !

 

J.R. : Les critiques d'art susceptibles de vous aider par le dialogue, ou les galeristes capables de faire un accrochage "signifiant" sont donc inexistants ?

I.A. : En effet. Les gens qui pourraient jouer ce rôle s'en lavent les mains. S'ils ont la compétence, pourquoi ne franchissent-ils pas le pas ? Pourquoi ne s'aventurent-ils pas hors de leurs acquis et se contentent-ils du déjà vu ? C'est regrettable pour eux et pour les artistes.

Par ailleurs, la communication entre les domaines artistiques est inexistante. Dans un cadre comme celui offert par nos villages, il serait positif d'inviter de jeunes troupes de théâtre, des groupes de chants polyphoniques au moment d'une manifestation d'arts plastiques. Mais non ! Chaque domaine est radicalement coupé des autres. Cette situation peut se prolonger indéfiniment parce que les organisateurs se servent en fait de la culture comme d'un alibi politique.

 

J.R. : Je crois surtout que nous nous retrouvons face au problème du patrimoine corse : Tous les artistes que j'ai contactés ont parlé du chant comme expression première, de moins en moins vivante ; Vous me dites que les ressources théâtrales et l'art pictural sont récents et rares. Sommes-nous dans une situation de rupture, à un carrefour de civilisation ?

P.S. : En effet. Pour le chant, la rupture est maintenant évidente. Mais la question se pose de savoir pour quelle raison il a fallu -alors que l'île est française depuis des siècles- attendre la fin du XXe pour que de jeunes artistes revenus du continent commencent à s'exprimer picturalement ? C'est parce que sur notre terre vivait un peuple qui existait par une éthique du témoignage. Le corps était le lieu de déploiement du processus créateur. C'est pourquoi le chant a duré. Il y avait une théâtralité latente derrière les gestes, les paroles. Cette théâtralité s'exprimait sur l'" espace de parole ", la "piazzeria" du village. Il a fallu que le peuple quitte son île, qu'il se dissémine, pour qu'à son retour se crée un nouveau processus créateur extériorisé à travers la théâtralité. Notre peuple n"'habite" plus sa terre. Il n'est plus en rapport logique avec elle. Il a désormais du mal à retrouver les quatre rapports qui font l'être méditerranéen et plus particulièrement l'être corse : le rapport à autrui, le rapport au sacré, le rapport à la parole, et le rapport à la terre...

Et c'est précisément dans ce rapport à la terre, à la terre perçue comme travail originel, qu'Isabelle développe son oeuvre picturale.

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(1) Salon annuel de Ville-di-Paraso : Lire l'entretien avec Jean Léoni, organisateur du festival, dans un prochain numéro.

(2) Le Parcours du Regard d'Oletta.

 

 CET ENTRETIEN A ETE PUBLIE DANS LE N° 281/282 DE DECEMBRE 1992/JANVIER 1993 DES CAHIERS DE LA PEINTURE.

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